Les TUEURS

Assurance sur la mort

« En 1946, le malfrat ne représente plus la caricature de la réussite sociale à l’américaine, avec tout ce que cela peut comporter de secrète admiration pour le « rebelle prolétaire » ; il ne sert même plus à la revalorisation des « G-Men » et de l’ordre public suscitée par Hoover, ou à la reconstruction économique préconisée par Roosevelt. Appartenant à la couche moyenne, il n’a plus de justification en lui-même mais exprime directement la morbidité de cette couche. »

Hervé Dumont, Robert Siodmak, Le maître du film noir »,1981

« I did something wrong, once… » Tel sera l’ultime aveu de celui qui s’apprête à prendre huit balles dans la peau. Un destin perfide aura placé des chausse-trappes sur son chemin, l’invitant à faire le mauvais choix, à prendre la voie moins sûre, la plus périlleuse, celle qui conduit vers un piège sans échappatoire. Au carrefour de la mort, « les Tueurs » de Robert Siodmak donnent un diner aux réverbères qui vire au jeu de massacre dont la plupart des convives ne ressortiront pas indemnes. Lire la suite

NOMADLAND

Là-bas si j’y suis

« Il me semble que nous n’allons jamais nulle part. On va, on va. On est toujours en route. Pourquoi les gens ne réfléchissent-ils pas à tout ça ? Tout est en mouvement, aujourd’hui. Les gens se déplacent. Nous savons pourquoi et nous savons comment. Ils se déplacent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. C’est pour ça que les gens se déplacent toujours. Ils se déplacent parce qu’ils veulent quelque chose de meilleur que ce qu’ils ont. Et c’est le meilleur moyen de l’avoir. »

John Steinbeck, Les raisins de la colère, 1939.

A l’écart des autoroutes encombrées, à bonne distance des métropoles urbaines agitées, vivent les nomades du XXIème siècle. Les trailers ont remplacé les tipis, les chevaux se sont changés en vans, et les territoires de chasse sont devenus des chaînes de production à cadence industrielle. La journaliste Jessica Bruder est allée à la rencontre de cette Amérique d’à côté pour mieux comprendre leur condition, leur motivation, leur philosophie. Toutes ces tranches de vie sont aujourd’hui réunies dans un film de Chloé Zhao, cinéaste déracinée en quête d’espace et d’humanité qui sillonne ce « Nomadland » à travers les yeux d’une âme solitaire. Lire la suite

The RIDER

un homme nommé cheval

« Je ne me sens pas vivant si je ne suis pas sur un cheval. »

Brady Jandreau invité sur le plateau de l’émission Quotidien le 13 mars 2018.

Certains pilotent des bolides, d’autres se jettent dans le vide, et puis il y a ceux qui tentent de chevaucher la mort. On connaît mal le monde du rodéo de ce côté de l’Atlantique alors qu’aux Etats-Unis, c’est une institution. Il y a les stars de la Ligue professionnelle et puis il y a toutes les vedettes locales qui gagnent leur titre de gloire dans des championnats de seconde zone. C’est plutôt là, qu’on trouvera « The Rider », un cavalier devant les éternels, qui ne vit que pour l’adrénaline des saddle bronc competitions, pour entendre les acclamations des spectateurs et quelques fragments d’extase que capture au lasso la nomade Chloé Zhao. Lire la suite

BLADE RUNNER

Mors certa, vita incerta

« Qui est parvenu ne serait-ce que dans une certaine mesure à la liberté de la raison, ne peut rien se sentir d’autre sur terre que Voyageur. Pour un voyage toutefois qui ne tend pas vers un but dernier car il n’y en a pas. Mais enfin, il regardera les yeux ouverts à tout ce qui se passe en vérité dans le monde. »

Friedrich Nietzsche, « le Voyageur », extrait de Humain, trop humain, Chapitre IX, 1878.

 A owl in the daylight. C’est ainsi qu’aurait dû se nommer l’ultime roman de Philip K. Dick si la mort ne l’avait pas emporté le 2 mars 1982 dans sa cinquante-quatrième année. D’un battement d’ailes vigoureux, le psychopompe volatile traverse l’écran de « Blade Runner », film majeur de Ridley Scott dont l’écrivain n’eut le temps d’apercevoir que quelques extraits. « Si seulement tu avais pu voir les choses que j’ai vues avec tes yeux » dit l’androïde Roy Batty à l’un de ses créateurs. Des choses merveilleuses en vérité, titanesques et effrayantes, un futur vertigineux et visionnaire, tant de choses à voir dans ce film qui ne souffre de toute évidence d’aucune obsolescence programmée. Lire la suite

Le PORT de la DROGUE

L’affaire est dans le sac

« Fuller était le plus franc des contrebandiers des fifties, aucune idéologie n’échappait aux mailles de son filet. L’hypocrisie des Etats-Unis constituait sa cible permanente et ses héros étaient souvent difficiles à distinguer des méchants. »

Martin Scorsese, A Personal Journey with Martin Scorsese Through American Movies, 1995.

