JOURNEYS

Hey, hey, bye bye

Neil-Young-Journeys

« Je me suis littéralement retrouvé à la naissance du rock blanc, et j’ai grandi avec lui. Parfois, quand j’avais une vingtaine d’années, il m’arrivait, avec mes amis, de rouler en voiture en mettant la musique à fond, et je me demandais ce que nous pourrions bien écouter une fois la soixantaine venue. Et il s’avère que nous écoutons toujours du rock’n’roll. Je me demandais quand je cesserais d’aimer cette musique, mais ce n’est jamais arrivé, c’est une relation à vie. »

Jonathan Demme, pour le Vif.be, 2015

« There is a town in North Ontario… » Au regard des premières images de Neil Young au volant de sa Ford Crown Victoria de 1956, reviennent en mémoire ces paroles extraites d’un titre de son premier album solo et qui lui valurent son surnom de Loner : « Vous comprendrez quand vous le verrez, rien ne peut le libérer, faites un pas de côté, laissez le champ libre, c’est un solitaire. » Bien des cinéastes sont tombés amoureux de cette voix et de sa guitare, tels Jim Jarmusch qui consacra un rockumentaire à son groupe Crazy Horse, ou Jonathan Demme qui s’y est repris à trois fois pour faire le tour du sujet. Depuis sa première collaboration avec Neil Young pour le générique de « Philadelphia », le réalisateur s’est passionné pour ce musicien si fertile, qui a su traverser sans ciller les modes musicales et influencer bien des artistes sur plusieurs générations. Après « Heart of Gold » et « Neil Young Trunk Show », « Journeys » constitue pour Demme la troisième captation scénique du Loner. 

C’est avec pour seule compagnie celle d’un indien en bois dans un coin et d’un piano fatigué dans l’autre que le folk singer canadien se présente sur la scène mythique du Massey Hall de Toronto en 2010, cette salle où il enregistrait presque quarante ans plus tôt un live digne d’entrer dans ses Archives. Quelques mouvements de mains réguliers viennent alors effleurer les cordes de la Martin qu’il serre tout contre lui laissant échapper les puissants accords de « Peacefull Valley boulevard » (un titre de l’excellent « Le Noise », album dont il effectue alors la tournée promotionnelle), bientôt rejoints par la voix fluette et enfantine d’un chanteur qui, grâce à son nom, restera éternellement jeune.

Intimiste et particulièrement émouvante, cette captation a lieu là où pour lui tout a commencé. Entre deux ou trois prestations du chanteur, Demme refait avec lui la route qui mène de Omemee, village de 750 habitants du Nord de l’Ontario, à Toronto, capitale de la Province, point de départ de la carrière du chanteur. Guidé par son frère Bob, il roule fenêtre ouverte dans sa ville natale, se remémorant les lieux de son enfance : ici le vieux moulin près duquel il avait l’habitude d’aller pêcher, là son école devenue un parking (l’école a été reconstruite ailleurs et porte d’ailleurs le nom de son père Scott Young, écrivain et commentateur sportif renommé). Surtout, il y a, en bordure de route, sur un terrain vague aujourd’hui envahi par la végétation, la maison familiale de Pickering.

Caméra à l’épaule, Demme le suit à la trace dans les hautes herbes, s’agitant comme un gamin revenu à la source pour retrouver les traces invisibles de chaque bâtiment. S’il nous faut faire à ce moment un sérieux effort d’imagination, tout semble clair encore dans sa tête à lui : c’est là, sur ce monticule qu’il plantait sa tente, juste à côté de la cour des poules dont il vendait les œufs au marché pour se faire un peu d’argent. « It’s all gone » commente-t-il une fois de retour dans la Ford, « but it’s in my head » ajoute-t-il avec un sourire, adoptant une philosophie qui l’a aidé à traverser les nombreux aléas et tragédies qui se sont dressés sur sa route. De ses maladies infantiles (diabète, polio) à la naissance de ses fils handicapés (on verra quelques images de Ben avec le fidèle producteur Larry Johnson, tous deux évoqués dans le poignant inédit « you never call ») en passant par le divorce de ses parents et ses nombreux amis disparus (le film est dédié à son compagnon de guitare Ben Keith décédé l’année du tournage), on ne peut pas dire que le chemin parcouru par Neil Young depuis son enfance canadienne fut spécialement pavé de bonnes nouvelles.

