Une BALLE dans la TÊTE

Entre le ciel et l’enfer

« La honte et l’honneur s’affrontent là où le courage de l’homme résolu est aussi bigarré que la pie. Mais un tel homme peut toutefois être en joie, car le Ciel et l’Enfer ont en lui part égale. »

 Wolfram von Eschenbach, Parsifal, 1882.

Le 1er février 1968, le photoreporter Eddie Adams traîne son Nikon dans les rues de la capitale vietnamienne. Une arrestation plus loin, il déclenche l’obturateur et immortalise la suprême expression de la brutalité d’une guerre : l’exécution en direct d’un prisonnier par un officier de l’armée régulière. « Une balle dans la tête » : l’acte sidère, sommaire et définitif, radical comme l’est le film de John Woo. Ce cliché, le réalisateur Hongkongais l’a forcément vu car il le reproduit quasi à l’identique dans le contexte d’un conflit qui lui permet de régler ses comptes. Lire la suite

SHOWGIRLS

La nouvelle Eve

« J’ai été éreinté tellement de fois dans ma vie qu’on ne peut plus vraiment me toucher avec ça. Naturellement, c’est toujours plus agréable de s’entendre dire qu’on est un génie et que tout ce qu’on fait est magnifique. Mais je suis sûr que, pour un artiste, il vaut sans doute mieux, au bout du compte, se trouver de l’autre côté. L’hostilité vous pousse dans des zones inexplorées de votre âme, beaucoup plus que si l’on vous dit que ce que vous faites est très bien. Finalement, je devrais remercier tous ceux qui disent que mes films sont nuls. »

Paul Verhoeven

Prenez une jeune femme blonde à la plastique séduisante, jetez-là nue dans le grand bain bouillant de la cité du péché, ajoutez les néons, l’ambition, la musique racoleuse et les chorégraphies obscènes, une poignée de mâles en rut qui se lèchent les babines et se vautrent dans l’excès, et vous obtenez une comédie musicale d’un genre nouveau, qui met l’Amérique à poil sans même qu’elle s’en rende compte. C’est tout le pari de « Showgirls », longtemps le plus mal-aimé des films de Paul Verhoeven, un de ceux qui en mettent plein la vue au point de vous piquer les yeux. Lire la suite

Les ETERNELS

Tombés du ciel

« L’éternité c’est long… surtout sur la fin. »

Woody Allen (entre autres)

Les dieux existent, ils vivent parmi nous. C’est en tout cas un fait admis dans le monde merveilleux de Marvel. Voilà des lustres que le studio nous éclaire sur l’existence de titans aux pouvoirs cosmiques qui se sont coalisés pour défendre notre espèce. Malgré la fin de partie sifflée par les Avengers, il fallait bien que la Maison des Idées trouve d’autres guerres à mener. Elle s’est alors tournée vers un nouvel âge mythologique, l’espérant apte à relancer la machine à profit. De son chapeau rempli de costumes, elle sort « les Eternels », entités créées il y a près d’un demi-siècle par Jack Kirby dans les cases d’une bande dessinée bon marché. Les voici désormais entre les mains de Chloé Zhao, chargés d’apporter la bonne parole à l’humanité, mais les nouvelles ne sont pas forcément bonnes. Lire la suite

TOP 10 des films méconnus à voir pour le 11 novembre (reprise)

« Je songe à vos milliers de croix de bois, alignées tout le long des grandes routes poudreuses, où elles semblent guetter la relève des vivants, qui ne viendra jamais faire lever les morts. »

Roland Dorgelès, Les Croix de Bois, 1919.

