MADEMOISELLE

Vices et versa

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 » Partout, en un mot, je le répète, partout je vois les femmes humiliées, molestées, partout sacrifiées à la superstition des prêtres, à la barbarie des époux ou aux caprices des libertins.  »

Le Marquis de Sade, Justine ou les malheurs de la vertu, 1791

Voir des films coréens, c’est comme faire un voyage vers des contrées vierges de toute exploration. Ils se dévoilent en atours exotiques charmants, se montrant aussi, à force de contorsions, plus surprenants qu’ils n’y paraissent au premier abord, tordus à souhait. Le maître en la matière est sans doute le très clivant Park Chan-wook. Récompensé d’un prix cannois il y a près de quinze ans, félicité par un Tarantino visiblement aux anges devant son « old boy » (pièce pivot d’une trilogie consacrée à la vengeance), le cinéaste peut s’enorgueillir aujourd’hui d’une renommée mondiale qui l’a conduit à poursuivre son œuvre aux Amériques et ainsi satisfaire pleinement son goût pour la cuisine hitchcockienne. C’est enrichi de ces nouvelles recettes qu’il revient au pays, un roman de la britannique Sarah Waters sous le bras afin d’en réaliser une adaptation qui marie les marottes du maître anglais du suspense et les corridas sulfureuses du nippon Oshima à l’héritage de Kim Ki-young et de sa « servante » qui troubla naguère les cinéphiles du Pays des Matins Calmes. Transposé de l’Angleterre victorienne vers une Corée sous occupation japonaise, le récit effeuillé « du bout des doigts » par la romancière se change en une « Mademoiselle » vêtue comme une poupée geisha, récitant à ces messieurs un florilège de cochonneries destinées à leur chatouiller gaiement l’hypothalamus.

Aux yeux de ces hommes d’une rigidité de fer, la femme est une créature étrange, dont les mystères sont si difficiles à pénétrer qu’ils doivent se munir de tout un attirail pervers pour tenter d’en percer les secrets. Fort de son droit d’aînesse et de son inflexible autorité, il n’est ainsi pas si compliqué pour le vieil oncle Kouzuki de garder sous scellés sa « jeune et innocente » nièce fortunée, recluse dans une cage dorée qui ressemble à l’écran au manoir des Winter. Les tableaux qui ornent la montée d’escalier représentent autant de « Rebecca » mortes en couches ou suicidées par pendaison, l’étranglement de ce cul-de-sac du bout du monde provoquant sans doute un sentiment d’excitation morbide plus intense que le supplice étouffant de la noyade. Quand un prédateur extérieur franchit très tôt le seuil de la demeure, on comprend qu’il compte bien passer « la corde » au cou de la riche demoiselle des lieux, ce fier escroc professionnel passé maître dans l’art de la manipulation étant de ceux que Park aime tant démonter les machinations. Sur les intentions malhonnêtes de ce faux Comte pique-sous issu d’une auberge thénardière (après Zola comme source d’inspiration pour « Thirst », on jurerait qu’Hugo est aussi passé par là-bas), Park ne laisse aucunement planer « l’ombre d’un doute », affichant clairement la couleur de son immoralité dissimulée sous une arrogance physique en complet veston. Il se choisit sans tarder une Cosette au-dessous de tout « soupçons » parmi les receleuses à sa botte afin de jouer pour lui les entremetteuses. Mais le regard subjugué de Sook-hee pour Mademoiselle Hideko n’aura d’égal que celui de son interprète Kim Tae-ri pour l’égérie de Kim Jae-yong, la belle Kim Min-hee. Une fois les corps mis à nu dans les vapeurs d’un bain parfumé, les deux jeunes femmes succombent à l’empire des sens, un rapprochement buccal glissant sur les ailes du désir au détriment de l’esprit de Machiavel.

