VISAGES VILLAGES

En attendant Godard…

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« Je suis né à l’ombre d’une étoile. Ma mère la Lune m’a donné sa fraîcheur. Mon père le soleil, sa chaleur. Et l’univers pour y habiter. Tu te rends compte ? C’est quand même une grande place que j’ai dans la vie, hein ? »

Pony – Soleil – Air – Sauvage – Nature, artiste.

Quand c’est le moment des vacances, la route lance les invitations. Mais où aller ? Le monde est si vaste. Le photographe aux lunettes noires J.R. et la cinéaste Agnès Varda se sont mis de connivence pour nous donner des pistes d’exploration, jouant eux-mêmes les éclaireurs partis à la rencontre des « visages villages » dans un joli petit film en forme de documentaire mosaïque poétique.

Récemment, le photographe Raymond Depardon avait eu lui-aussi l’idée de sillonner les routes de province pour y découvrir « les Habitants », les invitant pour l’occasion à deviser et à se livrer à l’arrière de son camping-car. C’est au volant d’un drôle de petit camion (magique ?) que le petit prince du Street Art et la grand-mère de la Nouvelle Vague s’en vont par monts et par vaux, le guitariste Chedid Jr en bandoulière, glaner des gens à prendre en photo, modèles chopés au hasard (Balthazar) de destinations diverses et variées. Du Nord au Sud, de l’intérieur des terres ou bien du côté de la côte, les terrains de chasse à l’image ne manquent pas, et regorgent de gibier à immortaliser. On croise en effet de drôles d’animaux sur ces chemins de traverse, de bêtes à cornes en queues de poisson jusqu’à ces anciens galibots qui regardent leurs corons tomber en ruine. J.R., amateurs de vieilles, de pierres, et de vieilles pierres, est forcément sensible à ces architectures fissurées, vestiges d’un autre âge. Sur les façades décrépies des pays du Tiers Monde, il avait tapissé les visages ridés des habitants hors d’âge, en format XXL comme à son habitude. « Ça me fait tout drôle d’avoir la tête plus petite que mon pied » dit en substance Nathalie, la (pourtant) jeune serveuse du café de Bonnieux, devenue à son grand dam centre de l’attention de tous les passants.

Pour J.R. et Varda, les murs n’ont pas d’oreilles mais ils ont des yeux pour nous voir. Si la serveuse est prise profil et semble regarder ailleurs, la plupart des autres se tiennent de face, en pied ou dans le détail, comme pour nous dire quelque chose d’eux. Agnès Varda avait déjà capturé leurs « mur murs » dans un documentaire tourné à Los Angeles au début des années 80, J.R. trouve le moyen de faire témoigner ces modèles à voix haute sur les impressions éphémères qui bouleversent leurs façades. Et comme on ne parle pas la bouche pleine, après l’idée cocasse de les lier entre eux par la baguette, il leur retire immédiatement le pain de la bouche pour qu’il puisse enfin crier par les fenêtres. Tous ces gens ouvrent donc leurs volets en même temps que leur mémoire, tels Jeannine, « survivante du coron » qui prévient qu’elle « partira la dernière », ou bien ce sympathique facteur Jacky qui « fait du lien » et fait du bien, ou encore le marginal Pony, un vieillard édenté au visage fripé, plutôt du genre facteur-cheval celui-là, qui recycle tout ce qui lui tombe sous la main en véritable œuvre d’art hétéroclite. Il rejoint en cela la structure même du film qui s’assemble comme les images géantes de J.R., comme le grand Légo des containers sur les quais du port du Havre.

De visages en figures, le photographe et la cinéaste ressuscitent temporairement un village abandonné sur la côte normande, ils replongent les poissons du marché dans le château d’eau d’une usine, ils détournent l’épave d’un vieux bunker planté au pied de la falaise en berceau à la mémoire d’une vieille connaissance. L’art a toujours été comme un défi lancé à la mort, une manière de garder en vie ceux qui ont marqué notre vie. Même un petit film réalisé grâce à un crowdfunding peut faire office de trompe-la-mort. L’occasion d’une petite visite sur la tombe de Cartier-Bresson, un passage près de la maison de Nathalie Sarraute, ou bien l’exhumation de cette photo de Guy Bourdin qui posait nu en 54 près du cadavre d’une chèvre, sur une des plages d’Agnès. Elle-même avait filmé son défunt mari avant qu’il ne parte, scrutant chaque centimètre de la peau de son « Jacquot de Nantes » comme pour ne rien oublier de lui. Bientôt nonagénaire, Agnès Varda avoue qu’elle pense aussi à la mort, à la sienne. Elle se sent au bord de la falaise, comme ce gars de l’usine qui s’apprête à partir à la retraite après de longues années de labeur. Comme un pied de nez à ces idées noires, J.R. se propose de photographier ses orteils, de les floquer ensuite sur des wagons-citernes qui sont autant d’invitations au voyage. Puis il s’intéresse à ses yeux qui peu à peu s’éteignent, qui s’en vont au loin sur des bateaux géants. Le photographe aime les vieilles personnes, et il sait ce qu’il leur doit.

Espiègle, J.R. brave les interdits en posant ses échafaudages où bon lui semble, gentiment sermonné par un représentant des forces de l’ordre (mais il peut toujours rejeter la responsabilité sur son aînée à la coupe au bol) avant de se faire sonner les cloches chez le carillonneur du Vaucluse. Du coup, parfois on ne s’entend plus ! C’est ce qui arrive à ce couple jeune et vieux qui se dispute à propos d’une coquetterie futile. Cette obsession d’Agnès à vouloir que J.R. tombe les lunettes, elle en fera l’argument de suspens de son film. Varda n’arrive pas à dissocier son allure toute en chapeau et lunettes noires de celle de Godard dans une digression burlesque et muette de son « Cléo de 5 à 7 ». C’est une des rares fois où le metteur en scène aura daigné retirer ses lunettes, pour mieux montrer au spectateur les larmes qui coulent sur ses joues. Elle y voit alors l’occasion de rendre visite à ce vieil ami très discret, un des derniers survivants comme elle d’un certain âge d’or de la cinématographie française. Mais si le quidam se laisse approcher sans méfiance, l’ours suisse préfère faire bande à part, donnant rendez-vous à Douarnenez, quitte à briser le cœur de sa camarade à « la pointe courte ». Une « peau de chien » ce JLG, qui abandonne Agnès à ses chats et à sa solitude, les yeux dans le flou. A J.R. de recoller ensuite les morceaux, comme il sait si bien le faire avec ses petits morceaux d’images qui font d’immenses portraits. Il va sans dire que ce film fait la preuve que la petite dame de la Nouvelle Vague est incontestablement une grande et belle personne.

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7 réflexions sur “VISAGES VILLAGES

  1. Ah j’en ai encore des frissons en te lisant. Et ta note complète la mienne. Je n’avais pas parlé de toutes les rencontres.
    Cet extraordinaire Pony qui confond minimum et maximum.
    Ce film je l’aurai en dvd et l’offrirai. C’est une cure de bonheur et de mélancolie à la fois. Je ne parle pas de poésie, ça me gâche toujours le plaisir tant je ne comprends pas à quoi cela correspond et que c’est souvent mis à beaucoup de sauce.

    On ne floque pas sur ?
    Et c’est un château d’eau non ? Dans mon souvenir…

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