DRUG WAR

 

Avec armes et violence

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Après plus de cinquante films réalisés au sein de l’ex-colonie, le Hongkongais Johnnie To s’aventure un peu plus loin en Chine. Ce mètre étalon des films action y situe son dernier coup de maître intitulé « Drug War ». Aucun trompe-l’œil, le titre annonce cash le contenu de l’heure trois quart qui va défiler, sans temps mort, sous nos yeux.

Sur un tempo d’une redoutable efficacité, il nous embarque dans une opération policière visant à démanteler tout un réseau de trafiquants de drogues dures, tout ça dans le temps imparti d’une transaction entre producteurs et distributeurs. Là où n’importe quel scénariste européen ou américain aurait cherché à développer des attaches psychologiques avec les personnages, To et son équipe à l’écriture (avec parmi eux les experts de la Milky Way que sont Wai Ka-ai et Yau Nai-hoi) nous plonge la tête dans le feu de l’action, sans jamais nous autoriser à la relever un seul instant. En découle une course-poursuite éreintante mais efficace, redoutablement mise en scène avec une fluidité qui confine au génie. Johnny To l’a toujours démontré, il est un cinéaste de la circulation des personnages (la dynamique des mouvements d’appareil nous permet de ne pas en perdre une miette) et de la communication (le rôle capital joué par les téléphones portables, comme dans le sublime « PTU »).

Pas de bavardages inutiles, pas de scories digressives, la limite entre les deux camps est vite tracée : d’un côté la noria des petits criminels qui obéissent au doigt et à l’œil à un plan rigoureusement élaboré par les cerveaux à la manœuvre, de l’autre, toute une équipe de flics déterminés utilisant toutes les ressources humaines et les moyens techniques à leur disposition pour écouter, filmer, pister et enfin stopper cette infernal trafic. Entre les deux, To place un personnage opaque, sinueux, insaisissable et fascinant. Un pivot autour duquel il va enrouler son scénario et sur lequel toute notre attention va être fixée. Ce personnage, il le confie à Louis Koo, une vedette maison dont la filmo se partage largement entre rôle de flics et de voyous. Identifié lors d’un prologue percutant comme une victime, il va ensuite, en quelques minutes, passer d’ennemi à allié des forces de police. Pourtant habitué à noyer le spectateur dans un déluge de feu dès les premières minutes de ses films (remember le mémorable « Breaking news »), To retient étonnamment ses chargeurs pendant au moins une bonne heure.

Pas besoin de ça pour nous présenter l’horreur des faits : une visite rapide dans un labo abandonné et à moitié calciné suffit à nous brosser un éclairant portrait de la situation. Une fois sa position idéologique clairement établie à travers ce simple plan de ruines, To va pouvoir dérouler sans contraintes un modèle de cinéma d’action d’une incroyable netteté. S’il ne mise en pas sur la psychologie des personnages pour combler les vides scénariques du film, il va en revanche brouiller nos repères pour mieux nous tromper. C’est en tous cas la carte jouée par le déroutant Timmy interprété par Koo. Navigant entre deux eaux, il semble intégrer un élément fondamental constituant le fil conducteur du film de Johnnie To : l’instinct de survie. Lorsque les munitions viennent à manquer, que les issues se bouchent, il reste toujours pour lui des portes de sorties possibles afin d’éviter le coup de grâce : elles se situent dans sa tête. Une information importante pour la police, un détail supplémentaire, une révélation clef est susceptible de relancer le dé de l’existence.

Cependant, tandis que le capitaine Zhang (génial Sun Hong-lei) est une sorte de Janus capable de changer de masque à volonté selon qu’il incarne son rôle d’officier de police (visage fermé, laconique) ou d’infiltré (prenant la place du truand rigolard Haha, ça ne s’invente pas), rien ne permet d’anticiper les choix de Timmy quant à la meilleure stratégie à employer. De ce point de vue, on peut dire que Johnnie To repousse les limites du cynisme et de la cruauté en le faisant monter dans un bus d’écoliers. Si on y prend bien garde, « Drug war » n’est donc pas un actioner de plus. On peut même avancer qu’avec ce film en apparence très basique, To approche, par la pureté de sa mise en scène, les grands Films Noirs de l’âge classique. Une lecture oblique et subjective permet en effet de retrouver un art commun de la tragédie allié à un souci esthétique de tous les instants.

« Chez lui, rapidité et virtuosité de la mise en scène s’accordent formidablement. » confirme le regard exercé de Jean-François Rauger dans son très recommandable ouvrage « l’œil qui jouit ». Une constatation qui vaut autant pour Johnnie To que pour Anthony Mann ou Stanley Kubrick. Si le regard sur le genre nous incite à faire s’incliner le réalisateur vers les statues de Melville ou de Peckinpah, il y a pourtant ces quelques grammes de la célèbre « ultime razzia » qui viennent enrichir l’héritage de ce film apparemment sans prétentions. Il y a notamment le regard porté sur l’argent, « a touch of sin » (comme dirait Jia Khang-ke) vecteur de drame et d’avilissement dont semble vouloir se purifier Timmy lors d’une gestuelle rituelle inopinée. A la liquidité de l’argent et à la volatilité de la poudre, à leur perpétuelle circulation dans le film, répond la fluidité de la mise en scène conduisant naturellement à une forme ultime de liquidation. Une étrange cérémonie d’immolation de billets de banque prépare à une autre forme d’holocauste. Du kubrickien « the killing », Johnnie To conserve le sens premier dans un finale qui laisse exploser toute la pression accumulée. On pourrait ainsi conclure que la boucle est bouclée, tout comme l’est le spectateur saisi par l’intensité incroyable d’un spectacle qui nous maintient de bout en bout accroché au fauteuil, menottes aux poignets.

Ce thriller 2014 est disponible en DVD depuis le 18 juin 2014 chez Metropolitan Filmexport.

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