Le Troisième Homme

Qui a tué Harry ?

« Oui, j’ai aimé travailler avec Carol Reed pour « le Troisième Homme ». Il appartient à l’espèce la plus rare des metteurs en scène : ceux qui aiment la caméra et faire jouer les acteurs. Très peu de réalisateurs sont capables d’autant d’enthousiasme. »

Orson Welles in Positif n°54-55, juillet-août 1963.

Il faut vivre, et laisser mourir. C’est tout au moins ce que prétend un roman de Ian Fleming mis en images par Guy Hamilton. Celui-ci en sait quelque chose, lui qui fut assistant de Carol Reed sur le tournage du « Troisième Homme ». Une bien sombre affaire en vérité, qui nous renvoie dans les décombres d’une Vienne en ruine, un de ces secrets que le célèbre agent aurait sans doute eu à cœur de percer : des funérailles inattendues, un odieux trafic de médicaments, une inquiétante galerie de complices, un machiavélique maestro qui tire les ficelles et un cadavre qui ressuscite. Mais attention, « on ne vit que deux fois ! » aurait pu dire le double zéro. Lire la suite

L’AVARE

Le rapace

« Louis de Funès a d’instinct retrouvé un très ancien style de jeu qui passe par la Comedia dell’arte et les tréteaux du Pont-Neuf. Molière, comédien, devait jouer comme ça. »

Jean Anouilh

« Ne vous excusez pas ! C’est quand on est pauvre que l’on s’excuse. Quand on est riche, on est désagréable ! »

Louis de Funès/Don Salluste dans « La folie des Grandeurs », Gérard Oury, 1971.

Parvenu au soir de sa longue et tumultueuse carrière, quand on demandait à Louis de Funès s’il riait lorsqu’il se voyait à l’écran, il répondait : « pas beaucoup ». Voilà qui contraste avec l’image que le public se faisait de cet homme au comique vitupérant dont le plus grand désir était de faire rire petits et grands. Pour se convaincre de son pouvoir comique, il en appelle alors à son plus grand représentant national : Molière. De mots et d’esprit, le dramaturge n’était point économe, il ne renonça pourtant pas à être « l’Avare » de sa pièce du même nom. C’est précisément celle choisie par Louis de Funès qui, pour une adaptation à l’écran, est bien décidé à se dépenser sans compter. Lire la suite

Du rififi chez les hommes

Bob le braqueur

« La seule chose que je laisserai, c’est la balafre de Joffrey de Peyrac dans Angélique, Marquise des Anges. Parfois peut-être une jeune fille viendra poser une rose sur ma tombe, en souvenir. »

Robert Hossein (1927-2020)

Et pourtant non, l’alchimiste balafré, le Rescator des films de Borderie, le « Casanova pour midinettes » (tel qu’il fut taxé par Marguerite Duras) ne sera pas le seul souvenir que laissera Robert Hossein dans la mémoire des cinéphiles. Inoubliable auprès de Bardot chez son copain Vadim, ou bien plus tard chez Lautner auprès d’un Belmondo très « Professionnel », il avait débuté sous l’œil d’un Américain en exil, un des plus grands du Film Noir, avant de signer lui-même, dans la foulée, ses premières réalisations. Comédien solide, metteur en scène d’ambition, fondu de western (« une corde, un colt » et Michèle Mercier lui suffisaient) et de peplum, il transformait les planches en spectacles hollywoodiens, en tribunal du peuple, en théâtre de résurrection, au risque d’être sévèrement jugé par la critique. Au lendemain de son anniversaire, le guerrier Hossein s’est pourtant mis au repos pour de bon. Lire la suite

La SPLENDEUR des AMBERSON

La maison dans l’ombre

« L’autre jour, je revoyais un extrait de « La Splendeur des Amberson » que j’aime bien car je voulais revoir une actrice, Agnès Moorehead, qui venait du Mercury Theatre ; je voulais réécouter le son de sa crise de larmes. Ce sont des pièces historiques ces morceaux de cinéma, c’est de l’archéologie. Comme un musée imaginaire dans lequel on déambule. Parfois, on conserve certaines images, certaines émotions et en revoyant le film c’est moins fort ; là, c’était vraiment aussi fort que dans mon souvenir. »

Jean-Luc Godard in La Septième Obsession n°28, mai-juin 2020.

Dans le champ de ruines abandonnées dans le sillage de la tumultueuse Histoire du cinéma, on trouve ça et là quelques fabuleux monuments qui rayonnent encore d’une aura magnifique. Du haut de son promontoire de reconnaissance, règne sans partage « Citizen Kane » sur l’œuvre d’Orson Welles, ne laissant que bien trop faiblement entrevoir dans son prolongement immédiat « la Splendeur des Amberson ». Ce film tourné immédiatement après, fut mutilé à la table de montage, ravagé dans sa durée, jusqu’à être défiguré par la volonté des studios qui exigèrent une autre fin, mais il conserve néanmoins l’élégance grave des plus beaux films d’Orson Welles, éminemment viscontien avant l’heure. Lire la suite

MANK

Ars gratia artis

« Si l’on se demande comment se fait qu’Herman J. Mankiewicz, qui a écrit le film que beaucoup de gens pensent être le plus grand film qu’ils aient jamais vu, est presque inconnu, la réponse doit certainement être non seulement qu’il est mort trop tôt, mais qu’il s’est dupé lui-même. »

Pauline Kael, Raising Kane, New Yorker, février 1971.