Leur complicité féminine apparaît dès lors sans doute comme ce qu’il y a de plus pur dans ce marigot lubrique, pollué par une gente masculine portée d’un côté sur le sexe, de l’autre sur l’argent. La passion sincère qui lie les deux jeunes femmes renvoie ainsi la gente masculine à une espèce fourbe et bestiale, qui soigne son impuissance dans la fréquentation régulière et assidue d’une littérature indécente, s’épanchant en délires scabreux au point d’aménager les sous-sols comme des cabinets de curiosités (ou pire encore). Afin de déjouer les tenants de ces noirs desseins, Park progresse par strates, à la faveur des points de vue de chacun, épluchant avec un malin plaisir les couches de la vérité. Ce parti-pris autorise les renversements de situation pour lesquels il s’est de longue date montré friand. De par la précision de sa mise en scène découpée comme de la dentelle fine, l’œil abondamment rincé par la qualité de ces plans d’une beauté renversante, on ne perd pas de vue que Park est du genre à jouer au plus malin, parant son film d’une audace qui n’est pas loin de passer pour de la fatuité. On devine qu’il y a derrière cette démonstration de style une propension endémique qui caractérise cette génération du cinéma coréen qui aime, au sein d’une même séquence, souffler le chaud et le froid, entremêler le rire et le frisson, le plaisir charnel et l’interdit moral s’enlaçant aussi goulûment que s’entremêlent les langues dans ce film.

«  Il y a quelque chose qui manque à votre sexe. (…) La liberté dont dispose le mien. » faisait dire la romancière à son personnage masculin. Park use donc de cette liberté pour qu’entre la Japonaise et la Coréenne la passion devienne fusionnelle au point de transcender les barrières culturelles, faisant fi des différends politiques (lointain arrière-plan), et pour mieux les libérer du joug d’une phallocratie ancestrale dont se sentent encore victimes nombre de jeunes femmes de ces pays actuellement. « Ce film est porté par deux héroïnes qui vont unir leurs forces et qui vont puiser dans leurs dernières ressources pour affronter le problème en face. On pourrait ramener ce combat à une histoire d’amour et de solidarité féminine. » commente alors le réalisateur. En farfouillant dans sa boîte à outils cinéphile, Park Chan-wook parsème de fleurs le chemin qui mène à un épilogue sanglant prévisible, retournant les engins pénétrants contre leurs maîtres, en convertissant d’autres aux formes contondantes à des fins de plaisir. Reléguant les puérils et sadiques travers mortifères masculins à des amusements d’un autre âge, à travers ce très beau film Park affiche la cause féminine comme étant clairement sa préférence à lui.

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30 réflexions sur “MADEMOISELLE

  1. Comme discuté, le cinéma de Park n’est pas ma tasse de thé à cause de sa complaisance vis-à-vis de la torture. Mais il faut avouer que ce Mademoiselle vaut beaucoup mieux que son affreux Old Boy et a des arguments à faire valoir et notamment cette très belle scène de fuite des deux femmes (malgré un dernier tiers trop long où le réalisateur retombe dans ses travers – doigts coupés, etc.)

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    • J’avoue que ce dernier tiers ne m’a pas paru si long par rapport à la méticuleuse mise en place des personnages qui s’organise une chronologie parfois difficile à saisir. Contrairement aux films hollywoodiens qui tiennent à bien nous faire comprendre le sens de chaque séquence afin de nous permettre de mettre le puzzle narratif dans le bon ordre, au moins Park a placé sa confiance dans l’intelligence du spectateur, conscient qu’à la fin il finira bien par remettre l’essentiel du propos dans le bon sens.
      Il me semble que les aspects violents ne sont pas si abondants même si, c’est vrai, il se lâche un peu sur la fin. J’avais beaucoup aimé « old boy » lorsque je l’ai vu à sa sortie et je t’avoue que j’en ai gardé que le souvenir d’un style brillant même si éprouvant. Il me reste aussi à voir « thirst », inspiré de paraît-il de Thérèse Raquin.

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  2. Bonjour, une fois de plus, bravo pour ce billet pour un film qui m’avait emballée. Les deux jeunes actrices sont ravissantes et en plus, elles ont du talent. Et visuellement, le film est superbe et comme je n’avais pas lu le roman, je n’avais pas vu venir le retournement de situation. Du grand art. Bonne après-midi.

