GET OUT

Devine qui va trinquer ?

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« Les détails et symboles de ta vie ont été construits selon un plan délibéré, destiné à t’amener à croire ce que les Blancs disent de toi. Tâche, s’il te plaît, de te souvenir que ce qu’ils croient, de même que ce qu’ils te font et t’obligent à supporter ne porte pas témoignage de ton infériorité mais de leur cruauté et de leur peur. »

James A. Baldwin, fire next time, 1963.

Avec l’avènement de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, chaque escapade cinématographique vers une problématique raciale prend une dimension politique particulière. « Si j’avais pu, j’aurais voté Obama une troisième fois » lâche le riche neurochirurgien Dean Armitage, confortablement installé dans son manoir de maître depuis lequel le réalisateur afro-américain Jordan Peele nous murmure en guise d’avertissement « Get Out ». Une chose est sûre, on ne pourra pas dire que ce film d’horreur ne nous avait pas prévenus.

Ici, la victime principale a la peau noire de l’acteur Daniel Kaluuya. Dans le film, il est Chris, nom de famille Washington, comme le président qui orne les billets de banque, comme la ville où l’on trouve la grande Maison Blanche. Blanche comme sa charmante fiancée Rose qui prend les traits d’Allison Williams, une citadine d’adoption qui a hâte d’officialiser sa liaison mixte en présentant enfin son amoureux à ses parents reclus dans un coin isolé d’Alabama. Il n’en faut pas davantage pour deviner le probable hiatus que cette relation constitue au regard des mœurs traditionnelles de l’Etat, dont le sénateur Jeff Sessions, actuel General Attorney du gouvernement Trump, blaguait il y a peu sur les militants du KKK qu’il trouvait « Ok, jusqu’à ce que je découvre qu’ils fument de l’herbe ». Un contrôle de police sur la route un peu « touchy » vient confirmer la question chatouilleuse du mélange des couleurs qu’avait su si admirablement illustrer Jeff Nichols dans son biopic sur le couple « Loving ».

Mais l’Amérique que filme Peele n’est plus celle des années soixante, et les mentalités locales plus progressistes de cet Etat sont censées avoir entériné les avancées des Droits Civiques. Une impression qui se confirme lorsque nos jeunes tourtereaux se voient accueillis à bras ouverts par le couple parental sous la colonnade de la belle demeure, sous le regard d’un jardinier et d’une cuisinière aussi stoïques que des zombies des Caraïbes. Peele sait très bien que dès que Chris aura mis un pied hors de son territoire urbain, tout comportement de l’homme blanc, tout élément insolite sera sujet à interprétation, objet de toutes les conjectures : l’extrême amabilité des parents, la réflexion du père qui avoue sa haine des cervidés et qui voudrait qu’ils soient exterminés des forêts, la photo du grand-père sur le mur, ancien sprinter battu par Jesse Owens lors des fameux Jeux de Berlin, et bien sûr l’insistance du maître de maison à admettre le cliché négatif qu’il renvoie en employant deux domestiques noirs. Peele joue astucieusement avec les nerfs, devançant les suspicions pour mieux les battre en brèche, égrenant un à un des indices qui pousseraient le personnage à se dire, à l’instar d’un de ses prédécesseurs brutalement kidnappé dans un quartier huppé et tranquille, « Je me sens pas du tout à ma place ici ».

Le réalisateur réussit à distiller parfaitement une forme d’angoisse latente, allumant à mesure que l’on s’installe dans le récit de multiples clignotants avertisseurs que Chris, pas plus dupe que le spectateur, signale par téléphone à son pote Rod « de la TSA » (la sécurité aéroportuaire). La grande question est de savoir quand et comment la « sweet home » d’Alabama va se transformer en territoire de chasse du Comte Zaroff. Peele choisit de faire le coming out à l’occasion d’une grande réception organisée par les Armitage en leur demeure, une sorte de grand bal des vampires où certaines convives se pourlèchent devant les mensurations de l’hôte à la peau d’ébène, où le troisième âge WASP plein aux as se gargarise avec indécence d’un hypocrite discours « black is beautiful », comme dans un grand simulacre hypnotique de bien-pensance. Le piège se referme alors entre les mâchoires d’un montage parallèle montrant d’une part Chris se résolvant à la dérobade avec le consentement de Rose tandis que se scelle d’autre part son sort en des enchères muettes en forme de cérémonial glaçant.

