La La Land

 

Les mélodies du bonheur

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« Pourquoi je filme ? parce que j’aime ça, parce ça bouge, parce que ça vit, parce que ça pleure, parce que ça rit… »

Jacques Demy

A en croire Damien Chazelle, sur les ponts embouteillés de La Cité des Anges, on y danse, on y danse. A la faveur d’un bouchon monstre, chacun sort de sa coquille de métal, le brouhaha des autoradios s’assemble en un phénoménal orchestre de ballet pour automobilistes qui se sentent monter des fourmis dans les jambes. Au milieu de toutes ces robes chamarrées, parmi ces danseurs de toutes les couleurs, la caméra voltige, élargit son horizon en scope, prend de la hauteur pour profiter de la vue. Elle serpente entre les voitures immobilisées puis se dérobe à la foule pour dévoiler un gang de percussionnistes clandestins planqué à l’arrière d’un camion. Ce n’est même plus un big band, c’est un big bazar, on se croirait revenu des années en arrière sur le pont transbordeur qui emportait les forains jusque dans les bras des « Demoiselles de Rochefort ». Toujours associé à Justin Hurwitz, son camarade de partitions qui voit cette fois la vie en Legrand, Chazelle injecte une dose de musicals du temps de l’âge d’or afin de nous souhaiter un splendide welcome to L.A. ? non, welcome to « La La Land », et ça fait bien longtemps que la « City of Light never shined so brightly ».

Mais quel est donc ce pays de cocagne où le soleil inonde incessamment ses habitants comme au temps béni de l’insouciance et de la tolérance ? C’est un pays qui n’existe pas bien sûr… (ou qui n’existe plus ?) Mais où les rêves et les envies peuvent prendre vie lorsque s’allument les projecteurs, quand le metteur en scène a dit moteur, et que les étoiles brillent dans la nuit. Suite au succès inattendu mais retentissant des tambours de guerre de « Whiplash », pour Damien Chazelle ce « La La Land » is your land, is my land, un pays de tous les possibles. Libre comme l’air avec l’aval des grands studios, il s’autorise ce qu’il faut de clins d’œil à ses idoles (de Minnelli à Woody) et à ses complices (cette vieille gargouille de J.K. Simmons qui joue à nouveau les dictateurs de la musique d’ambiance), et surtout s’arroge le privilège d’accrocher en tête d’affiche un Ryan Gosling on ne peut plus bankable et une comédienne aussi « magic in the moonlight » que peut l’être la pimpante Emma Stone.

A ces deux-là la jolie gageure de faire des claquettes et de pousser la chansonnette (avec modération) pour nous conter la romance de la belle Mia et de son Sebastian, de la provinciale en quête de rôle et de ce « serious musician » de jazz. Entre eux deux se laisse entendre une belle harmonie, celle qui unit musique et cinéma, celle qui s’accorde sur la note bleue de leur première rencontre. Comme dans toute bonne histoire où l’amour se déclare en chansons, la fusion des âmes passe nécessairement par des collisions, comme dans l’orchestre de Jazz où chaque soliste se dispute successivement les faveurs du premier plan. Avant que ne vienne le tour du foufou du volant qui « Drive » dans L.A. montre en main et le pouce enfoncé sur son klaxon, c’est Mia qui aura l’honneur d’ouvrir le bal jusqu’au point de jonction.

Elle nous présente sa petite troupe de jolies colocataires bien emballées dans leurs robes aux couleurs primaires, avant de tenter sa chance en solo pour un one-woman-show. « So long Boulder City » et son Nevada désertique déprimant, l’espiègle Mia doit se persuader qu’elle vaut mieux que « someone in the crowd ». Mais telle l’enragé batteur de « Whiplash » percuté de plein fouet en pleine course vers la gloire, elle se verra entachée de café sur la route d’une audition capitale. L’impact le plus cinglant reste celui que ce pianiste pressé et ombrageux, inflige à la demoiselle en arrêt à l’entrée du restaurant. Il faudra bien une saison entière pour rabibocher ces deux fiers caractères, pour les emmener sur les hauteurs, les faire danser sur la route de la « fureur de vivre ». Dans un vieux cinéma de quartier au bord de la fermeture, un Ray de lumière éclaire la petite Mia qui cherche son Sebastian, devenant Natalie Wood (juste pour un instant) rejoignant son Jimmy rebelle dans la salle obscure. Mais du haut du Griffith Observatory, quelle sorte d’étoile brille vraiment sur ces deux-là ? Est-ce une Voie Lactée, ou une vilaine tache qui se profile sous leur toit ?

