MIAMI VICE

In the air tonight

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« Il embrassa la mer d’un regard et se rendit compte de l’infinie solitude où il se trouvait. »

Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer, 1952

Le vent souffle sur Miami. Par la fenêtre, les yeux dans le vague, Sonny Crockett scrute l’horizon en quête d’un avenir. Est-il condamné à infiltrer sur petit écran ? Pas le moins du monde car de la série « Miami Vice » Michael Mann a tiré un grand film tourmenté.

Dans la foule d’une boîte de nuit, sur une bretelle d’autoroute ou dans un port aux milliers de containers, les personnages de son film se perdent dans la multitude, seuls parmi leurs multiples identités, vraies ou fausses. Ils se confondent dans les flux, leurs existences se superposent en fakes électroniques, qu’ils soient flics undercover, indicateur aux abois ou criminelle businesswoman, tous « hacker » perdus.  « I’m on my way back » lâche le plus blond des deux à son « partner » retrouvant brièvement ses esprits après s’être oublié sur la côte cubaine, dans les bras d’une belle Isa, les reins cambrés au bon endroit et qui danse la salsa. Si la caméra est un piège qui capture les âmes naufragées, alors Michael Mann compte parmi ses plus habiles pêcheurs. En troquant son outil argentique pour lui préférer le dernier cri numérique, il apporte à ses films des textures inédites, ce grain unique qui rend la photo sensible. Employée sur un tournage se déroulant essentiellement de nuit, le ciel bas zébré par la foudre annonciatrice d’un cyclone en approche, sa caméra va insuffler une dimension dramatique encore inédite, en même temps qu’elle projette le reflet dynamique de la multitude lumineuse qui constelle la ville. La technique ici fait œuvre de signature, permettant une stylisation unique de l’environnement, aussi bien abstrait qu’intensément réaliste. Parfois étourdis d’informations sibyllines (tout le jargon technique des agents), « nous n’avons pas à savoir ce qui se passe mais à être dans ce qui se passe » explique Jean Douchet dans un article des Cahiers du Cinéma consacré au cinéaste.

A l’origine, « Miami Vice » est l’adaptation pour le cinéma d’une fameuse série créée, on a tendance à l’oublier, non pas par Michael Mann mais par Anthony Yerkovitch, mais dont il se chargea cependant de la  production. Tellement marqué par son esthétique, par sa mise en scène prise sur le vif et par son lavis mélancolique, le résultat se démarque largement du point de vue qualitatif des autres adaptations de séries TV de l’époque. Le film s’intègre tant et si bien dans la filmographie du cinéaste qu’il va jusqu’à effacer purement et simplement le souvenir des personnages et des intrigues de la série. Aucun des acteurs « historiques » n’est d’ailleurs présent, pas même invité à venir faire le traditionnel caméo. Le casting va même jusqu’à oser le contre-emploi brisant, à dessein, la physionomie ancrée dans le souvenir des amateurs de la série.

Michael Mann choisit de plonger ex abrupto le spectateur dans l’action, sans autre forme de générique, dans la mise en place d’un guet-apens de proxénète au beau milieu du tohu-bohu d’un night-club bondé. Si Tubbs, Crockett, et leur équipe, présentés synthétiquement sur les lieux même de l’action (« my name is Sonny » glisse le beau Colin Farrell à une serveuse portugaise), forment toujours l’assemblage multiethnique dévolu à la section infiltration de la police des mœurs de Miami, on se rend vite compte que le premier n’est plus ce funky guy aux costards bling bling interprété par Philip Michael Thomas, et le second, avec sa moustache de biker et son regard triste, renvoie les attitudes de poseur tourmenté de Don Johnson au rayon des rebuts des années 80. Mieux encore, Mann ne se soucie guère du raccord des patronymes et continue de brouiller les identités en offrant le rôle de la femme d’affaire cubaine Isabella à la chinoise Gong Li, celui de l’agent spécial du FBI Fujima au très caucasien Ciaran Hinds, et surtout, remplace le faciès buriné du latin Castillo (E.J. Olmos dans la série) par le visage poupin de l’acteur noir Barry Shabaka Henley (un fidèle de Mann déjà présent dans « Ali » et « Collateral »). Evacuée aussi la musique de Jan Hammer au profit des guitares crayeuses des écossais Mogwaï ou des psalmodies électro-blues signées Moby. Même la ville, qui a troqué ses tonalités pastelles avec un habillage de néons luminescents, a changé. « Le Miami des années 80, cette zone crépusculaire bâtie sur l’argent de la drogue, n’existe plus » écrit le réalisateur en préambule de son scénario.

Très à l’aise dans l’instruction minutieuse du film dossier (il l’a prouvé dans l’un de ses meilleurs films « Révélations »), Michael Mann récidive ici dans l’exposé d’un marché parallèle mondialisé, à la tête duquel un ploutocrate sud-américain, affublé du modeste prénom de Jesus, le sang-froid reptilien et le verbe minimal, étend son influence sur des marchés largement diversifiés. Il administre son affaire comme un Etat nomade, usant de moyens et de technologies à la mesure de ses concurrents à la légitimation internationale, un consortium qui traite le trafic de la drogue au même titre que celui des armes, des êtres humains, des investissements financiers parfaitement licites et qui ne soucie d’aucune déontologie pour commercer avec des organisations à caractère raciste et fasciste. Comme le rappelle justement Paul Duncan dans son livre sur Mann, « Miami devient la capitale bancaire septentrionale de l’Amérique du Sud » obligeant les forces de police à délocaliser leur action aux frontières de l’Argentine, du Paraguay et du Brésil. L’exposé en la matière est brillant, fascinant et réellement écrasant de par sa vocation globalisante.