Demme s’approprie ce passé chargé à travers les chansons de Young mais aussi en scrutant de très près son visage. Emporté par la rage et le chagrin lorsqu’il entonne l’inaltérable « Ohio » (que le réalisateur accompagne d’inserts évoquant la mémoire des victimes de la sévère répression contre les manifestations étudiantes du campus de la Kent University le 4 mai 1970) ou grimaçant d’émotion lorsqu’il s’embarque sur l’hymne « love and war », les multiples gros plans sur sa face bouffie et mal rasée ne rendent pas forcément grâce à l’élégance pataude d’un chanteur qui évoque, avec sa bedaine dépassant d’une ample veste blanche, ses favoris mal taillés et son Panama élimé sur la tête, une sorte de bourlingueur fraîchement sorti du rade d’à côté. « Journeys » montre ainsi le Loner comme un voyageur fatigué, lui procurant, sous l’éclairage rose et bleuté des projecteurs, une pathétique prestance en même temps qu’une puissante présence sur scène.

Jonathan Demme accompagne ainsi magnifiquement la fin de carrière d’un chanteur approchant les soixante-dix ans et qui prend bien soin de mettre en ordre ses affaires avant le grand départ. C’est dans une ambiance feutrée aux lueurs de cathédrale que résonne l’orgue sur lequel Neil Young entame « After the gold rush » : « flying mother nature silver seeds to a new home in the sun ». La messe est dite.

journeys2

My friend, the director Jonathan Demme, passed last night.

Jonathan, we’ll miss you.

David Byrne

April 26th

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8 réflexions sur “JOURNEYS

  1. Merci pour ce bel article et double hommage. RIP Jonathan Demme. Quant à Neil Young, je l’ai beaucoup écouté (joué, c’est plus difficile, même si j’ai essayé). A un moment, Everybody knows this is nowhere, After the gold rush, Harvest et Tonight’s the night (tintin tin tin…), tournaient en boucle chez moi.

    Aimé par 1 personne

    • J’ai ressorti ce vieil article pour l’occasion. Ce sera mon hommage à Jonathan Demme, grand amoureux du rock (son dernier film en atteste) qu’on a tendance à réduire au « silence des agneaux » et à « Philadelphia ».
      Neil Young tourne toujours en boucle chez moi, rock’n’roll will never die.

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  2. J’ai cru que c’était l’éloge funèbre de Neil Young dis donc… Quelle bécasse !
    Harvest je ne m’en lasse pas. Un chef d’oeuvre. Et le générique de Philadelphia me fout le frisson. J’ai aussi aimé le film. Une des premières évocation de la maladie de merde… Et le Silence.. toujours imité jamais égalé. Rachel se marie était triste et beau mais Ricky une horreur INSUPPORTABLE.
    Le faudrait que je creuse pour savoir si j’en ai vu d’autres.
    Pas ce docu en tout cas qui doit être auditivement splendide.

    Si les aléas se sont également dressés avec les tragédies…un E se serait glissé pour justifier mon statut officiel de correctrice. Car jusqu’à nouvel informé le masculin l’emporte toujours sur le féminin. Ce qui n’est que justice car l’homme est supérieur à la femme.
    Oui je suis d’humeur badine ce matin.

    Je découvre que je ne connaissais même pas sa tête au Jonathan.

    Aimé par 1 personne

    • « Harvest » évidemment superbe, chef d’œuvre parmi d’autres notamment cités par Strum. Jonathan Demme a signé trois films sur Neil Young, dont une captation de concert intitulée « heart of gold », ça devrait de te plaire. Il est aussi l’auteur d’autres rockmentaires notables dont le très remarqué « stop making sense » sur les Talking Heads, d’où l’hommage en bas de chronique de David Byrne.

      « le masculin l’emporte sur le féminin », en effet, car la réforme de l’orthographe n’a pas encore sévi à cet endroit non encore soumis à la parité. Et j’espère bien que cette règle tiendra au moins jusque dimanche prochain. 😉

      Keep on rockin’ in a free world !

      M’en vais corriger ma bourde illico.

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      • OK d’ici dimanche j’accepte que le féminin soit exterminé face au masculin. Et le plus violemment possible sera le mieux.

        Le docu sur Talking heads me tenterait bien. Figure toi que j’ai découvert David Byrne dans There must be a place cte merveille… donc ya du taf en ce qui me concerne. Mozart et Chet envahissent mon espace sonore.

        Aimé par 1 personne

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