Si Jordan Peele, réalisateur issu de la comédie (ses imitations d’Obama en témoignent), fait allégeance à son humeur de prédilection en glissant quelques notes d’humour black par l’entremise d’un Rod aussi tchatcheur qu’un Chris Tucker ou un Eddy Murphy, il ne rechigne cependant pas à embrasser à pleine bouche le genre horrifico-fantastique qui fait le fonds de commerce de son producteur Jason Blum, connu pour être à l’origine des « Paranormal activity », « Insidious » et le plus politiquement dérangeant « American Nightmare » vers lequel son « get out » s’oriente volontiers. Lorsque Peele entrouvre enfin la porte qui retenait les scènes d’action au sous-sol, il ne se prive pas pour multiplier les hommages, recoupant assez habilement  un éventail assez large de classiques sortis d’ici ou d’ailleurs, à des époques variées, partant de l’incontournable « dernière maison sur la gauche » pour revenir au « Vaudou » de Jacques Tourneur, croisant la route de ces thrillers paranos qu’étaient « Seconds » ou « un crime dans la tête » signés Frankenheimer, et jusqu’à évoquer, pourquoi pas, le très flippant docteur Génessier interprété par Pierre Brasseur dans « les yeux sans visage ».

C’est alors que, dans une furie vengeresse habitée par les vieilles revendications de la Blaxploitation des seventies (et que Tarantino s’était régalé d’exhumer pour son « Django Unchained »), Peele transforme son gentil héros en une black panthère bien décidée à vendre chèrement sa peau. Mieux vaut alors remiser l’ordre et la morale aux vestiaires pour laisser s’exprimer la rage animale de l’être humain en danger. Sanglé sur notre fauteuil comme Chris l’est sur le sien (rembourré du coton qui poussait il n’y a pas si longtemps encore dans les plantations du coin), nous aurons tout le loisir de méditer sur nos erreurs d’appréciation, sur la mentalité profonde de la majorité blanche qui tire les ficelles, ainsi que sur le véritable statut de l’homme noir dans l’Amérique d’aujourd’hui.

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33 réflexions sur “GET OUT

  1. Je souscris à ton analyse sur le côté sociétal et la charge sur la bien bienpensance dans une Amérique au final très divisée. Le film parvient à la fois à divertir et à distiller des vérités assez dures. Ensuite, comme tu le sais, je suis plus réservé sur la dernière partie, même si visuellement elle s’avère réussie, que je trouve cousue de fil blanc (sans jeux de mots).

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    • Je sais tes réserves sur la fin, et que d’autres partagent également. La concernant, j’avoue prendre comptant ce que m’offre Jordan Peele, y compris ce second degré dans les scènes de massacre qui dédramatisent finalement ces séquences qui semblent appartenir au cahiers des charges de la production. Même expédiées, je les trouve assez jouissives et plutôt bien menées pour un gars qu’on connaît surtout pour faire le comique à la télé.

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  2. C’est certainement avec l’état d’esprit de cette chronique et en relevant de semblables qualités au film que j’aurai dû moi-même écrire… Énervé pour deux raisons surtout : une méprise concernant la finalité du film (la question noire passant plutôt derrière le genre ou bien disons se limitant à trop peu – ce qui certes est déjà beaucoup puisque le point de vue du noir semble inédit dans le cinéma américain grand public) et des maladresses d’écriture qui à mon avis ne se limitent pas au final. Bref, sûrement ai-je été trop peu indulgent envers ce film qui n’était pas celui auquel je pouvais m’attendre.