Son nom est Orson Welles. Il est inscrit dans toutes les anthologies du cinéma pour être l’auteur du plus grand film de tous les temps, « Citizen Kane ». Pour avoir écrit le scénario de ce chef d’œuvre, il remporta la prestigieuse statuette dorée offerte par l’Academy of Motion Picture and Science, récompense qu’il partagea avec un certain Herman J. Mankiewicz, autrement connu sous le diminutif « Mank ». C’est à cet homme de l’ombre, ainsi qu’à son propre père, que David Fincher rend hommage en réalisant ce film, une traversée du miroir vers la face sombre du fastueux âge d’or hollywoodien. Lire la suite

Un éléphant ça trompe énormément

Nous irons tous au paradis

L’Eléphant, d’Yves Robert, c’était lui. Un éléphant qui ne se trompait pas, qui vous regardait bien en face.

Gilles Jacob

Et Boum ! Claude Espinasse, dit Claude Brasseur, a rejoint Jean, Victor, et puis Guy, une bande à part à retrouver ici. A son tour, il a franchi les portes de la nuit.

L’ESPION qui venait du FROID

Traîtres sur commande

« Même si les gouvernements pouvaient se passer d’un service d’espionnage, ils s’en garderaient bien. Ils adorent ça. A supposer qu’un jour nous n’ayons plus un seul ennemi au monde, les gouvernements nous en inventeraient. »

John Le Carré (1931-2020)

En espionnage, en temps de Guerre Froide, il y a deux écoles : celle de Ian Flemming, tout en fantasme, en exubérance, improbable, et puis il y a celle de David Cornwell, dit John Le Carré, tout en grisaille, en réalisme, en austérité glaciale. Si les deux hommes ont œuvré au Service de Sa Majesté, ils n’en ont pas retenu les mêmes emblèmes, proposant des visions du métier radicalement opposées. Cependant, tous deux furent attaqués : l’un pour ses outrances, l’autre pour son obsession des complots masqués et des trahisons larvées. L’expérience berlinoise de Le Carré a largement alimenté son premier succès littéraire, « l’espion qui venait du froid », adapté pour l’écran dans une veine grave par Martin Ritt, une histoire comme sait les écrire l’ex du MI6, anti-spectaculaire et toute en tension. Ici les espions sont sur le pont, tout prêts à basculer. Lire la suite

ROUBAIX, une lumière

Not dark yet

« La Nuit s’acharne au réverbère qui la nie.
Tout s’endort ; seul son feu,
Obstiné comme l’insomnie,
S’attarde, avec son pouls fiévreux,
Ce battement de flamme chaude
Et comme artériel
Qui continuera jusqu’à l’aube. »

Georges Rodenbach, Les réverbères, 1898.

C’est beau une ville la nuit. Même une ville du Nord, frappée par la crise, ravagée par la misère, rongée par la délinquance et empoisonnée par le crime devient espace photogénique, un monde secret qui invite à la découverte. Dans le halo jaunâtre des lampadaires, Arnaud Desplechin mène l’enquête dans « Roubaix, une lumière », quatrième retour à la ville natale puisant bien davantage dans l’égout des crimes dérisoires que dans le doux flacon des souvenirs de la jeunesse. Il y fait le récit d’une humanité qui se morfond dans les bas-fonds, derrière les murs de briques, qui se consume à bas bruit dans les ténèbres de la nuit. Et puis, après une longue agonie, la lumière jaillit. Lire la suite

La RUPTURE

Au revoir

« La postérité ne retiendra rien de moi, nos sociétés sont sans mémoire. Mais je l’accepte sans difficulté. »

Valéry Giscard-d’Estaing in « VGE, le théâtre du pouvoir » de William Karel, 2002.

L’année où l’on célèbre De Gaulle, le troisième président de la Vème République expire son dernier « au revoir ». On ne compte plus les films ou les téléfilms qui se sont penchés sur les heures glorieuses du général micro. Bien moins héroïque, le septennat de VGE est le grand oublié de la fiction, jusqu’à ce que Laurent Heynemann ne revienne sur ces années où Giscard était à la barre, sur cette « Rupture » désormais historique entre un président et son Premier Ministre. Lire la suite

Sous le Soleil de Satan

Le mal effet

« Je vous ai aimée tard, beauté si ancienne, beauté si nouvelle, je vous ai aimée tard. Mais quoi ! Vous étiez au dedans, moi au dehors de moi-même ; et c’est au dehors que je vous cherchais ; et je poursuivais de ma laideur la beauté de vos créatures. Vous étiez avec moi, et je n’étais pas avec vous ; retenu loin de vous par tout ce qui, sans vous, ne serait que néant. Vous m’appelez, et voilà que votre cri force la surdité de mon oreille ; votre splendeur rayonne, elle chasse mon aveuglement ; votre parfum, je le respire, et voilà que je soupire pour vous ; je vous ai goûté, et me voilà dévoré de faim et de soif ; vous m’avez touché, et je brûle du désir de votre paix. »

Saint Augustin, Les Confessions, Livre X, Chapitre XXVII, IV-Vème siècle.

L’amour existe, Maurice Pialat l’a filmé au tout début des années 60. Il n’a jamais cessé ensuite. L’amour, c’est la quête éperdue d’un absolu, d’un état de grâce qui se dérobe à notre être, mais peut-être accessible à notre âme. Le désamour existe lui-aussi. S’il fallait chercher une œuvre parmi toutes celles que Pialat a tournées pour cristalliser ce sentiment d’hostilité féroce, on la trouverait assurément « sous le soleil de Satan ». Lire la suite