LOVING

Le petit arpent du Bon Dieu

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« Quand nous ferons en sorte que la cloche de la liberté puisse sonner, quand nous la laisserons carillonner dans chaque village et chaque hameau, dans chaque État et dans chaque cité, nous pourrons hâter la venue du jour où tous les enfants du Bon Dieu, les Noirs et les Blancs, les juifs et les gentils, les catholiques et les protestants, pourront se tenir par la main et chanter les paroles du vieux « spiritual » noir : « Libres enfin. Libres enfin. Merci Dieu tout-puissant, nous voilà libres enfin. »

« J’ai fait un rêve » discours prononcé par Martin Luther King au Lincoln Memorial de Washington D.C., le 28 août 1963.

Ironie du sort. Mr & Mrs Loving ont eu trois enfants qui se prénomment Sidney, Peggy et… Donald. Comment imaginer aujourd’hui que ce prénom désormais collé à la moumoute d’un guignol à la face orangée puisse être le fruit d’une belle union métissée, fruit des amours interdites entre un homme blanc et une jeune femme noire dans l’Amérique de la ségrégation ? Cette histoire avait fait grand bruit il y a maintenant un demi-siècle : Loving contre l’Etat de Virginie, une affaire portée devant la Cour Suprême des Etats-Unis qui conduisit à l’abrogation des lois prohibant le mariage interracial. Dépoussiérée à l’occasion du documentaire de Nancy Buirski, elle est désormais le cœur (com)battant du cinquième film de Jeff Nichols : « Loving ».

Le nom même de cet authentique maçon ayant grandi dans un recoin paumé de la Virginie, au milieu des champs de tabac, des pompes à eau et des Ford rutilantes, semble appelé à défendre une cause : celle du grand amour. Le personnage que décrit Nichols est pourtant à l’exact opposé du militant, bien loin des banderoles et des défilés qui réclament le respect des Droits Civiques. Richard Loving est un type humble et discret au contraire, qui aspire seulement à vivre tranquille dans son coin auprès d’une femme qu’il aime, à rire avec elle des bêtises à la télé, à regarder gambader et grandir sa progéniture sur ce petit lopin de terre qu’il s’est offert à deux pas de la maison des parents.

C’est vrai qu’à l’image pourtant, il affiche sa préférence au volant de sa superbe Fairlane Crown Victoria bicolore, son amour pour les belles motorisations comme pour la douce Mildred. Pas question de cacher son idylle aux yeux des curieux, des « personnes de couleur » pour la plupart comme le précise le jargon pudiquement hypocrite employé par le juge Bazile chargé de statuer sur le caractère délictueux de leur relation. Loving ressemble à tous ces braves gars qui occupent le devant de la scène dans les films de Jeff Nichols : il se fait discret comme « Mud » sur son île du Mississippi, arbore la stature solide du travailleur manuel et adopte le profil réservé de Curtis LaForche dans « Take Shelter ». Joel Edgerton, fidèle gardien de l’enfant prodige de « Midnight Special », a incontestablement le physique de l’emploi, la carrure de l’ouvrier soigneux mais taiseux, le cheveu ras et des petits yeux bleus enfoncés dans le creux d’un regard fuyant, sa grosse paluche cherchant celle de sa frêle moitié admirablement incarnée par Ruth Negga. Elle, petit animal chétif qui semble croire que l’intimidation et la supériorité des Blancs sont dans l’ordre des choses, est une « brindille » (car il n’y a que les officiels qui pensent qu’elle s’appelle Mildred). Fragile mais hautement inflammable, elle se love dans les bras forts de cet homme qui promet de « bien s’occuper d’elle ».

LaForche creusait des trous pour mettre les siens à l’abri, lui bâtit des maisons de parpaings et de briques, tire des plans sur l’avenir sans se soucier du qu’en dira-t-on, aspire à cultiver son jardin parmi les Noirs et les Indiens comme naguère voulurent le faire les pionniers. Peu locace mais assurément pas sourd, il absorbe néanmoins le bruit de fond réprobateur (une phrase glissée par sa propre mère entre deux portes, une autre de son ami Virgil entre deux bières, sans qu’on sache vraiment lequel des deux est allé cafeter à la police), il passe l’éponge, comme si le colosse voulait se faire tout petit. C’est la tête basse et les poings serrés qu’il se confronte une deuxième fois au sheriff de gris vêtu, ce cerbère de la morale qui profère ses froides menaces en regardant ailleurs. Deux communautés ne sont donc pas prêtes à cohabiter en bonne intelligence, se préparent au contraire à des « Shotgun stories ».

Plus que la violence (latente ici, sans cesse reportée), c’est l’angoisse du lendemain et l’immunité menacée du noyau familial qui se cristallisent dans la vision humaniste de Nichols. C’est par un silence ombrageux que Richard accueille l’annonce de l’enfant à venir, avant de laisser la joie l’emporter dans un sourire en forme de promesse de bonheur. Mais c’est bien Mildred qui ira aux devants de ce bonheur, pour le décrocher des plus hautes sphères, quitte à troubler l’ordre social, quitte à inviter les médias, quitte à tirer la sonnette politique. Pour elle, plutôt que la prison à ciel ouvert du ghetto de Washington, mieux vaut la terre interdite de ses aïeux même si elle doit y vivre dans la clandestinité. Dans cette Amérique repeinte aux couleurs ambrées, Nichols et son indissociable opérateur Adam Stone retrouvent leur œil naturaliste et cet amour pour les gestes de la vie ordinaire, où une femme accomplissant des tâches ménagères, un homme bricolant dans sa grange, ou bien encore un rayon de soleil sur une peau brune sont capables de nous dire beaucoup.