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    • Bien sûr le genre est mis en avant, qui commence comme une comédie romantique comme beaucoup de film d’horreur avant de basculer dans l’étrange et l’angoissant. Et il ne faut pas oublier qu’on va voir le film aussi pour profiter de ce genre de spectacle. Malgré tout, je trouve que la variation de point de vue n’est la seule variable intéressante sur le genre, car je trouve que le script a le mérite de traiter la question de biais par rapport aux habituels clichés sur le racisme, ou plutôt disons qu’il les exploite différemment et intelligemment. Je n’ai pas pu m’empêcher de citer Baldwin car je ne cessais de me remémorer justement ses théories énoncées dans le magistral documentaire « I am not your Negro ». Dans ce genre de série B où on a souvent l’impression d’avoir déjà tout vu ailleurs, j’avoue qu’à plusieurs reprises il m’a cueilli.

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  3. Un film d’horreur à message subtil et bien amené. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu ça. Par ailleurs, c’est certainement un film qui doit titiller le camarade Carpenter puisque c’est typiquement le type de films qu’il adorait faire. Taper en utilisant le genre. Et le message de Get out est peut être moins direct que ce que certains évoquent. Trump n’a rien à faire là, le film n’a pas été fait durant son mandat et lorsque le film parle du racisme, il ne le fait pas de la manière que l’on peut penser. Pour cela je n’en dirais pas trop, mais il est amusant de voir que le film ne va pas dans un terrain balisé et évident et va plus dans une direction improbable.

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    • Complètement d’accord. Le Carpenter de la grande époque aurait pu signer un film de cette trempe.

      En effet le film a été réalisé sous Obama et lorsque Peele l’a bouclé, il ne savait sans doute encore rien du résultat des élections. Néanmoins le candidat à moumoute était déjà en embuscade et c’est peu dire que, depuis qu’il s’est installé dans le bureau ovale, ces histoires raciales reprennent des couleurs, comme tu l’as très bien noté, inédites.

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    • Trump n’a rien à voir là-dedans… Je n’en suis pas si sûr. Car Trump devait bien déjà faire un peu de remous en vue de la présidentielle. Trump devait certainement projeter un peu de son ombre sur la société.

      Obama lui a toutefois beaucoup plus à voir. Je serai même curieux (et prêt à prendre des paris) de constater une augmentation de films américains sur la question noire. La preuve même les comiques se mettent à faire à leur manière un cinéma engagé.

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      • Mais le film ne parle pas de lui Ornelune. Ce n’est pas de lui dont on parle et le propos du film ne va absolument pas dans le sens de sa campagne. Même le réalisateur l’a dit: son film n’a rien à voir avec Trump et a plus à voir avec un récit comme Les femmes de Stepford. Soit un texte et des films qui datent de bien avant l’arrivée d’Obama et de Trump à la présidence. 😉

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        • Oui. Mais il faut distinguer tout de même la simple intention du réalisateur ou des producteurs et un contexte qui sur les mandats Obama me paraît très favorable à une représentation forte des questions noires américaines (je vais vite) au cinéma.

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          • Sauf que même là je pense que Trump est à écarter. Et le contexte avec Obama est assez évident quand on regarde le film, plus que Trump. Le complexe même vient de lui et d’autre chose de plus éloigné encore (je n’en dis pas plus).

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  4. Tarantino s’étaient ? Sacré Quentin !

