Les QUATRE CENTS COUPS

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« S’il y avait une thèse dans notre film, ce serait celle-ci : l’adolescence ne laisse un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire. »
François Truffaut, Arts, 5 juin 1959
« Je n’ai jamais été si bouleversé au cinéma. »
Jean Cocteau.

Malgré seulement trois courts dans les pattes, François Truffaut ne manquait pas d’audace en tournant « les quatre cents coups ». Lui, autrefois si acerbe envers les professionnels de la profession, s’était juré de mettre en scène « un film qui sera mieux qu’une confession geignarde et complaisante, un vrai film ». Un de ceux qui aurait fait honneur à son maître-critique, André Bazin, malheureusement mort au soir du premier jour du tournage. Il a eu beau clamer sur tous les plateaux de télé, dans toutes les colonnes d’interview, qu’il ne s’agissait en rien d’un film autobiographique (l’affaire fit suffisamment scandale à la maison familiale), que le personnage de Doinel nourrissait certes quelques ressemblances avec lui mais que le portrait des deux parents était à des lustres de ce que furent vraiment les siens, en voyant le film, le doute s’instaure tout de même. « On a l’impression que Truffaut se sauve lui-même d’une enfance malheureuse » nous fait remarquer le cinéaste Arthur Penn qui adore le film et rencontra le metteur en scène plusieurs fois. Comme quoi.

C’est vrai que Truffaut n’a pas son pareil pour tâter au plus près la dualité psychologique si déstabilisante de l’enfant. « Son comportement lorsqu’il est seul est significatif. » explique Truffaut dans « Arts » en 59. « un mélange de bonnes et de mauvaises actions : il met du charbon dans le feu, mais s’essuie les mains aux rideaux. » Paradoxe d’une attitude qui s’avère néanmoins strictement frondeuse face à un adulte (autre que son père et sa mère). Le petit Jean-Pierre Léaud, qui entre en cinéma grâce à une petite annonce dans France-Soir, donnera à Truffaut un Doinel plus que satisfaisant. Il le sera d’ailleurs encore pour d’autres films. Dans celui-ci, il compte ses minutes de bonheur. En réalité, elles sont fugaces, le temps d’une soirée au cinéma pour aller voir « Paris nous appartient ». Une échappée qui a tout d’un canular monté de toutes pièces par Truffaut puisque ce film de Rivette n’est même pas encore terminé quand il tourne « les quatre cents coups ». Il le sera grâce aux bénéfices de son film (dixit Carole Le Berre dans « Truffaut au travail »).

Quel farceur ce François. Un Doinel peut même faire des Doisneau lorsqu’il nous emmène avec lui dans ses aventures buissonnières. Decae le chef op’ le poursuit dans les rues de Paris pour le prendre en flagrant délit comme l’aurait fait le génial photographe. Tiens, tout à fait à l’image de ces (bons) petits diables qui usent leurs fonds de culotte sur les bancs de la communale. On sent que l’auteur n’est pas en reste quand au chapelet de pitreries qu’il montre à l’écran. De préférence à faire avec les copains, les vrais, comme René et pas comme ce fayot de Mauricet (« Va t’arriver du mouron Mauricet ! »). Les vrais amis de Truffaut ce sont ceux qu’on voit dans le film bien sûr. Ce sont ceux qu’il a sortis de ces « Cahiers » d’un drôle de genre, et qu’il aurait bien aimé avoir sur son pupitre à l’école. Doinel n’est autre que l’anagramme de Doniol, le patron des Cahiers du Cinéma à l’époque, dans le bureau duquel on croisait sans doute quelques noms qui ont depuis marqué l’histoire du cinéma (mais qui à l’époque n’étaient qu’illustres inconnus) : Jean-Claude « le beau serge » Brialy courant après mademoiselle Moreau, Jacques Demy en uniforme de gendarme qui jouait au petits chevaux, ou Jean Douchet en amant serrant passionnément la mère d’Antoine, sans oublier Claude bien sûr, toujours à faire l’idiot au fond de la cour (« Chabrol ! Voulez que j’vous aide ? » hurle l’instituteur).

Tout serait très réjouissant s’il n’y avait ce criant manque d’amour que le jeune metteur en scène fait passer en contrebande. Il a fait de son Doinel un encombrant qui descend les ordures avant de finir à la rue, puis au pensionnat dans l’indifférence parentale. N’ayant plus dès lors ni père ni mère, l’enfant sauvage veut voir la mer. Truffaut l’y conduit avec l’art et la manière, entre ancien réalisme poétique et nouveau réalisme italien. Vigo et Rosselini sont dans un bateau. C’est Cocteau qui tombe à l’eau et son enfant terrible s’appelle Antoine. Il a les pieds dans l’eau et regarde, figé dans le dernier plan mythique du film, la marée montante de la Nouvelle Vague. C’est sûr qu’à l’époque, le film fit l’effet d’un grand bol d’air dans un paysage cinématographique suffocant sous « une certaine tendance du cinéma français ». On y trouva un élan de vitalité soudaine, que rien ne semblait pouvoir arrêter, à l’image de la course de Jean-Pierre Léaud dans le fabuleux travelling final qui nous invite à piquer une tête dans cette déferlante créative.

