Le PROCES du SIECLE

La Shoah de Debbie

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Les grands sujets réclament les grands films. Tout ce qui touche à la Shoah par exemple est ainsi surveillé comme le lait sur le feu, observé avec une infinie méfiance, guettant le moindre débordement, la plus indélicate approximation, l’impardonnable faute de goût voire pire, la tentation négationniste. Cette dernière question est au cœur du sujet de ce film de Mick Jackson qui s’affiche en grosses lettres bien épaisses comme étant « le procès du siècle », là où les anglo-saxons préféraient titrer plus sobrement « Denial ».

Si les quarante jours du procès dont il est question ici semblent être chez nous quelque peu passés sous les radars médiatiques, ils firent grand bruit de l’autre côté de la Manche, et jusqu’au-delà de l’Atlantique puisqu’ils opposèrent, à Londres, l’universitaire américaine Deborah Lipstadt, auteure d’un ouvrage en 1993 traitant du Négationnisme (« Dennying the Holocaust ») et le pseudo-historien David Irving accusé dans ce même livre d’être un falsificateur de vérité, apologue du régime Nazi qui nie l’existence d’une extermination de masse ordonnée par Hitler. Suite à la parution, Irving intenta donc une procédure judiciaire en diffamation à l’encontre de l’éditeur Penguin Book et de l’auteure afin (c’est ce que laisse entendre le scénario) de s’accorder une tribune qui légitimerait ses thèses et aiderait à les propager en jetant le trouble sur un fait pourtant avéré. « History on trial : my day in court with a holocaust denier » sous le bras (l’ouvrage de Lipstadt revenant sur cette pénible et âpre dispute judiciaire), ainsi que la pile énorme des minutes du procès en main, le scénariste David Hare (commis d’office après avoir signé le script du sulfureux « the Reader ») entend rapporter au plus juste le déroulement de cette controverse, en soutirer quelques éléments de réflexion sur la logique négationniste, et accessoirement enfoncer le clou du spectacle en offrant un digest des meilleures feuilles de cette passe d’armes de prétoire opposant des ténors du barreau britannique à un homme seul.

Sûr de son fait et de son propos, Irving choisit donc de plaider sa cause lui-même, autodidacte brillant aux intentions matoises que va tenter d’incarner sans modération un Timothy Spall décidément abonné aux salauds (trempé dans le même jus que le bailli Banford dans le « Sweeny Todd » de Burton). Le trio de tête qui s’installe sur le banc voisin se pare quant à lui d’un plastron de probité par le truchement de la douce et belle Rachel Weisz (qui n’hésite pas à faire le sacrifice d’une teinture orange pour coller au plus près de son personnage), du jeune loup irlandais Andrew Scott (qui fut pourtant un redoutable Moriarty dans la série « Sherlock »), et de l’éminent Tom Wilkinson (à la carrière plus longue que le bras portant les lourds dossiers dont il a la charge). La présence du réalisateur de ces deux glorieux navets des années 90 que sont « Bodyguard » et « Volcano » laisse toutefois craindre le pire à l’arrivée. A juste titre hélas, puisque son exposé se chausse sans tarder des gros sabots de déportés, avec un pèlerinage à haut risque sur le site d’Auschwitz. De surimpressions inutiles en surcharge dramatique, Jackson pousse ses travelings sur les rails attendus de la scène de crime, poussant l’indécence au-delà de l’acceptable lorsque sa caméra foule le sol d’une chambre à gaz.

Visiblement heureux de se retrouver à filmer comme à son heure de gloire, il en aura conservé les effets balourds, faisant enfler des moments d’émotion placés sous perfusion musicale (un score pourtant admirable signé Howard Shore), faisant passer la pauvre Rachel Weisz pour une « bodygourde ». Soi-disant maîtresse de conférence (la dernière séance de cours sur « le courage des résistants » est un condensé de candeur assez risible), elle passe pour la nunuche de service, une Amerloque mal dégrossie qui fait sa mijaurée avec le protocole local (« je suis américaine, je ne fais pas de courbettes » se dit-elle), quasiment au bord d’entonner à ses avocats une fois le verdict rendu, un vibrant « I will always love you ». Il faut dire que la belle en appelle à des pontes de la Justice anglaise, notamment le docte Rampton incarné par Wilkinson, amateur de sandwichs et de vin rouge qui prend conscience que cette affaire d’Holocauste est tout de même un dossier un plus « piquant » que celui de McDonald !