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    • Bonjour Dasola. Et merci encore pour ce gentil compliment. Les deux actrices sont formidables en effet, magnifiquement servies par un réalisateur qui soigne son image, ses décors et ses costumes à la perfection. J’ai cru que le roman possédait une structure plus classique, qui ne s’articulait pas selon les points de vue des personnages. Si quelqu’un l’a lu, il est le bienvenu pour nous en parler ici. 🙂

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  3. Magnifique film.
    Pour avoir assisté il y a 3 semaines à une Master Class PASSIONNANTE à Beaune, je peux t’assurer qu’il n’y a aucune fatuité (et des fats j’en ai croisés au cours de mes festivaleries) chez Monsieur Park qui n’est que modestie, gentillesse et simplicité.

    Son Mademoiselle fait l’objet d’un véritable culte dans son pays. Le plus fan l’a vu 117 fois nous a t’il dit. Pour la sortie DVD il a cédé à la pression et à sorti le film avec 1/2 h de scènes supplémentaires. Il nous a conseillé de ne voir que la version « courte » 🙂

    J’aimerais voir JSA que je nai pas vu et dont il a commenté des extraits.

    Le rapport entre Zola et Thirst m’échappe complètement. Il voulait faire un film de vampires car les coréens sont en majorité cathos et ça l’amusait de faire cette provoc.

    Je ne me lasse pas de voir Old Boy. Évidemment si on prend cette violence au 1er degré, ça pique.

    Le cinéma coréen c’est dla bombe baby.
    Tu as vu Man on high heels ? Qui n’est pas de Park.

    Bon m’excuserez mais j’ai une dent qui frotte…

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    • Merci Pascale pour toutes ces précisions, toi qui a pu voir et entendre l’homme de près, tu nous mets au clair sur ses intentions. Cette version « courte » me semble en effet se suffire à elle-même et nous suivrons donc la voie de la raison dictée par le cinéaste lui-même. 🙂

      Le cinéma coréen est effectivement d’une richesse exemplaire (même si je crois que tu n’es pas si fan du prochain « Tunnel »), et surtout il s’exporte très bien. Alors profitons-en !

      Pas vu ce flic en talon aiguille mais il m’intéresse grandement, tout comme cette histoire de zombies qui prennent le « dernier train pour Busan ».

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  4. Oui c’était exceptionnel de l’entendre. Une culture incroyable mais beaucoup de simplicité et plein de détails sur sa vie et don enfance en Corée qui me l’ont rendu encore plus sympathique.
    Il n’a découvert les grands classiques que vers 25/30 ans. Parce qu’en corée ils n’avaient droit de rien voir. C’était beau de l’entendre en parler. Je crois me souvenir que Melville et Chabrol ont eu ses faveurs.

    Erreur. J’ai beaucoup aimé le Tunnel. Une belle surprise. Une interprétation exceptionnelle et une histoire incroyable.

    L’homme aux talons fut un choc et une révélation. La scène d’ouverture : INOUBLIABLE. Et un personnage aussi touchant, c’est rare.
    Et le fameux Train ne nous emmène pas là où on aurait pu croire…
    Tu devrais ADORER les deux.

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  5. Ah ! Enfin, tu l’as vu, ce « Mademoiselle » !
    Un de mes grands souvenirs de cinéma de l’année dernière, par sa qualité, bien sûr, mais aussi pour les circonstances qui m’ont permis de le voir et de le revoir. Belle révélation !

    Je vais sans doute saisir d’autres occasions d’approcher le cinéma coréen. Ta très belle chronique sonne comme un appel à une exploration plus poussée. Merci encore !

    Comme d’autres commentateurs, je dois admettre que le troisième segment du film m’a (un peu) moins convaincu. Mais franchement, quelle(s) beauté(s) !

