L’AMANT DOUBLE

Mortel transfert

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« Bien sûr les jumeaux sont des cas dérangeants, fascinants et étranges – j’en ai connu à l’école – mais au cinéma ils ont le plus souvent été utilisés de façon dégradante, comme des monstres ou des saints. (…) La gémellité me paraît aussi une parfaite métaphore pour tous les rapports de couple, mari et femme, parent et enfant, qui sont intenses et claustrophobiques à la fois. »

David Cronenberg in Positif n°337, mars 1989.

François Ozon est un réalisateur qui aime donner de faux rendez-vous. Alors qu’il s’est fendu l’an dernier d’un remake d’un classique de Lubitsch en prenant des accents chabroliens, il renoue cette fois-ci avec son penchant provocateur et sème le trouble avec « l’Amant Double ».

Après son petit séjour dans l’Allemagne de « Frantz » traumatisée par la Grande Guerre, Ozon revient donc à Paris, de nos jours, pour adapter le roman d’une écrivaine américaine. La germanophilie affichée de son précédent film ne doit pas en effet éclipser ses affinités antérieures pour la littérature policière anglo-saxonne. Lui qui adapta Ruth Rendell pour « une nouvelle amie » et, auparavant, Elizabeth Taylor à l’occasion d’ « Angel », le voilà qui se colle à l’œuvre plus tortueuse de Joyce Carol Oates, et de son roman publié sous pseudonyme intitulé « the lives of twins ». Comme l’indique le titre du roman-source, il sera ici question de gémellités, de fratries conflictuelles et de parentés compliquées qui ne manqueront pas de cultiver un air de famille avec la plupart de ses œuvres passées.

En recueillant le vécu intime d’une Chloé sérieusement psychosée mais impeccablement interprétée par une Marine Vacth toujours « Jeune et Jolie », un duo de psychanalystes semblables en apparence (campé par le seul et unique Jérémie Rénier) ne va pas hésiter à employer avec elle, chacun à sa manière, « A dangerous method ». Dès que les jumeaux apparaissent, les « faux semblants » de Cronenberg font immédiatement surface, d’autant plus qu’Ozon choisit d’entamer son récit au plus « profond » d’un cabinet de gynécologie. A peine sorti du tunnel de ses entrailles génitales, le réalisateur nous emmène illico vers l’autre aventure intérieure de Chloé afin de pénétrer une autre facette de son intimité. En gravissant les marches d’un grand escalier en forme de spirale vertigineuse, le spectateur plonge sans le savoir dans la psyché pour le moins dérangée du personnage.

Le voyage de Chloé consiste à dédoubler sa vie sexuelle, naviguant d’un divan à l’autre, passant d’un missionnaire attentionné à un metteur en sexe sadien, assouvissant ainsi tout l’éventail de ses fantasmes, qu’ils fussent homosexuels ou homozygotes. Encouplée avec Paul, elle ne rechigne pas longtemps à s’accoupler avec son frère Louis, une infidélité qui n’est hélas pas sans conséquences puisqu’elle réveille de vieilles douleurs abdominales associées à une profonde angoisse. Le désordre psychologique a en effet une traduction physique qui va nous conduire tout droit vers les marges diagnostiques de l’horrifique « Chromosome 3 ». Le démonique docteur Louis Delord avance même le terme « d’excentricité génétique », ce qui n’a pourtant rien d’une anomalie dans la filmographie d’un réalisateur qui traita de la maternité de manière oblique dans « le refuge », et raconta dans « Ricky » l’histoire d’un bébé naturellement doté d’une paire d’ailes. Il l’associe ici à un chat au pelage écailles de tortue, caractéristique de celui des femelles alors qu’il est né mâle.

Le thème de l’identité sexuelle refait alors surface avec cette « nouvelle amie » qui ne manquera pas de nous balader d’une excentricité à l’autre. Le réalisateur va alors s’employer à enrober le mystère de cette double vie d’une mise en scène diffractée à l’extrême, multipliant les jeux de miroirs, les fondus et les effets de split-screens dans la droite ligne du génial De Palma, s’appuyant sur les expérimentations visuelles des grands surréalistes (un œil superposé au vagin d’une femme évoque étonnamment le plan mythique de « un chien andalou ») pour lesquels il a toujours avoué sa fascination. « Sans me comparer un instant à lui, j’essaie de suivre la voie de Luis Buñuel, qui souhaitait filmer les fantasmes comme la réalité et la vérité comme des rêves. » confesse-t-il. Au-delà de ces citations, on sent néanmoins que ce qui intéresse François Ozon, ce sont avant tout les rapports de couple, dont la routine finit par réveiller les vieux démons. « L’amant double » peut donc se regarder comme un grand délire schizophrène qui fait à plus d’un titre se refléter cette « Nouvelle Chair » dans les miroirs paranoïaques des films de Polanski.

