JULES et JIM

Puis on s’est séparés…

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« J’ai séduit beaucoup d’hommes. J’ai toujours été vers des hommes qui avaient du talent. Je n’ai pas eu des amants pour avoir des amants ».

Jeanne Moreau

« Ce qui est merveilleux avec « Jules et Jim », c’est qu’il va tellement vite qu’on peut le revoir plein de fois, on n’arrive jamais à s’en souvenir. » disait récemment le réalisateur Arnaud Despleschin. Rien de plus juste que cette affirmation, immédiatement vérifiable dès que l’on convoque, en vrac, les images du troisième long-métrage de François Truffaut.

Dans le fatras de notre boîte à souvenirs réapparaît la scène de la course, sur la passerelle du pont de Valmy, que remporte Catherine sur Jules et Jim parce qu’elle a commencé à courir avant le signal du départ. Puis vient bien sûr l’image de la voiture qui se jette du pont de Limay, dernier geste glorieux qui précipite l’histoire d’amour vers une issue tragique. Et enfin, il y a évidemment la chanson, ce « tourbillon de la vie » écrit par Serge Rezvani (alias Cyrus Bassiak au générique, alias Albert, le troisième homme de l’histoire) pour une Jeanne Moreau emportée par les flots agités de ses amours papillonnantes.

C’est une de ces passions qui anime le tournage de « Jules et Jim », une relation avec François Truffaut qui va procurer ce sentiment d’absolue légèreté à un sujet qui flirte, pour l’époque, avec l’immoralité. Malgré les critiques élogieuses, le film fut d’ailleurs interdit aux moins de dix-huit ans. Ce n’est sans doute pas tant parce que cette histoire fait mention d’une amitié franco-germanique née à la veille de la Grande Guerre (en ce début des années soixante, l’heure est à la réconciliation et au rapprochement), mais parce qu’il y est question d’union libre (« Les personnages de « Jules et Jim » se conduisent comme si les principes chrétiens sur le mariage et la fidélité n’avaient jamais existé » écrivait Jean-Louis Tallenay dans Télérama).

Entre les deux hommes charmants qui s’offrent à elle, Catherine ne parvient pas à choisir son Jules. Elle s’amuse de se voir courtisée de la sorte et, même si elle sait par avance que ce jeu finira par la lasser, accepte les termes d’un contrat par avance caduc (même avec un enfant inclus dans l’équation). Fasciné par ces « affinités électives » (le texte de Goethe qui inspira les écrits de Roché est explicitement cité par un Truffaut plus bibliophile que jamais), le metteur en scène se plaît à enchaîner à l’écran les liaisons, tout en cherchant pour chacune d’entre elles leur plus petit dénominateur commun.

C’est la « démonstration par la joie et la tristesse de l’impossibilité de toute combinaison amoureuse en dehors du couple » avait écrit Truffaut après la lecture du livre. A partir de ce film, il n’aura de cesse d’explorer les relations complexes et parfois tendues qui unissent l’homme d’ici et « la femme d’à côté ». Cette femme qui intéresse Truffaut ne doit pas être « creuse » comme cette poupée soumise et mutique qu’un ami de Jim lui présente lors de brèves retrouvailles dans un bar, c’est une femme pleine, fascinante et impénétrable. C’est ce buste de marbre que les deux amis découvrent lors d’un voyage sur l’Adriatique, une icône ancestrale dont le sourire appelle le regard et les lèvres charnues invitent au désir, et qui prend corps dès l’apparition de Catherine dans le paysage. Impulsive et fantasque, « elle saute dans les hommes comme on saute dans… la Seine ! ». Ces hommes, Truffaut se charge de les animer, voire de les désarticuler dans l’entonnoir du temps qui passe, tels les grains de ce sablier dont se sert Jules. Les nombreuses images d’archives montrant Paris à la Belle Epoque, puis les tranchées violemment sonorisées, enfin cet autodafé annonçant le péril fasciste qui grossit de l’autre côté de la frontière (et anticipe sur le tournage de « Fahrenheit 451 »), constituent une somme d’archives qui se heurtent sans souci du raccord aux prises de vue naturalistes du grand Raoul Coutard.