Pourtant, tous n’y trouveront pas leur compte, et la renommée cannoise suscitera la méfiance des pisse-vinaigres de la critique : « La montagne a accouché d’une souris et le spectateur moyen ne va pas manquer de s’en apercevoir, à qui l’on a rebattu les oreilles de ce film fracassant qui ne casse rien… » écrivait l’impitoyable Claude Casa dans Juvénal. « J’ai pas copié » se serait défendu Doinel, même s’il est vrai que son pygmalion peut parfois paraître un peu scolaire (sans pour autant basculer du côté des donneurs de leçons), en particulier dans cette obsession qu’il a de ne surtout pas faire l’économie d’une citation (ah, Balzac, et « Monika »), de montrer presque de manière subliminale la direction du bon goût (Giraudoux, c’est par là !). On lui reprochera sans doute aussi se laisser plus d’une fois mener par le bout de ces prestigieuses influences (comment faire cohabiter harmonieusement Hitchcock et Bresson ?).

Si certains pensent encore que sa copie « peut mieux faire », ce premier jet de Truffaut est tout de même bien loin de mériter un zéro de conduite. A tous les grincheux et les « petite feuille » de cette espèce il faut rappeler ce que disait Belmondo avant de s’effondrer « à bout de souffle » : « si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la vie, allez vous faire foutre ! ». Dont acte.

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15 réflexions sur “Les QUATRE CENTS COUPS

  1. Ceux qui n’aiment pas ont le droit de ne pas aimer mais bon sang… Quel film ! Cruel ! Et quelle fin déchirante ! J’ai cru qu’il courait se suicider moi !
    Et ce regard de Leaud. Cette beauté peu commune. Sa voix. J’adore réentendre le casting : « ben on m’a dit que vous cherchiez un garçon gouailleur alors jsuis venu… ».

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  2. Maintenant que je suis là, ce sera open bar à chaque fois camarade ! (comment ça « oh non »? Et le respect, il s’est perdu sur Ma plume?! :D)
    Un premier cru que j’avais revu il y a deux ans lors d’un tutorat à l’université. Un beau film sur un jeune garçon qui essaye de trouver sa place dans une chronique sociale intéressante et représentative de son époque. Truffaut était sur de bonnes voies. Celles de Jules et Jim, du dernier métro, la nuit américaine ou de l’argent de poche.

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  3. C’est vrai que Truffaut cite beaucoup dans le film (tu sembles le lui reprocher un peu), mais c’est parce qu’il se met entièrement dedans. Il raconte son enfance, à peine déguisée (les anecdotes sont véridiques), et il parle donc de lui, de ce qu’il aime et défend, selon la conception d’un cinéma subjectif et totalement personnel qu’il a défendue quand il était critique. Une réussite éclatante, et un film éblouissant, n’en déplaisent à certains critiques en service commandé de l’époque (Truffaut était attendu au tournant ; il avait beaucoup d’ennemis dans la profession après avoir insulté avec une violence incroyable plusieurs personnes importantes du milieu du cinéma, y compris des cinéastes établis, pendant ses années de critique).

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    • C’est sûr que Truffaut, en passant derrière la caméra, tendait le bâton pour se faire battre. Et en se voulant résolument en rupture de l’académisme pantouflard du moment, il ouvre (lui comme les autres, Godard en tête) le dico des citations, remplit son film de tout ce cinéma qui montre les nouveaux chemins. Heureusement, la fraîcheur, l’humanité qui déborde non seulement de l’interprétation de Léaud, mais aussi de cette mise en scène limpide, son regard social (la vie d’un couple parisien de classe moyenne dans la France des trente glorieuses) et frondeur (la rigidité éducative semble dater d’un autre temps).
      Impossible alors de lui reprocher son érudition cinématographique, lui qui s’est forgé une culture aux heures buissonnières du cinéma permanent, dans les pages de Balzac à la lueur d’une bougie.

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      • Belle chronique mon prince.
        Pour parler de la crise d’adolescence, Truffaut avait cette métaphore: » l’originalité juvénile ». D’ailleurs, il disait: »Le monde est injuste, donc il faut se débrouiller, alors on fait les 400 coups ».

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  4. Merci mon Vince 🙂
    De cette « originalité juvénile », Truffaut en a toujours gardé un souvenir douloureux, même si ce fut l’âge de ses premiers émois cinématographiques. Il le laisse d’ailleurs largement transparaître dans son film puisqu’on y voit Doinel et René s’emparer d’une photo de « Monika » à l’entrée du ciné.

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