A l’heure des commémorations de la Grande Guerre, tandis que les fanfares et les défilés ajustent leurs notes pour saluer la mémoire de nos combattants tombés sur tous les théâtres d’opération, il est de coutume, au cinéma comme à la télévision, de réviser les classiques qui évoquent la Première Guerre Mondiale. De l’indispensable « Grande Illusion » de Jean Renoir aux très recommandables « Sentiers de la Gloire » signés Stanley Kubrick en passant par le recueillement auprès des « Croix de Bois » de Raymond Bernard, on ne compte plus les diffusions de ces œuvres majeures du patrimoine. A celles-ci s’en ajoutent d’autres à la popularité plus récente mais non moins dignes de respect : ainsi le grand public aura pu méditer sur « la vie et rien d’autre » et le sort du « Capitaine Conan » de Bertrand Tavernier, revenir en  « 1917 » sous le commandement de Sam Mendès, rechercher Manech désespérément lors d’« un long dimanche de fiançailles » de Jean-Pierre Jeunet, souhaiter un « Joyeux Noël » aux poilus de Christian Carion ou chevaucher le « Cheval de Guerre » de Steven Spielberg. A cette liste de titres largement diffusés s’ajoutent bon nombre de films passés sous silence ou tombés dans l’oubli qui proposent néanmoins leur vision du conflit. En cette période mémorielle, accordons-leur une citation au fil d’une remontée chronologique :

Lire la suite

CRY MACHO

Ol’ Gringo

« C’est l’histoire d’un homme qui a traversé des moments difficiles dans sa vie et qui, de manière inattendue, se voit confronté à un autre défi. Il ne le ferait normalement jamais, mais c’est un homme de parole. Il va jusqu’au bout. Et cela fait repartir sa vie à zéro. »

Clint Eastwood in Entertainment Weekly, 5 août 2021.

Comme les roues d’un vieux modèle au volant duquel on est désormais habitué de le trouver, la caméra de Clint Eastwood tourne encore. L’acteur et réalisateur, devenu un vieillard encore bien alerte, n’en finit plus de regarder dans le rétroviseur dès lors qu’il se met en scène, mettant en ordre chaque élément de son œuvre avant de l’offrir en héritage à la nouvelle génération. Voilà des années maintenant qu’on le sent proche de la fin, poursuivant l’aventure toujours un peu plus loin lorsque sort chaque nouveau film sur les écrans. Dans « Cry Macho », Clint Eastwood est bien vivant, même s’il est évident que le bout de la route n’est plus très loin. Rien que pour faire encore un bout de chemin dans son pick-up, on est prêt à fermer les yeux sur les ratés du moteur. Lire la suite

ERASERHEAD

Dans la brume électrique

« Parfois les idées, comme les hommes, surgissent pour nous dire bonjour. Elles se présentent, ces idées, avec des mots. Sont-ce des mots ? Ces idées parlent d’une façon si étrange.
Tout ce que nous voyons dans ce monde s’inspire des idées de quelqu’un. Certaines idées sont destructrices. D’autres sont constructives. Certaines idées viennent parfois sous la forme d’un rêve.
Je peux le répéter. Certaines idées viennent parfois sous la forme d’un rêve. »

Introduction de la Dame à la Bûche, Twin Peaks, saison 1 épisode 2, 1990.

La pellicule est une matière impressionnable. Elle capte les grains de lumière, les capture dans ses cristaux, pour finalement se révéler, après avoir été trempée dans un liquide adéquat, dans la pleine expression de son mystère. Il se trouve que, placée entre les mains d’un génie de l’image, elle devient aussi une matière impressionnante. C’est le cas lorsqu’apparaît, teinté de Noir et de Blanc, saisi dans un halo de poussière, « Eraserhead », le titre d’un film-personnage envoûté par l’esprit de David Lynch, invitation à un voyage au bord du subconscient. Lire la suite

ILLUSIONS PERDUES

Les masques et la griffe

« Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l’étendue de la corruption humaine. »