Les décors, pour la plupart naturels (un vieux moulin, une maison isolée sur les bords du Rhin, une retenue d’eau filmée dans un matin humide), ces plans qui paraissent volés à la vie, sont avant tout choisis pour leurs imperfections, pour l’effet poétique qu’ils dégagent plus que sur la nécessité de les accorder au texte source. Avec ces images prises depuis un hélicoptère, le tout fait d’ailleurs songer à un grand décor de train miniature, avec sa locomotive à vapeur quittant une gare peuplée de sujets minuscules. Serait-ce la part d’enfance de Truffaut qui remonte à la surface, trouvant dans les possibilités du cinéma une source d’amusement qui lui rappelle ses jeunes années ? « Je ne sais pas d’ailleurs si je savais clairement ce que je faisais, parce que j’avais moins de trente ans quand je l’ai tourné, et j’ai l’impression de l’avoir tourné avec une certaine naïveté, mais enfin avec fraîcheur aussi, et avec admiration. » écrira plus tard le réalisateur. Henri Serre qui joue Jim (« il faut prononcer Djim, à l’anglaise ») et Oskar Werner à qui revient le rôle du Jules, sont plus d’une fois conviés à des jeux d’enfants, galopant dans la campagne ou se chamaillant gaiement comme deux jeunes félins. Ces jeux virils montrent à quel point ils sont proches, demeurant au final, comme le souligne François Guérif dans son analyse, le couple le plus stable. Il n’en faudra pas plus à Christophe Honoré pour trouver dans ce film une bonne partie des accords volages qui alimenteront ses « chansons d’amour ».

Germe soudain une thèse cachée dans le sous-texte du film : serait-ce à cause de cette franche amitié entre deux hommes que « Jules et Jim » aurait finalement tant dérangé ces messieurs de la censure ? Une éventualité qui s’ajoute à la tonalité résolument sulfureuse émanant des sujets ici traités, même si cela est fait avec une alacrité remarquable. Car la caméra de Truffaut n’aura peut-être jamais virevolté aussi allègrement autour de ses personnages (comme dans « la ronde » de Max Ophüls, manège enchanté que le réalisateur doit à un de ses maîtres à filmer), le montage ne se sera sans doute jamais autant emballé que dans cette cavalcade « à bout de souffle ». « La jeunesse est pressée, la jeunesse est impatiente, la jeunesse est bourrée de petites idées. » écrivait encore Truffaut avant même de faire du cinéma. « Les cinéastes doivent donc tourner des films follement rapides, où les personnages sont pressés, où les plans se bousculent pour arriver, chacun avant l’autre au mot fin. »

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7 réflexions sur “JULES et JIM

    • Ce n’est pas mon préféré de Truffaut non plus mais, comme le dit très bien Depleschin, c’est un film dont on peine à se souvenir et que l’on redécouvre finalement à chaque vision. Ce fut le cas pour moi encore ces derniers jours à l’occasion de l’hommage à Mademoiselle Jeanne.

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  1. Pour moi une merveille. Et que je viens de revoir par hasard. Tout y est grace. Pourtant je n’aimais pas du tout, mais alors pas du tout la Jeanne Moreau des 30 dernières années. Mais alors là! Et les acteurs Jules et Jim, et cette voix off parfaite (Michel Subor, je crois). Quelle splendeur.

    Aimé par 1 personne

    • En effet, Michel Subor lit carrément des passages du livre de Roché, Truffaut tenait particulièrement à respecter le texte.
      La musique de Delerue joue pour beaucoup dans la nostalgie qui se dégage du film. Elle participe à cette grâce et à la splendeur que tu décris.

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  2. C’est vrai que ce film va à une vitesse !!!
    Dans le premier quart il s’est déjà passé mille choses. Et le passage météorite de Marie Dubois, à croquer et encore mille fois plus volage que Catherine.
    Pas sûre que deux hommes aient pu supporter ce qu’elle leur inflige : une baffe magistrale, un certain mépris :  » cette chanson est trop belle pour eux mais on ne choisit pas son public »… Ils ont l’air un peu couillons parfois Jules et Djim.
    Mais quel film incroyable, différent ! Un tourbillon mais d’une tristesse !!!

    Aimé par 1 personne

    • Marie Dubois est magique. J’adore ce moment où elle raconte sa vie à Jim sans qu’il l’écoute vraiment.
      Comme tu dis, ce film va tellement vite qu’il file comme une farandole, où l’on passe de l’un à l’autre sans arrêt, avant que chacun pour soi ne reparte dans le tourbillon de la vie.

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