UNDER THE SKIN

 

Star woman

under the skin

Scarlett Johansson est une actrice majeure. Sa carrière est depuis bien longtemps placée sur l’orbite des plus grandes stars de cinéma : à la fois grande interprète capable de jouer dans à peu près tous les films, à la fois sex-symbol qui affole les paparazzis et fait reluire le papier glacé. « Toujours plus inhumaine, loin des hommes et près de Dieu, à la fois éthérée et hyper-incarnée, elle est devenue le fantasme contemporain ultime, la “chose” la plus fascinante qu’on puisse voir (ou entendre) aujourd’hui dans une salle de cinéma. » écrit même Jacky Goldberg dans les Inrocks. Maintenant qu’elle a porté son image à son firmament, il lui fallait la déconstruire, la malmener, la triturer, la déformer voire, la soustraire. Tandis que la Marvel et Luc Besson continuent conjointement d’articuler en tous sens et en pure perte sa plastique marionnette, elle fait le choix de léguer son corps à deux inventeurs de formes, deux orfèvres du vidéo-clip, futuristes à leur manière, fossoyeurs à l’occasion. Le premier, Spike Jonze, ne retiendra d’elle que la voix, émanation sensible et vibrante de l’actrice qui la rendait si incroyablement présente dans « Her ». Au britannique Jonathan Glazer, elle confie son corps afin qu’il aille vérifier « under the skin » qu’il ne reste rien d’elle après son passage.

Le cinéaste expérimental s’était déjà exercé avec « Birth » sur une autre icone cinématographique datant d’une décennie précédente. Après la « naissance » offerte à Nicole Kidman, il projette cette fois-ci la « mort » de Scarlett Johansson. C’est bien son cadavre qu’un énigmatique motard vient récupérer au fond d’un fossé et qu’il ramène dans une dimension immaculée et sans bord. Une nouvelle entité, virginale, à la chevelure de jais, prend corps, sous la peau d’une autre. Elle est lâchée sur une planète étrange, peuplée de créatures relativement solitaires, que l’on nomme la Terre. Son domaine d’exploration, Glazer le situe sur la terre d’adoption de l’écrivain Michel Faber à l’origine du sujet du film (« il n’y a rien dans le film qui provienne du bouquin » rétorque néanmoins systématiquement le réalisateur) : L’Ecosse avec ses landes désertiques, ses lacs brumeux, ses littoraux rocailleux et découpés, ses montagnes austères et ses forêts glacées, offre ainsi de multiples visages qui servirent à maintes reprises à illustrer des mondes lointains (celui de « Prometheus » s’il ne fallait en citer qu’un). Il garde cependant du roman l’idée d’« appréhender notre monde comme si on le découvrait pour la première fois. » Scarlett sera donc telle une sonde programmée par des hommes revêtus de combinaisons de motard, « starwoman » descendue sur le plancher terrien pour nous visiter de l’intérieur, effrayante « body snatcher » qui se repaît des hommes. Après une ouverture sous forte influence Kubrick (déjà présente dans ses clips, voir en bas), œil  pour œil, Glazer y plonge sa caméra, trouvant là un poste d’observation idéal. Filmés parfois à leur insu, les comédiens amateurs d’« under the skin » vont faire l’objet d’une étude éthologique prise sur le vif, un matériau brut qui finira digéré par l’esthétique du réalisateur.

C’est à la foule de ces indigènes au langage très singulier (de l’écossais baragouiné) que cette fille venue d’ailleurs va se mêler, s’installant au volant d’un grand van blanc pour partir à leur rencontre afin de les étudier, avant de les dévorer. Puisqu’il s’agit pour Scarlett de sonder ses proies de l’intérieur, il lui faudra les attirer de ses charmes dans un antre lugubre, telle une prédatrice avide. Sur eux, elle ne porte d’abord qu’un regard à peine curieux, totalement détaché, à peine différencié de celui qu’elle réserve à cette fourmi qui court sur son doigt. Ils ne sont que des enveloppes sans grand intérêt dont elle aspire la substance dans un océan de mercure, réfléchissant et obscur, tout droit sorti d’un songe du réalisateur. Mais dans ce grand bain psychédélique (car « le psychédélisme est cosmique » comme l’affirme Stéphane Delorme dans les Cahiers du Cinéma), jaillira l’empathie, l’expérience de l’altérité qui mène à la transcendance. Jonathan Glazer a la bonne idée de travailler cette entrée par le son : celui d’un enfant qui hurle de terreur sur une plage de galets ou celui de la voix douce et réservée d’un être difforme qu’elle envisageait d’ajouter à son tableau de chasse. Il suffira d’une image contemplée dans un miroir pour renverser le point de vue.

A la première partie très urbaine succède donc une traque éperdue en pleine nature, jusqu’à ce que, en un fondu magnifique, la visiteuse finisse par entrer en communion symbiotique avec les éléments. « Under the skin » est donc moins un regard sociologique porté sur notre espèce qu’une réflexion philosophique sur ce qui remplit nos enveloppes charnelles. Si l’actrice se met ainsi à nu comme jamais, si elle s’est sculptée des rondeurs insoupçonnées, c’est pour mieux servir de cobaye parfait à son metteur en scène. Pour mieux la rhabiller d’une plastique inédite, Jonathan Glazer et son chef opérateur usent de filtres, d’expérimentations optiques, et travaillent la matière sombre, rejoignant ainsi la forme radicale du français Philippe Grandrieux. Glazer compte aussi sur la forte présence d’une bande-son magnifique, composée par l’artiste Mica Levi, lancinante et angoissante mais surtout incroyablement envoûtante. « A mon sens, « Under the skin » est un film témoin, au sens fort du terme » explique encore Jonathan Glazer, « témoin de la beauté, de la violence, de l’amour, de la compassion, de la bonté et de la laideur de l’homme. »

Etrange et perturbant, sublime et fascinant, « Under the skin » nous présente un reflet trouble et troublant de ce qui se consume en notre for intérieur, et ce jusqu’à ce que nous finissions tous par partir en fumée.

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