Dès l’ouverture, Marine Vacth fait le deuil de sa longue chevelure afin de cultiver une ressemblance troublante avec Mia Farrow, surtout lorsqu’elle déambule, son petit bonnet en laine sur la tête, au milieu des berceaux d’un magasin de puériculture. Cette « Rosemary » revisitée se retrouve également dans le portrait de son entourage, notamment de cette voisine de palier incarnée par une Myriam Boyer pas forcément digne de confiance. Evidemment, on pourra regretter que tout le mystère entourant la première partie du film ne soit qu’artificiellement entretenu par une mise en scène qui cherche à semer la confusion. Il laisse le soin au spectateur de faire son choix, quitte à le placer dans la position la plus inconfortable qui soit, celle de ne savoir s’il faut s’amuser ou s’agacer de certaines situations, de ces orgasmes filmés au fibroscope, de ces dialogues outrageusement crus dans le boudoir de Louis, ou de ces ébats inversés et accessoirisés qui cherchent à pousser le curseur au plus loin.

Dans ce brouillage des repères assumé, Ozon se heurte finalement aux mêmes écueils que sa consœur Marina de Van lorsqu’elle réalisa « Ne te retourne pas » qui, en flirtant avec les excès, frisait parfois le grotesque rédhibitoire. Ni thriller ni érotique (comme les distributeurs voudraient le définir), cet « Amant Double » ne renvoie en définitive qu’une image trouble et difforme, qui hésite sans doute trop longtemps à briser la glace de ses véritables aspirations.

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19 réflexions sur “L’AMANT DOUBLE

  1. Le demoniaque docteur ?

    Pas d’accord du tout sur le fait que Marine Vacht ressemble de près ou de loi à Mia Farrow.

    Elle est bien valeureuse de s’offrir ainsi corps et âme à son Ozon. Après le détestable Jeune et jolie la voici de nouveau objet sexuel chez le même. J’avoue que j’ai parfois eu du mal avec cette représentation ou idée de la femme, soit ange pervers et victime soit sorcière douceureuse (Myriam Boyer) soit grande bourgeoise froide (Jacqueline Bisset)… Mais personne n’est normal dans ce film donc je me suis calmée même si l’homme est toujours dominant.
    Du coup j’ai décidé que j’avais bien aimé mais sans plus.

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    • Correction : « Jeune et Jolie » est une des tout meilleurs d’Ozon et cet « Amant Double » est nettement moins bon.

      Je réitère : il y a un petit air de Mia Farrow chez Marine Vacth

      Mia Farrow

      et le docteur bis n’est pas spécialement sympatoche.

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      • Correction : Jeune et jolie est ton Ozon préféré mais le plus détestable.
        Sa fascination pour Marine l’égare je trouve 🙂
        Et… j’observe attentivement la photo et me dis que tu n’es pas fortiche au jeu des ressemblances :-))). J’ai toujours trouvé que Mia avait un petit air couillon (grands yeux effarouchées, dos voûté), sauf dans Alice ou La rose pourpre du Caire, ce qui n’est pas le cas de Marine.

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        • J’insiste peut-être lourdement mais j’affirme que « Jeune et Jolie » n’est pas MON Ozon préféré, mais bien un de ses tout meilleurs films, peut-être le plus détestable pour toi. 😉
          Un peu cruchonne aussi tu ne trouves pas la Marine qui Vacth et vient d’un psy à l’autre ?

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          • Oui t’es relou. La prostitution d’une gamine… J’ai beau chercher l’art sous le cochon… Ça passe pas ! Ça pue. T’as jamais été fille, mère et grand mère… Ça doit jouer.
            Vachter et venir d’un Jerem à l’autre why not… mais c’est vrai que ça tient pas trop la route. D’autant que la vie de couple qu’elle mène fait PEUR et se faire tabasser de l’autre côté !!! Bref.
            Il est ouf le Ozon. Je vais lui retirer une étoile moi si ça continue.

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            • Je suis relou si je veux.
              Tu peux lui filer toutes les étoiles que tu veux, le liker, le surliker ou le disliker tant que tu veux, de mon côté je ne fais pas dans la grande distribution des bons points.
              ça change pas que ce gars sait quand même faire des films qui font causer.

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  2. J’aimais à peu près Ozon avant, je trouvais qu’il tentait des choses. Déjà ses propos sur la prostitution m’avaient choquée mais Jeune & Jolie passait. Et puis j’ai vu hier l’Amant Double. Pour moi une catastrophe ridicule et en plus dangereuse.

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    • De Van a travaillé avec Ozon au début de sa carrière, il y a donc entre eux des connexions anciennes. La très intrigante scène lors de laquelle Chloé se dédouble m’a rappelé ses mains qui se multipliaient sur le corps de Charlotte Rampling dans « sous le sable ». De plus, le caractère charnel des films d’Ozon est une constante qui trouve ici un point d’acmé aussi crispant que fascinant.

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