Si le style Jackson se gargarise de cette enfilade de grosses perles, le propos réclame pourtant un peu plus de sérieux et de rigueur sous peine de jouer contre lui. Le dîner qui réunit Deborah Lipstadt au gotha juif londonien manque alors cruellement de délicatesse lorsque la polémique sur le cabinet d’avocats (qui a bâti sa renommée sur le divorce de la princesse Diana) s’invite entre la poire et le fromage, situation inconfortable de laquelle le réalisateur se sort par une punchline peut-être trouvée dans la poubelle de Woody Allen. La redoutable mécanique négationniste, qui consiste à mettre en doute un détail pour nier tout en globalité, à dynamiter les certitudes contre récompense en monnaie sonnante et trébuchante, à brandir des chiffres et des études erronées pour mieux s’attirer les faveurs des crânes rasés, aurait dû s’accompagner d’une réflexion plus profonde sur les limites de la liberté d’expression, sur la validité de la preuve, problématique pourtant énoncée en filigrane mais expédiée en quelques formules de plaidoirie.

La question de la négation du génocide juif est un dossier suffisamment touffu, complexe, tortueux et surtout sensible (particulièrement en cette époque de montée du populisme en Europe) pour qu’on ne laisse pas un vulgaire faiseur aux doigts gourds prendre ses truelles pour le talocher de cette manière.

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12 réflexions sur “Le PROCES du SIECLE

  1. Un dossier un plus…

    Bon ce n’est ni le procès du siècle (JAMAIS entendu parler avant ce film.
    On est d’accord, ce n’est ni le film de la semaine… mais ça m’a bien suffi pour trouver ce film très fréquentable.

    Et je ne vois pas ce que la visite d’auswitsch à d’indécent. Je tro6ve que le réalisateur s’en sort plutôt bien

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    • Désolé mais ces scènes ne passent vraiment pas chez moi, elle m’ont fichu le malaise. Les voir fouler l’endroit de la sorte… C’est toujours compliqué de filmer l’infilmable, Spielberg s’en est assez pris dans la tronche pour que Jackson n’ait pas sa part 😉
      C’est vrai surtout quand on se rend sur les lieux même du drame, et là j’ai trouvé cet effet carte postale sous la neige plus que déplacé.
      C’est surtout que le film ne véhicule aucune émotion, sans doute à cause de la ringardise de la mise en scène. Reste le factuel qui n’est pas inintéressant.

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      • Sois pas désolé. Pire que Spielberg (enfin, moi la Liste… j’adore) il y a Lelouch qui met des acteurs en pyjama et leur fait jouer de la musique…
        Je trouve que le fait qu’ils s’y rendent en hiver où il devait faire – 20° remet presque « en condition ». L’effet carte postale aurait agi sur moi s’ils y étaient allés l’été.
        Mais l’image du film est MOCHE, je suis d’accord.
        Et les cheveux oranges de Rachel, quel intérêt ???… Et on dirait qu’on lui a cassé le nez avant le tournage !!!

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        • Si tu vois une photo de la vraie Deborah Lipstadt, tu comprendras pourquoi les cheveux orange.
          Au contraire pour moi, Auschwitz l’hiver, c’est toujours un peu cliché, surtout filmé comme ça. N’est pas Lanzmann qui veut. Mais bon, passons là-dessus, Auschwitz c’est dur en toutes saisons.
          Je suis comme toi, « La liste » m’a eu. Par contre, Lelouch, comment dire…

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  2. Oui j’ai vu la vraie Lipstadt. C’est un des « bienfaits » des histoires vraies au cinéma… Coller des cheveux oranges et péter le nez de Rachel ne la fait pas lui ressembler… Je me demande souvent comment les acteurs réagissent quand ils se voient dans un miroir !!!

    You make my day :
    Auschwitz c’est dur en toutes saisons 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. Je voulais dire que quand je vois une histoire vraie, je fais des recherches. D’autant qu’ici, tout procès du siècle qu’il est, ça n’avait pas fait grand bruit à mes oreilles.

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