Ma Loute

C’est quoi c’te brin ?

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Après un passage par le petit écran, Bruno Dumont a décidé de conserver son sens de l’humour. Pour son retour au cinéma, le réalisateur de « l’humanité » revient à cette époque qu’on disait belle, sans pour autant quitter les rivages qu’il aime tant. On reconnaîtra dans « Ma Loute » les sauvages littoraux du Nord, avec ces vagues de dunes pour arrêter les vagues. La Manche a toutefois une allure plus amène transfigurée dans ces cadres de cartes postales anciennes, avec ses épaves échouées et son horizon de creux gris comme sorti des toiles peintes à l’huile par quelque artiste impressionniste. Entre la vigie fortifiée qui se détache sur l’horizon et le parc aux huîtres où les pêcheurs taiseux et bougons s’affairent, on croisera en chemin une tripoté de gosses facétieux, et quelques cueilleurs de moules qui se sont finalement lassés des fruits de mer.

Entre Dreyer et Epstein, Dumont n’oublie pas que ses films sont faits d’abord de gueules, celles de ces comédiens d’occasion recrutés sur les lieux. Les Brufort seront ces rugueux individus, parfaitement ancrés dans le paysage de « Ma Loute ». Il leur confie une fonction de passeurs, permettant aux gens de la ville (et aux spectateurs que nous sommes) de traverser à pied sec. « Comme c’est pittoresque ! » s’extasie madame Van Peteghem. Engoncée dans son corset Valéria Bruni-Tedeschi a ses vapeurs. Elle congédie sa bonne pour jouer du plumeau tandis que Fabrice Luchini son partenaire, bossu comme jamais, se déhanche tel Aldo Maccione tout en disant son texte mâché dans la langue d’Ormesson. Dumont, depuis toujours, aime désarticuler les corps. Il fait de ses bourgeois de grotesques momies chancelantes, aussi délabrées que leurs transats de jardin. Ils seront les guignols de ce petit théâtre naturaliste, avec ce Typhonium (une bâtisse avec vue sur baie édifiée dans un style « égyptien ptolémaïque ») en guise de castelet. A deux pas de chez eux, deux limiers un brin pataud (ancêtres de ceux du « P’tit Quinquin ») enquêtent sur d’étranges disparitions de citadins. « On est au cœur du Mal là, Carpentier » disait le commandant à son adjoint du « P’tit Quinquin ». C’est « le Mal absolu » renchérit comme en écho Aude Van Peteghem dans « Ma Loute ».

Chez Bruno Dumont, il rôde dans les aspérités du paysage, il s’infiltre dans la rugosité des êtres, se niche dans les interstices de l’ordre social. Ici, il semblerait que la dune ait des yeux mais qu’elle ne pipe mot. Le terrain est mouvant, pas franchement adapté à la carrure du volumineux commissaire Machin (Alfred de son prénom, comme le cinéaste homonyme et contemporain), qui aura vite fait de rouler bouler pour faciliter ses déplacements. Telle une baleine échouée que son adjoint plus freluquet tente de ramener à la dignité, il scrute les endroits suspects en quête d’un indice. Ces Laurel & Hardy lâchés dans les dunes de la Côte d’Opale seront les Dupont et Dupond irrésistibles de « Ma Loute ». De leurs échanges à la limite de l’audible, marmonnés avec l’accent du terroir, Dumont fait jaillir une légèreté comique qui contraste avec l’apparente lourdeur du personnage. Il s’en amuse en gonflant son policier à l’extrême, jusqu’à s’affranchir de la pesanteur du rationnel. La bonhommie associée à l’évident manque de perspicacité du tandem produit le contrechamp drôle d’une affaire pas vraiment rose en définitive, qui se teinte même d’écarlate. A leur décharge, cette enquête n’est pas forcément facile à suivre, car l’espiègle Dumont n’entend pas nous servir du burlesque balisé selon les règles.

Il propose en effet les siennes, les impose à ses comédiens, qu’ils soient professionnels ou non. Lorsqu’il mit il y a peu Juliette Binoche dans les fripes de « Camille Claudel 1915 », c’était pour mieux bousculer la comédienne, l’obliger à affronter la spontanéité d’une troupe d’handicapés mentaux. Il l’invite à nouveau à lâcher prise, à faire preuve d’une exubérance qui n’est pas dans son registre naturel. Dans « Ma Loute », Dumont rajoute dans son sillage l’étonnant comédien Jean-Luc Vincent qui incarnait naguère un Paul Claudel pour le moins vrillé. Ce dernier devient ici le quatrième membre d’un cousinage consanguin à l’équilibre mental très altéré. « J’ai pas ça en magasin » lui aurait rétorqué Fabrice Luchini déstabilisé par le non-sens de la partition. Il obéira néanmoins aux injonctions du metteur en scène qui le tordra et le fera plier avec une jubilation assez communicative. La permanence de l’étrange déformé par les forces du grotesque, ou encore la charge appuyée contre la bourgeoisie avilie ne sont toutefois pas les seuls motifs de ces curieuses scènes de genre.

« Vous me parlez de genre, mais ce qui m’intéresse, c’est de les croiser » dit le metteur en scène dans Positif. Et de pousser la logique jusqu’à introduire un personnage à l’insaisissable ambiguïté pour servir de liant. Billie, fruit d’une union sacrilège au sein du clan Van Peteghem, est justement un personnage transgenre : tantôt fille à perruque, tantôt garçon déguisé, il se présente le plus souvent comme les deux réunis. Amoureux de l’aîné des Brufort (« Ma Loute, c’est comme ça que j’m’appelle »), il semble être le trait d’union entre des tribus que tout oppose (des manières au langage). La perspective d’une communion possible autour de la Vierge des Flots sera évidemment battue en brèche par le cinéaste navigant systématiquement contre vents et marées. Cette attitude aussi frondeuse qu’elle se veut farcesque peut se montrer en définitive assez fatigante une fois passé le cap de la procession. Tandis que ses personnages s’envolent, son récit s’enlise dans la baie, rejoignant les chemins de travers de « 29 palms ». A trop vouloir brouiller le conte, Bruno Dumont, c’est un comble, finit par perdre le Nord.

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