    Tu connais mes réserves…
    Ce film n’est pas le brûlot que tu évoques. Et il a été réalisé sous l’aire Obama je pense pendant laquelle l’Amérique est restée raciste malgré un président aux jolies dimensions.
    Le manque de subtilité de l’interprétation dans son ensemble (à l’exception des 2 tourtereaux exceptionnels) m’a beaucoup gênée. Difficile de trembler ou d’être surpris quand TOUS les personnages ont une attitude robotique injustifiée (sauf pour les 2 domestiques), les yeux dans le vague et le sourire figé sur leur face de carême. On sait d’emblée que ces malades sont des tordus. Ça gâche le plaisir de le savoir.
    Rose est bien plus surprenante… aïe je spoile.
    Le copain obèse, obsédé sexuel et prétendument comique est un personnage type qui ne m’amuse plus depuis longtemps.
    Je suis gênée aussi en général par ces personnages doux comme des agneaux qui se transforment sans transition ni mise en jambes en machine de guerre implacable.
    Mais je manque évidemment de références, le film d’horreur n’est pas ma tasse n’ayant été bercée trop près du mur que par les westerns et les films de guerre.
    Nonobstant ces réserves, approximations et grosses ficelles visibles à l’oeil nu qui m’empêchent de dire que j’ai vu un grand film, j’ai passé un bon moment.

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    • Dans la tête de Tarantino ils doivent être plusieurs, c’est sans doute à cause de cela. 😉

      Je comprends tes réserves qui rejoignent en partie celles de Roggy. Je suis peut-être plus enthousiaste quand un film d’horreur me donne à réfléchir en plus de ma dose d’adrénaline. Par contre, je ne te suis pas sur l’interprétation que j’ai trouvée très juste, y compris chez les parents qui montrent, sous leur vernis aimable, en permanence quelques indices de leurs intentions inavouables.

      Quand tu parles de « l’aire Obama » tu penses surface ? ou bien tu voulais parler de son temps de Maison Blanche ? 🙂

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      • C’est évident qu’ils sont plusieurs dans la têtaquentin…

        Je me sens plus de la team ornelune que roggy.

        Ce film ne m’a pas fait réfléchir un instant. Le monde est raciste c’est un fait. Je ne comprendrai jamais le principe mais c’est un fait.

        Ah l’interprétation !!! J’y suis tellement sensible… Le père m’a semblé être un amateur. Et Catherine Keener je lui ferais volontiers avaler sa tasse de thé. Pas le contenu hein… la tasse. Qu’elle a l’air bête avec son air de tout savoir.

        Les dimensions hors normes de Barack m’ont fait perdre le sens commun…

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      • Pascale suffira…:-) c’est mon téléphone qui s’obstine alors que je ne suis pas un numéro…
        J’avais cru comprendre que nous étions sensiblement d’accord. C’est incroyable que tout le monde s’emballe pour un si petit film.

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  5. Eh bien ça ferraille méchamment dès que j’ai le dos tourné. Il suffit que ce film nous intime un « get out » pour que tout le monde s’invite sur le Tour d’Ecran !

    Très bonne idée que vous avez eu pour ce film qui agite drôlement le landerneau. Je note qu’Ornelune qui n’a « pas passé un bon moment » défend malgré tout une certaine vision du film face à Pascale qui n’a pas eu beaucoup à réfléchir. Ce débat du pour ou contre confirme ainsi tout le bien que je pense de ce « petit » film pas si nigaud.

    Et sinon, avec ça, vous prendrez bien un petit (couleur) café ?
    🙂

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  6. Comme tu le sais, ce film m’a énormément plu. Au-delà de sa charge sociale pertinente et des frissons qu’il a su provoquer chez moi (alors qu’il y a des touches d’humour qui auraient pu tout casser), j’ai été sensible à la réappropriation des codes du film d’horreur. Il est accessible mais plus fin qu’il en a l’air.

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  7. Bonour princecranoir, dès que le jeune couple arrive dans la maison familiale, j’ai senti que quelque chose ne tournait pas rond. L’angoisse est très vite instillée. Et je ne trouve pas que les parents soient si sympathiques. C’est le comportement de la fille qu m’a prise par surprise. C’est un film vraiment réussi. Bonne après-midi.

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