Le réalisateur se défie des clichés (« je marchais sur les traces de « la couleur des sentiments »… Je ne savais pas ce que le film allait être, mais je ne voulais pas qu’il ressemble à ça… » confie Nichols dans les Cahiers du Cinéma), y compris quand il convoque dans son scénario un photographe professionnel. Un film de Jeff Nichols sans Michael Shannon se sentirait orphelin, menacé dans son intégrité. Il lui a demandé cette fois de chausser les fines lunettes d’un photoreporter, celui du magazine Life qui vient immortaliser l’image du bonheur simple et anodin de ce couple innocent afin d’en tirer une preuve pour l’Amérique toute entière. Curtis LaForche faisait des songes tempétueux et inquiétants, le rêve du pasteur King envisageait un rayon de soleil. C’est de celui-là que semble naître le film de Jeff Nichols, un réalisateur au style lumineux qui finit par nous emporter dans une bourrasque d’émotion.

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25 réflexions sur “LOVING

  1. ‘Les tourbillons de la révolte continueront d’ébranler les fondations de notre nation jusqu’au jour où naîtra l’aube brillante de la justice’. Ya encore du boulot 😉
    Pour ce qui est de ton billet, une fois encore ( non je déconne ) je plussoie à mort mon cher Prince, ce film qui porte magnifiquement bien son nom est un vrai grand moment de cinéma.

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  2. Je ne lis que des éloges sur ce film, et je suis vraiment contente pour le réalisateur, que j’apprécie beaucoup de manière générale, puis le regard (et le respect) qu’il porte sur le couple est d’une grande beauté. Et la fin est émouvante. Je comprends également les intentions du réalisateurs, ses raisons d’avoir filmé ce film de cette façon. Mais j’aurais tellement aimé l’aimer plus, car je dois bien avouer que je n’ai pas adhéré totalement à sa proposition et que j’ai parfois trouvé le temps long.

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  3. Pas un seul instant pour moi. Et sa manière de s’écarter des aspects juridiques pour mieux de recentrer sur l’intime m’a beaucoup plu (tout comme il avait très bien su le faire pour « Midnight Special »). Un cheminement sobre, sans démonstration de pathos qui pourtant finit par me faire couler une larme à l’apparition de la photo finale.

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  4. Très curieux de voir Loving évidemment et rassuré de voir que tu l’as beaucoup aimé – alors que certaines critiques sont réservées – mais Nichols est un peu comme Gray, c’est un discret dont le films s’imposent souvent à long terme. « Style lumineux » écris-tu, c’est bien cela qui m’intéresse : voir comment, et avec quel « style », Nichols a filmé cette histoire.

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    • « Take Shelter » mis à part, les films de Nichols se tournent vers la lumière, et de plus en plus. Celui-ci ne fait pas exception. Tout en restant dans les clous d’une forme classique héritée des grands anciens, il parvient néanmoins à se démarquer en dégraissant au maximum les scènes, en se concentrant sur l’essentiel à ses yeux : l’humain. Je suis impatient d’avoir ton opinion sur ce nouveau Nichols.

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  5. Salut mon prince. Ta chronique me donne une forte envie d’aller visionner ce film. Ta note d’introduction m’a beaucoup plu.
    On n’est pas dans les 101″ donaldcien » mais la société déguisée sous les traits de » cruella d’enfer » semble vouloir mettre de l’ordre dans cette histoire d’amour qui défie l’autorité morale. 🙂

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  6. On ne peut pas reprocher à Nichols d’avoir réalisé un film historique ordinaire en effet. Il fait tout pour éviter les clichés. Il impose son style et c’est bien (c’est ainsi qu’un auteur doit procéder). Mais comme je te le disais chez moi, le style de Nichols se marie à mon avis mieux avec les silences et les ombres (il a alors plus de force) qu’avec la lumière vers laquelle Loving veut tendre. Du coup, après une première partie réussie, toute la deuxième partie m’a paru un peu décevante, et je ne suis pas sûr que l’intégration à la narration de la partie procédurale du récit soit tout à fait réussie (il aurait fallu un Ford).

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  7. Tu penses au Ford de « vers sa destinée » par exemple ? Pas sûr que le vieux borgne, face au même sujet, aurait filmé autrement (il l’aurait sans doute fait de manière plus désinvolte). Mais qu’importe ; cette part, forcément intriquée au drame vécu, fait légèrement obliquer le récit dans sa dernière partie, évitant selon moi l’écueil du ronronnement larmoyant.

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  8. Il se défie des clichés en effet. La première scène et son montage le prouve. La course de bolide aussi : on craint que les blancs humiliés ne s’en prennent à eux. Plus loin quand un de ces amis lui dit qu’il est bizarre et que tout le monde dans son cas se serait contenté de divorcer, on craint que l’idée ne fasse son chemin ; la scène suivante il donne à l’avocat un message pour le juge, « dites-lui que j’aime ma femme ». On aurait pu attendre à de longues plaidoiries, une victoire tapageuse, des émotions outrancières… Rien de tout cela. Nichols opte pour l’esquive. Et c’est tant mieux.

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    • C’est vrai, Nichols esquive sans pour autant se défausser. Il me semble qu’on tient là un cinéaste précieux qui, rien que par son style clair et simple, est capable d’aborder des genres ou des faits de société graves avec la finesse des plus grands.

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