MADAME DE…

Initiales D.D.

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« Quelle sublime comédienne, regardez ce tendre mouvement de l’épaule ! Regardez ses yeux mi-fermés ! Et ce sourire… oui, son sourire qui ne sourit pas, mais qui pleure ! Ou qui fait pleurer… J’adore travailler avec elle ! Elle sait parfaitement s’imbiber de mes conceptions, comme une idéale éponge intellectuelle, pour les faire égoutter ou, s’il faut, les déverser dans les scènes à jouer, avec une précision de mathématicien… Je l’adore ! »

Max Ophuls

Le cercle est indubitablement un motif de prédilection chez Max Ophuls. Après l’anneau nuptial enfermant Barbara Bel Geddes dans « Caught », entre « la ronde » de Schnitzler et le cirque de « Lola Montès », il réalise son pénultième film, l’éblouissant « Madame de …» à partir du roman de la grainetière Louise de Vilmorin.

Il n’est pas à proprement parler question d’un cercle ici mais d’une boucle, un de ces joyaux en diamant magnifique que les femmes galantes et bien mariées suspendent à leurs lobes d’oreilles. Cette boucle, comme l’annonce le carton introductif est à l’origine du mélodrame qui va suivre, passant de main en main comme la chaîne amoureuse de « la ronde » pour revenir enfin entre celles de la belle Madame de… Offertes d’abord par son mari au lendemain de la noce, elle s’en défait pour éponger des dettes (et parce qu’au fond elle n’y attache plus grande importance) puis se les verra à nouveau offrir par son soupirant le baron Donati au charme italien irrésistible. L’objet d’abord dépouillé de sa valeur sentimentale se retrouve, après un voyage qui l’emporte jusqu’aux confins des salles de jeu de Constantinople, chargé d’une passion énorme, si forte qu’il terminera son voyage en ex voto au pied de la Sainte Vierge. Tout un symbole.

Une fois de plus, hélas, la femme se laisse prendre au piège de sa condition d’épouse. « Pendant la première partie du film, vous devrez avec votre beauté, votre charme et votre élégance, incarner le vide absolu, l’inexistence, la futilité, tout en séduisant le spectateur » avait dit Ophüls à sa nouvelle muse D.D. Inoubliable dans le rôle de Louise de… Danielle Darrieux y est d’abord pétillante comme les gens la connaissent d’habite, et comble les attentes du metteur en scène dans ce registre où elle excelle. Elle est l’autre joyau du film, inspirant cette remarque à l’adresse du bijoutier : « Ce n’est pas moi qu’il faut regarder ». Très attentif aux gestes (Ophuls est de ces metteurs en scène qui donnent toujours des choses à faire à ses comédiens pour rompre avec la rigidité théâtrale du texte), il ouvre son film sur un gant qui effleure chaque objet somptueux de la chambre de Madame: les bijoux, les robes de soirée, les fourrures, tout n’est que strass, luxe et vanité.

Puis c’est par le reflet dans un miroir que l’on découvre le visage de la femme qui occupe le centre du récit, un de ces meubles de coquetterie de forme ovale que l’on nomme une psyché. « Ophuls s’intéressait moins aux choses qu’à leur reflet, il n’aimait filmer la vie qu’indirectement, par ricochet. » écrivait François Truffaut dans sa nécro des Cahiers du Cinéma, et de rappeler que le premier traitement voulu par le metteur en scène de « Madame de … » était que le récit serait entièrement vu dans les miroirs accrochés aux murs et au plafond des lieux que traversent les personnages. Un procédé ambitieux et pour le moins déroutant qui fut immédiatement retoquée par la production (franco-italienne).

Mais Ophuls a dans sa palette cinématographique suffisamment de ressources de mise en scène pour démarquer son film du tout venant de la « qualité française » si peu appréciée des jeunes loups des Cahiers. On retrouve au premier chef la fluidité des plans, toujours en mouvement (« Ophuls haïssait le plan fixe comme contraire à la vie et à la réalité » écrit Jacques Lourcelles dans son dictionnaire), qui nous transporte d’une pièce à l’autre, ou même d’un étage à l’autre (chez le bijoutier et son escalier en colimaçon) en abolissant totalement toute contrainte spatiale. Il ne lui importe guère de noyer une partie du dialogue, pourtant ciselé à merveille par l’orfèvre immortel Marcel Achard, derrière des cloisons, baies vitrées et autres fenêtre que l’on referme au passage de la caméra.

La scène du bal est un point d’orgue de ce style très particulier, mêlant à la fois fluidité et virtuosité de la transmission d’un texte livré par bribes montrant peu à peu Louise succombant au charme de Donati, suivi d’une ellipse temporelle ingénieuse lorsque les danseurs disparaissent derrière de grands paravents illustrés bien évidemment… de scènes de bal. Ce procédé semble se prolonger dans chaque scène de la vie courante, emportant ses personnages dans le fleuve d’un destin fatal qui résonne comme la répétition d’un conflit majeur en puissance (nous sommes au seuil de la Première Guerre Mondiale). Stanley Kubrick aura sans doute repensé à cette séquence de bal dans la scène de séduction de « Eyes Wide Shut » où le cavalier hongrois de Nicole Kidman rappelle même physiquement l’allure aristocratique de Vittorio de Sica dans ce film d’Ophuls.