Au centre du système demeure l’humain, animé par ses passions, autre centre d’intérêt principal de Michael Mann. Dans ce dangereux jeu de rôle que constituent les missions d’infiltration, les émotions feintes se trouvent soudainement des propriétés miscibles avec les émois sincères, mettant les individus d’un coup d’un seul à découvert. « Je ne joue pas » dit Crockett/Farrell à son équipier d’arme Tubbs/Foxx. Leur ennemi saura mettre cet aveu des sentiments à profit en présentant à son chef la vidéo d’une danse lascive entre Isabella et le prétendument nommé Burnett comme pièce à conviction accablante et irréfutable. « Quand on est dans la clandestinité, on se demande où est la sortie » s’interroge Tubbs dans le film. Mann montre avec un sens magistral de la mise en scène l’effritement de la duplicité entre deux êtres, osant même glisser l’acmé de leur relation mélodramatique (à savoir le moment de l’aveu de la réelle identité de Crockett), au beau milieu d’une fusillade d’ampleur guerrière. La chute des masques se confond avec la chute d’un caïd jaloux et minable (« I’m a discoguy ») et clôt par la même une « affaire sentimentale » impossible. Dans son final aux accents romantiques et poétiques, Michael Mann laisse le soin aux éléments naturels d’emporter au loin les lambeaux d’une sublime histoire d’amour.

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17 réflexions sur “MIAMI VICE

  1. Un film que j’ai longtemps détesté (notamment à sa sortie en salle) et qui est devenu depuis un véritable film culte (je l’ai d’abord revu une troisième fois à la tv, avant de me prendre le DVD). Un polar qui n’a pas grand chose à voir avec la série qu’il adapte (si ce n’est le chic et la drogue). Un peu moins d’alchimie dans le duo et d’ailleurs l’accent est beaucoup mis sur Crockett. Toutefois l’intrigue est intéressante, la réalisation spectaculaire quand il le faut et le casting fonctionne (même si Farrell avait de très gros problèmes de drogue à l’époque, son interprétation s’en ressent parfois). Puis le romantisme du film est assez fou. Un petit peu de salsa, un peu de Chris Cornell et tu shake avec du Mogwai. A la fin tu as la larme à l’oeil ou l’impression…

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  2. Crockett est le personnage mannien par excellence, dans la droite ligne de James Caan dans « le solitaire », de De Niro dans « Heat », du dernier des Mohicans ou du « Hacker » de son dernier film. Son binôme Tubbs n’est là que pour fixer la bouée qui empêchera le personnage de partir à la dérive : dans la série, Crockett vit sur un bateau, ce n’est pas par hasard, et dans le film, c’est aussi en bateau qu’il s’échappe vers la Havane, abandonnant à ce moment son identité de policier derrière lui.
    Le côté « chic » n’est clairement pas ce que Mann met en valeur dans le film (contrairement à la série qui en faisait littéralement sa marque de fabrique), privilégiant le rapports entre les personnages qui se tournent autour en permanence. Chacun cultive son mystère sauf peut-être les fachos tatoués qui représentent la chair à canon du film.

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  3. Pour le chic, les mecs sont encore très bien sapés, ont de belles bagnoles et même un bon bateau.
    Après dans la série, Tubbs était quand même un peu plus réhaussé. Là on a parfois l’impression que Tubbs est trop en retrait.

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    • Oui, c’est ce que je te disais à propos de Tubbs, il n’est plus ici que la dernière amarre qui retient Crockett du bon côté de la loi. Son penchant suicidaire (lorsqu’il sort une grenade) surprend même presque son partenaire.
      Bien sûr, les voitures de sport, les vlllas cossues, les fringues de marque sont de mise car tout ça fait partie du cahier des charges, mais on voit moins les personnages parader comme dans la série.

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  4. Je crois que sous ta plume, même Les Charlots aux jeux olympiques deviendrait un incontournable, immanquable. Tu peux nous faire ça ?
    Non mais sublime histoire d’amour !!! J’ai failli m’étouffer de rire. Je me souviens d’une scène de douche LAMENTABLE . Et Gong-jmelapètegrave- Li avait touché ici le fond du fond du ridicule.

    Sinon ça va toi ?

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      • Evidemment.
        Ce moment où Jules Lafougasse roule une pelle à Délice, la fille de l’épicier… j’en frémis encore. Là on parle cinéma.
        Et pas ce machin chichiteux, filmé by night pour faire joli, avec une meuf qui se désape sous la douche !!!
        Sans parler de la moustache Astérix le Gaulois de Colin. Non n’en parlons pas !
        Rendez-vous Michael Mann !!!

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        • Je me réponds à moi-même…
          Rendez-NOUS !
          Il faudrait que je m’apprenne à me relire avant de cliquer à la fin de l’envoi, mais c’est tout un système de valeurs remis en cause. A mon âge et à l’heure qu’il est, ça craint du boudin.

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