Si comme Jean-Paul Belmondo dans « Pierrot le fou » vous avez « toujours voulu savoir ce que c’était exactement qu’le cinéma », il suffit de demander à Samuel Fuller qui vous répondra en quelques mots improvisés : « l’amour, la haine, l’action, la violence et la mort. » On trouvera tout cela dans « le port de la drogue », ou bien « Pick up on South Street » selon que vous soyez plutôt schnouf ou microfilm. Pas une seule ligne de coke pourtant dans le scénario d’origine, mais une clique de cocos qui transpirent à grosses gouttes dans l’Amérique de McCarthy. Ce qui ne change pas en revanche, c’est qu’il y a de l’argent à se faire et dans ces moments-là, Richard Widmark n’est jamais loin. Lire la suite

MANDIBULES

Plan mouche

« Ce ne sont que des mouches à viande un peu grasses. Il y a quinze ans qu’une puissante odeur de charogne les attira sur la ville. Depuis lors, elles engraissent. Dans quinze ans elles auront atteint la taille de petites grenouilles. »

Jean-Paul Sartre, Les mouches, 1947

« C’est en boîte et c’est grand. » Tel avait tweeté Quentin Dupieux à la fin du tournage de « Mandibules », nouvelle chronique animalière qui fait suite à son « Daim » très stylé. Après avoir donné vie à une veste, il tente cette fois-ci de nous persuader avec humour de l’existence d’un diptère domestiqué, une mouche savante et affamée dans un monde qui se goinfre et qui semble avoir totalement perdu la raison. Lire la suite

The GRAND BUDAPEST HOTEL

Un Air de Panache

« On peut se sacrifier pour ses propres idées, mais pas pour la folie des autres. »

Stefan Zweig, La Contrainte, 1927.

Dans la famille très encombrée des Anderson qui occupent le premier plan du cinéma actuel (qui va de P.T. à P.W.S.), Wes est sans doute celui qui possède l’identité visuelle la plus remarquable. « The Grand Budapest Hotel » répond en effet à tous les critères de reconnaissance imposés par sa marque de fabrique : comédie à l’humour très cérébral, goût prononcé pour les décors miniatures et les looks surannés, couleurs criardes, scénario foisonnant trempé dans une loquacité sophistiquée doublé d’un sens très astucieux des mouvements d’appareil. C’est grosso modo autour de ces quelques termes que se définit le petit monde de Wes Anderson. Lire la suite

Coeur d’Apache

Mean streets

« D. W. Griffith a filmé bon nombre de ses premières bobines à New York. Je les regarde de temps en temps, pour me rappeler ce qu’est un film et comment on le fait. Tous sont essentiels mais « The Musketeers of Pig Alley » est vraiment stupéfiant. »

Martin Scorsese, Filmer New York in Les Cahiers du Cinéma n°500, juillet-août 1996.

Il y a un peu plus d’un siècle, pour découvrir New York, on pouvait choisir la voie de « l’immigrant » Chaplin qui entrait dans la ville sous l’œil sévère de la Statue de la Liberté. On pouvait aussi opter pour l’entrée de service, celle qui donne directement sur les poubelles et les des bas-fonds mal fréquentés. Parmi les nombreux films courts que réalisa David W. Griffith pour la Biograph, « The Musketeers of Pig Alley » tient une place primordiale pour les historiens du cinéma parce qu’il marque la naissance d’un nouveau genre de cinéma, celui qu’on désignera sous le nom de « film de gangsters ». Avant son élève Raoul Walsh et son formidable « Regeneration », Griffith propose son « gangs of New York » à lui, plongeant dans l’inframonde du Lower East Side afin de mettre en scène la violence qui y règne parfois. Lire la suite

Les DUELLISTES

Guerre et épées

« Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! Non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! »

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte V, scène 6, 1897.

Jeux de mains, jeux de vilains… dit-on. En effet, l’aristocrate au pugilat préfère de très loin l’élégance de l’épée lorsqu’il s’agit de laver un affront. Cela vaudra quelques beaux paragraphes de littérature, et de savoureuses séquences filmées lors desquelles ces messieurs ferraillent à qui mieux mieux. Ridley Scott n’avait semble-t-il aucun compte à régler lorsqu’il s’est emparé du « Duel » de Joseph Conrad pour en faire ses « Duellistes ». Le fait est qu’il transforme ce coup d’essai en véritable coup de maître, par son sens éblouissant de la lumière et de la mise en costume. Lire la suite

ELLE et LUI (1939)

Le rendez-vous de juillet

« Plaisir d’amour ne dure qu’un moment
Chagrin d’amour dure toute la vie. »

Jean-Pierre Claris de Florian, Célestine, 1784.

Au 102ème étage de l’Empire State Building, on jouit d’un imprenable point de vue sur les images du monde. De là-haut, on observe les vies minuscules : certaines sont joyeuses, d’autres sont tristes. A quelques centaines de mètres au-dessus du commun des mortels, l’immensité du ciel a force de loi, et impose ses foudres aux caprices de l’amour, pas besoin d’être grand singe pour s’en apercevoir. Leo McCarey savait tout cela mieux que personne, il y fera une place pour « Elle et Lui », sommet d’une des plus belles « Love Affair » que le cinéma hollywoodien ait jamais produite. Lire la suite