Honoré de Balzac

De quoi Balzac est-il le nom ? Voilà bien une question qui taraude Xavier Giannoli, lui qui a laissé mûrir depuis de nombreuses années ce projet d’adapter « Illusions perdues ». La réponse s’est construite au fil des films qu’il a tournés, qui sont autant de pierres à l’édifice de la comédie humaine, comme autant d’arrêts sur image édifiants. Du ringard de bastringue à la diva discordante, de l’inconnu célébré à l’imposteur bâtisseur, tous mentaient ou se mentaient, piquant droit vers Rubempré et sa poésie florale joliment dépouillée par le tumulte d’une farandole à l’effrayante cruauté. Lire la suite

Le DERNIER DUEL

Balance ton heaume

« 1. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. » Dieu a voulu l’espèce humaine bisexuée et l’union de ces deux sexes.
2. Mais il a créé ces sexes inégaux : « Il faut que je lui fasse une aide (adjuditorium) qui lui ressemble (simili sibi).  » L’homme a précédé ; il conserve la préséance. Lui-même est image de Dieu. De cette image, la femme n’est qu’un reflet, second. « Chair de la chair d’Adam », le corps d’Eve fut formé latéralement. Ce qui le place en position mineure. »

Règlement matrimonial médiéval in Georges Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre, 1981.

Ils sont peu, aujourd’hui, les grands cinéastes à oser s’aventurer dans les grandes heures de l’Histoire. S’il en est un qui, depuis son premier film, s’en est fait une spécialité, c’est bien Sir Ridley Scott. Cinéaste pointilleux, adepte des grandes fresques comme naguère l’était le pionnier De Mille, il n’a fait l’impasse sur aucune période, tournant sa caméra vers le passé autant que vers l’avenir. Après avoir conté le temps de croyants du « Kingdom of Heaven », puis narré la légende du brigand de Locksley dans « Robin Hood », le voici de retour au temps où la France revêtait « son blanc manteau de cathédrales », à la faveur d’un « Dernier Duel » qui opposa deux preux sous l’œil du roi, et d’une gente dame qui réclamait que l’on lave son honneur faute de pouvoir elle-même le défendre à armes égales. Lire la suite

CARAMBOLAGES

Ni vu, ni connu

« Je traitais tous les conflits en espérant que pour le public, il en sortirait une exaltation révolutionnaire. »

Marcel Bluwal (25.05.1925 – 23.10. 2021)

Il n’aura pas droit à des obsèques nationales. Peut-être tout juste quelques entrefilets dans les médias. Moins populaire qu’un Tchernia, moins exposé qu’un Bellemare, Marcel Bluwal fut pourtant un des grands artisans de la télévision de cette époque pionnière, celle des Santelli, des Barma, tous ces esprits en ébullition qui rêvaient une télé intelligente, cultivée et insoumise. Du petit au grand écran il n’y a parfois qu’un simple pallier à traverser, que Marcel Bluwal franchit sans hésitation, lui qui avait fait ses armes comme cadreur pour le cinéma. Cela donnera « le Monte-charge » d’après Frédéric Dard, et surtout cet étonnant « Carambolages » à la distribution détonante et à la charge critique savoureuse. Lire la suite

BONE TOMAHAWK

Du sang dans la plaine

« Bettinger avala une cuillerée de soupe.
– Ouais.
– Vous mangez épicé ?
– ça me maintient éveillé.
– J’y ai mangé une fois. C’était très bon, mais mon trou de balle m’a dit « jamais plus ». »

S. Craig Zahler, Exécutions à Victory, 2014

Quand on erre dans le désert, depuis trop longtemps, on finit par se retrouver le ventre creux. Pas un animal à portée de Winchester, pas le moindre gibier de potence à se mettre sous la dent. Seul veille le chant des tribus ancestrales porté par le vent, celles qui peuplaient jadis cette terre avant d’être effacées par la civilisation. A moins qu’il ne s’agisse d’un cri de ralliement, celui d’un prédateur vorace qui s’apprête à passer à table. La caméra dans une main, le « Bone Tomahawk » dans l’autre, c’est S. Craig Zahler qui régale. Dans la Vallée des Affamés, le repas est servi. Lire la suite