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    • Quelle beauté en effet ! qui s’explique par une exigence artistique qui caractérise bon nombre de de cinéastes de ce pays.
      La filmo coréenne est d’une telle richesse qu’elle est un véritable continent à découvrir et où on prend toujours plaisir à se perdre. Que d’univers de formes différents ne trouve-t-on pas entre les film de Kim Ki-Young à Im Kwon-taek (80 ans et une œuvre colossale), de Im Sang-soo à Na Hong-jin qui m’a l’an dernier scotché avec ses « étrangers ».

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    • Oui passionnante et parfumée comme tu as pu t’en rendre compte. Connaissant tes affinités pour l’Orient, je suis persuadé que tu te laisseras tenter un de ces jours.
      Je ne manquerai pas non plus d’aller consulter ton ordonnance à propos de ce bon docteur de la Marvel.

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  6. Y’a longtemps que je souhaite obtenir la réponse à l’énigme de ta bannière.
    Je reconnais très peu de personnalités.
    1er rang en partant de la gauche (les ? pour ceux que je n’ai pas trouvés) :
    ? Hithcock – Kubrick – Cédric Villani (mais que foutrait-il là ?) donc Wes Anderson.

    Jarmush ? ? ? Woody ?

    ? ? Scorsese Lynch ?
    ? ?

    Oui je sais, spa fameux.
    ça n’en fait que 7 sur 17. Cte honte !
    Des indices ?

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      • Je vois qui tu veux dire, avec les indices, c’est limpide. Comment j’ai pas trouvé Funny Games et surtout mon Brazil d’amour ??? Je devais être ivre.
        Bon, si tu le permets, je vais faire un jeu sur mon blog (mes lecteurs sont joueurs, les tiens sont hyper méga sérieux…putain ça me fait flipper parfois) pour faire découvrir toutes les bouilles de cette bannière de la mort qui tue.
        Si tu es d’accord of course !
        Tu me dis oui ou non (barrez la mention qui va pas).

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        • Tu peux y aller franco.

          Et pour rendre à César ce qui appartient à Ronnie, c’est chez lui que j’ai piqué l’image il y a maintenant une sacrée paye. Des chances qu’il nous décrypte la photo de groupe en moins de temps qu’il lui en faut pour commander une pizza dans la jungle de James Gray. 😉

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  7. Probablement le film le plus réussi de son réalisateur. On retrouve beaucoup de la trilogie de la vengeance, mais Park Chan Wook signe un film plus complexe, plus féminin encore que Lady vengeance et un vrai film d’amour. Les deux actrices sont aussi sublimes que talentueuses et Chan Wook ne filme pas leurs étreintes de manière vulgaire. On n’est pas chez Kechiche. Il y a une vraie sensualité dans ces scènes.

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  8. LES scènes chez LE Kéhiche… sans doute contestables… je ne les ai pas trouvé vulgaires. Elles avaient au moins le mérite de ne pas être hypocrites. Dans les scènes d’amour ou de sexe… la femme est très nue très détaillée et l’homme garde souvent son caleçon (sauf Michael Fassbinder qui est féministe et pour l’égalité des full frontal insistants au cinéma et fait l’amour sans culotte et pas en plans américains). La femme a l’air de toujours connaître l’extase alors que l’homme besogne sans un soupir ! Je caricature à peine.
    Dans Adèle elles y allaient franco les filles…
    Et c’est la seule fois où j’ai trouvé la très surestimée Léa excellente (pas que dans cette scène).

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  9. Je suis une fan de Park Chan-Wook et j’ai trouvé son film indéniablement bon, bien foutu, avec une vraie réflexion (j’ai oublié de le souligner mais tu as parfaitement raison d’évoquer le rôle culturel de cette union). J’aurais juste aimé être un peu plus surprise. 🙂

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    • Tu commences à bien le connaître l’ami Chan-wook 😉
      Je suis certainement moins intime du réalisateur et j’avoue que le style dont il fait montre ici me ravit totalement. Dès l’instant où un cinéaste n’est plus une découverte, il ne surprend plus, sans pour autant décevoir.
      Il aura l’occasion de faire valoir ses préférences cinéphiles dans le jury cannois cette année.

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