The NEON DEMON

 

Elle woman

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Devenir Elle. « Avec « Only God Forgives », une part de moi retournait dans la ventre de ma mère, et je pouvais donc renaître sous la forme d’une jeune fille de 16 ans. » C’est ainsi que Nicolas Winding Refn explique l’origine de cette nouvelle expérience filmique étrange intitulée « The Neon Demon », et sa fascination pour son actrice Elle Fanning.

Jusqu’ici, le réalisateur danois ne s’était concentré presque exclusivement que sur des figures masculines dont la virilité explosait à travers des acmés de violence soudaine : c’étaient le dealer de « Pusher », puis le Viking borgne de « Valhalla Rising » ou encore le barjot « Bronson ». « J’ai fait tourner Mads Mikkelsen et Tom Hardy quand ils n’étaient pas encore star. Ils sont évidemment très bons. Mais ce n’est rien comparé à Ryan Gosling et Elle Fanning. » confesse Refn dans les colonnes de Sofilm. En faisant monter d’un cran son niveau d’admiration pour la créature qui évolue face à son objectif, il entame une sorte de mutation. Le changement se fait d’abord discret, presque imperceptible à travers la plastique de Gosling, masqué par le tempérament mutique du chauffeur de « Drive ». Cette âme solitaire caparaçonnée dans son blouson au scorpion s’éloignait physiquement des géants nordiques alors mis en avant dans ses films précédents. Si le blondinet avait suffisamment de sauvagerie en réserve pour ne pas se laisser marcher sur les pieds, il n’affichait pourtant pas le traditionnel appareil du dur-à-cuire et portait en son for intérieur une touche assurément plus féminine. « Il faut que j’exorcise le personnage de One-Eye car il habite mes films « Bronson », « Valhalla Rising », « Drive » et « Only God Forgives », et une fois ce personnage exorcisé, à ce moment-là je pourrai passer aux films sur les femmes. »

Cette promesse faite il y a quelques années au micro de François Angelier pour son excellente émission « Mauvais Genre », il la tient en la personne d’Elle Fanning, actrice jeune et jolie au passif déjà auréolé d’un prestige que lui envient sans doute quelques-unes de sa génération. Elle a tourné avec les Coppola père et fille, avec Fincher, Abrams, Kontchalovsky, Tony Scott, et tout ça sans avoir même atteint l’âge de la majorité ! Il y a de quoi énerver nombre de comédiennes en herbe qui rêvent de tapis rouge et de festivals internationaux, exciter les jalousies de celles qui se plient en courbettes pour ravir les faveurs de producteurs en vue et de réalisateurs inspirés. C’est un écrin à la mesure de ce cirque de célébrité que Refn s’applique à ciseler sous les lumières et les paillettes de « The Neon Demon », offrant sa vierge ingénue à la prédation d’une entité diffuse à la géométrie malfaisante, la plongeant dans un bain toxique où se mélangent toutes les couleurs du fiel. En déportant l’obscur objet du désir dans le milieu ultra-superficiel et volage de la mode et du mannequinat, il évite une attaque en règle de la profession à la Robert Altman. Certainement plus proche de l’« Eve » de Mankiewicz (ou des « showgirls » selon Verhoeven), « The Neon Demon » trouve tout de même en Los Angeles une Gomorrhe parfaitement maquillée en paradis pour top-models. Les anges déchus qui y ont élu domicile sont devenus des poupées froides et infatuées, sortes de « comtesses Dracula » qui se repaissent, telles la Bathory des contes horrifiques, du sang frais des jeunes nymphettes attirées par les flashs. Pour ce rôle plein de grâce et de répugnance, Refn s’est entiché de Bella Heathcote et Abbey Lee, deux actrices australiennes à la plastique impeccablement moulée pour les costumes de défilé et dont les courbes semblent dessinées spécialement pour prendre la lumière. Avec la complicité de leur amie maquilleuse (excellente Jena Malone qui fut naguère une ravissante poupée punchy pour Zack Snyder), elles forment une sorte de duo vampirique qui voudrait abolir les effets nocifs du temps qui abîme leur corps si bien galbé, et jalouse la peau de nacre de cette Jesse qui vient tout juste de débarquer.

Les hommes ici ne sont que les arbitres insensibles de ces querelles décadentes. Qu’ils soient photographes ou créateurs, ils règnent en maîtres, seigneurs d’un royaume d’apparences qu’ils gouvernent à leur gré, dont ils définissent les critères de beauté. Le photographe Jack va jusqu’à effacer tout arrière-plan parasite derrière son modèle qu’il met à nu afin de le réinventer, de le remodeler à sa guise. La manière dont Refn s’empare des formes féminines, dans un flot psychédélique qui rejoint l’influence de l’Op’art seventies, rappelle autant les expérimentations de « l’Enfer » avorté d’Henri-Georges Clouzot (Elle Fanning, dont les traits évoluent entre une Nicole Kidman nubile et une Romy Schneider irisée, se laisse déguster par un réalisateur en plein orgasme esthétique) que celles plus récentes et toute aussi fascinantes de Jonathan Glazer pour « Under the skin ». Dans ce sublime jeu de miroirs où aucun reflet ne semble être abandonné aux caprices du hasard, Refn n’oublie en rien son intention initiale de marier sa création à ses genres favoris. Dans les corridors sombres des villas luxueuses comme dans les (anti)chambres de motel pas très nettes (où la gloire déclinante de Keanu Reeves rumine dans son jus amer), dans les catacombes artistiques ou au bord des piscines vides, dans le vacarme vrombissant des synthés hypnotiques de Cliff Martinez, on devine l’ombre tutélaire du sorcier Jodorowsky alors que les maestros du bis italien (l’œil de Fulci et les lames d’Argento) attendent en embuscade le moment de servir à l’ultime banquet cannibale et nécrophile.

A la fois despote d’une certaine esthétique publicitaire qu’il entend magnifier à l’extrême et esclave de ses artifices qu’il trempe dans un baquet de sang, Nicolas Winding Refn expose sans complexe la palette de ses désirs contradictoires à la lumière de « the Neon Demon », sa manière à lui de nous prévenir que dans les coulisses des shootings, le diable s’habille en ASA.

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3 réflexions sur “The NEON DEMON

  1. Alors ? on a refait les peintures pour 2017 ? Chouette (comme le film d’ailleurs… qui eut cru que ce bon grand dadais de NWR fut doté d’humour)
    PS. Non seulement le nouveau titre n’est pas sans évoquer un jeu de mot avec le bouquin de James mais j’ai eu l’occasion de revoir Les innocents sur très grand écran. Un bonheur. (Rien à voir avec la choucroute, mais longue vie au tour d’écran)

    Aimé par 1 personne

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