Car pour aller de l’avant, celui qui ne jure que par Monk et par Bird devra savoir un jour remiser ses idoles, quitte à accepter des voies divergentes, à se satisfaire de fusions hasardeuses et métissées (avec ce Keith qui croone comme une Legend du funk). Dans cette « La La Land » aux couleurs oniriques, Chazelle choisit parfois de faire un pas de côté, prenant le parti du compromis et de la mixité (y compris dans le mariage), quitte à faire souffrir les sentiments au bon souvenir du mélodrame. Il sait bien qu’à la sortie de l’Usine à Rêves on finit parfois dans l’allée des désillusions. La nostalgie qu’il a chevillée au cortex lui sert de liant, se reconnaissant volontiers dans ce blond musicien féru de jazz en déshérence tout en cédant sa part cinéphile à l’amoureuse d’Ingrid Bergman (la petite suédoise qui conquit Hollywood). « Quand j’étais plus jeune, je ne me rendais pas compte à quel point mon goût pour le jazz et ma cinéphilie pouvaient sembler démodés ! » convient-il dans les colonnes de Positif. Et c’est avec un allant et un brio incontestables qu’il redonne des couleurs à cette époque qu’on croyait révolue, renouant avec le temps où « les chansons d’amour » étaient encore honorées.

Comme dans son précédent film, il va sans dire que Damien Chazelle met du sien dans ce « film-jazz » (comme disait Demy), laissant transpirer son ascendance et son amour pour la France (car c’est bien la Tour Eiffel qui s’éteint au fond de la pièce). De ces désaccords de cœur qui traînent le pavé certains se plaindront peut-être, prétendant qu’ils connaissent déjà la chanson, mais il semble tout de même qu’une « star is born » à en juger par la nouvelle razzia de récompenses dont Chazelle a profité. Finalement, ne sont-ce pas là louanges méritées pour ce surdoué qui en pince tant pour les success stories ? Car ce n’est sûrement pas par hasard si tout le monde dit « I love it » !

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23 réflexions sur “La La Land

  1. Elle est pimpante cette chronique !

    Je vois que l’introduction t’a emporté autant qu’à moi et tes mots lui donnent plus d’énergie que les miens. Tu réussis à nous emporter dès ce paragraphe !

    En fait, elle est assez étonnante cette référence à La fureur de vivre, une des rares références avec Casablanca (pour Bergman et le final) à ne pas être une comédie musicale. Est-ce l’observatoire qui l’a d’abord justifié ? Ou Dean et voir le film for a date but « just for ressearch » ?

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  2. Merci ! Mais je crois qu’on s’est branchés sur la même longueur d’onde car le sous-titre de cette chronique sur l’autre site était « all that Jazz ! » 😉
    Je ne saurais dire d’où lui vient cette passion pour « les rebelles sans cause », à moins qu’il ne s’agisse d’une lubie astronomique. Peut-être faut-il se repasser le film pour trouver la réponse : « play it again, Dam ! »

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  3. Je me demande s’il n’y a pas une piste à trouver dans le morceau Audition (The fools who dream) :

    « So bring on the rebels
    The ripples from pebbles
    The painters, and poets, and plays »

    James Dean, modèle fou furieux et doux rêveur à la fois.

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    • C’est une convocation intéressante que tu as trouvée là. La figure de James Dean déclinée à travers les arts pop, peinture (Warhol), cinéma, musique, confirme cette aspiration à suivre sa voie, à se libérer des contraintes (y compris du carcan amoureux).

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  4. Content que la piste empruntée nous conduise sur cet échange enrichi ! Finalement les deux films auxquels il est fait allusion de façon répétée, La fureur de vivre et Casablanca, et qui ne sont pas des musicals, nourrissent le film de ces amours séparées et d’un idéal à toujours poursuivre.

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  5. Je relis ton article (que je trouve toujours aussi bon -et hop ! une fleur lancée au passage) car en recevant la 7e Obsession (numéro de mai-juin particulièrement riche), je lis un article qui me fait un peu bouillir (ou qui me met les fourmis dans la tête et jusqu’au bout des doigts, aussitôt prêts à pianoter une autre partoch). Si tu tombes dessus… Je te laisse (à toi et à tes lecteurs) juste un titre, manière d’aguicher et de commencer à trépigner (ou pas) : « On connaît la chanson, à propos de La La Land, du caractère performatif du plan-séquence, de l’imaginaire cinéphilique en berne et du chantage nostalgique à l’émotion ».

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    • J’accepte avec joie ce joli bouquet de compliments 🙂
      Je garde un œil toujours méfiant sur « la septième obsession », et ce titre dont la seule formulation traduit la fatuité du propos, ne m’étonne guère de leur part puisqu’il rejoint sans doute la litanie des arguments visqueux que Xavier Leherpeur avait déroulés au Masque et la Plume. Laissons-les donc se complaire dans leurs aigreurs chroniques et profitons donc d’Another day of sun avant que le ciel ne s’assombrisse pour de bon.

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      • C’est un peu haha.
        C’est assez surprenant mais plus je me regarde plus je ressens une sorte de mini tristesse, comme si le fond « dramatique » remontait à la surface après que le masque soit désormais acquis à l’interprétation du spectateur. Alors que de prime abord on est simplement affreusement heureux en le regardant.
        Ça ne gâche rien du tout et ce n’est pas une tristesse affirmée peut être un pincement au coeur plutôt. Mais assez surprenant, où alors je sur exploite ma « connexion » à ce film et je vois des choses fausses.
        J’en profite pour vraiment saluer ton écriture, c’est un super article dans lequel coule la passion du cinéma et ça c’est super beau purement et simplement à lire. J’aime beaucoup lire des choses qui me parlent parce qu’elles parlent à l’auteur, on apprend toujours plus.

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