Beaucoup moins sombre en apparence que le film de Kubrick, « Madame de … » cache sous ses dehors de mélodrame en costume un douloureux éveil des sentiments contrarié par la tradition possessive d’un mari pas particulièrement jaloux (avec néanmoins tout la rigueur militaire de Charles Boyer qui campe à merveille le général André de…) mais terriblement attaché à son honneur à ses prérogatives maritales. Cet artilleur suave, qui aime passer pour un dur de la feuille, recueille le plaisir onctueux des saillies les plus cyniques du dialogue. D’abord indulgent à l’émoi de sa femme pour le diplomate italien (après tout il s’amusa à la lui mettre entre les pattes lors de son absence pendant les grandes manœuvres, telle une souris que l’on agite sous le nez du chat), il se montre sous un jour bien moins attendri dès lors qu’il constate à regret que cette passion ne passe pas. Du simple rictus complice il finit par s’abaisser à des turpitudes sadiques qui vont plonger sa femme dans une forme de mélancolie morbide. On retient évidemment les paroles de Darrieux qui, tentant de conjurer le charme qui la fait souffrir d’amour, répète ad libitum « je ne vous aime pas, je ne vous aime pas, je ne vous aime pas,… ».

Jusqu’au finale qui n’est, comme le souligne Truffaut, qu’un décalque de celui de son superbe « Libelei » de la période allemande, Ophuls n’aura de cesse de noyer son personnage dans les tourments de la réalité de sa condition d’épouse de…, une révélation bien amère pour celle qui se complaisait jusqu’alors dans une frivole élégance. « Madame de …, c’est un personnage très superficiel qui devient très profond, très atteint. » résume Danielle Darrieux. Transcendant à jamais l’âme de ce personnage créé par Louise de Vilmorin, elle laisse le soin à Max Ophuls de faire germer une œuvre dont bien d’autres cinéastes devraient prendre de la graine.

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« Danielle est une femme que j’adore. Je répète toujours qu’elle est la seule qui m’empêche d’avoir trop peur de vieillir. »        Catherine Deneuve

 

 

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16 réflexions sur “MADAME DE…

  1. Une merveille dont je ne me lasse jamais. Qu’on peut passer en boucle si j’ose dire. Et que dire de la classe des interprètes. Bal vertigineux, un hors champ d’anthologie dont je ne veux rien dire. Etc…
    Chroniqué il y a longtemps. Je crois que j’avais appelé cà « Mes hommages… ».

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    • Joli titre ! Ophüls est un cinéaste qui me ravit toujours, et cette « Madame de… » porte en elle un charme qui ne se dément pas malgré les années et les passages. Comme disait Ustinov à propos du grand Max : un horloger, qui n’a d’autre ambition que de fabriquer la plus petite montre du monde et s’en va ensuite la poser au sommet d’une cathédrale.

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  2. Très bel hommage à cette grande actrice qui fête ses 100 ans aujourd’hui. C’est un film magnifique, je l’avais beaucoup aimé. Je n’ai pas vu tous ses films mais je gage qu’elle trouve là un de ses meilleurs rôles.

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  3. Waouh ! Quel bel hommage ! Quelle belle chronique !
    Tout cela me rappelle à mes devoirs. Il faut absolument que je vois davantage de grands classiques de ce type-là !

    Merci pour ce rappel à l’ordre en ce jour de fêtes, mon bon Prince. Au fait… je dois toujours vous contacter en particulier ? Auriez-vous une adresse électronique (ou un autre moyen) à me proposer ? Merci d’avance.

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    • Il fallait bien un tel bijou de cinéma pour fêter le siècle glorieux de Mademoiselle Darrieux 🙂

      Je m’aperçois que je ne suis un souverain difficilement joignable 😉
      , mon palais étant ravitaillé par les corbeaux (de Game of Thrones). N’ayant pas trop envie de laisser traîner mes coordonnées dans les com, je me demande s’il ne serait pas possible de m’atteindre en privé (en tout bien tout honneur) via mon profil gravatar…

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  4. Ah, les admirateurs d’Ophuls sont mes amis. 🙂 Bel hommage à ce très grand film, le chef-d’oeuvre d’Ophuls avec Le Plaisir sans doute (PS : Ophuls s’écrit sans l’umlaut sur le « u » pour ses films français, il y tenait et son fils Marcel aussi pour oublier la période allemande, même si on trouve pléthore d’Ophuls avec l’umlaut sur internet).

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  5. Oh là là, voilà un film que j’ai vu il y a trè-eees longtemps (Bon pas autant que les années de cette immense actrice !) mais je me souviens bien de ce passage des boucles d’oreilles de mains en mains et qui finiront devant l’autel de Sainte Rita, la sainte des causes désespérées (et non la Sainte vierge… 😉 )

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