MASSACRE à la TRONÇONNEUSE

Sous le soleil de Saturne

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« Et l’on voit tout au fond, quand l’œil ose y descendre,
Au-delà de la vie, et du souffle et du bruit,
Un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit ! »

Victor Hugo, les contemplations.

Tout et son contraire a été dit à propos de ce film. Faut-il y voir la marque des grandes œuvres qui, une fois sacrées, doivent immanquablement subir les foudres de détracteurs à contre-courant ? Sans doute. C’est en tous cas un avis que je partage. Bien sûr, « Massacre » n’était pas le premier à faire rugir la tronçonneuse dans un film d’horreur. Il n’était pas non plus celui qui aura jeté en pâture à nos avides instincts de curiosités les méfaits d’un célèbre tueur en série du Wisconsin. Mais il y avait la forme, cette enveloppe poisseuse dans laquelle Tobe Hooper avait réussi à emballer un scénario réduit à la peau de chagrin. Cette forme suinte le sordide, le glauque, provoque l’étourdissement, la stupéfaction et, pourquoi pas, la stupeur plus que la véritable peur panique. Car en effet l’humour est présent, mais c’est un rictus couleur de bile qui fait grimacer le coin des lèvres. Sous nos yeux écarquillés, défile le calvaire de ces jeunes étudiants en goguette qui vont voir leur « summer of love » se faire trancher dans le vif, éclaboussé (à peine) d’hémoglobine sous les feux implacables d’ « un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit. »

A l’instar de « la nuit des morts-vivants » qui l’a précédé, « Massacre à la tronçonneuse » est un film sous influence cosmique. Par plus de quarante degrés à l’ombre et sous un soleil de plomb, des puissances extérieures et infernales semblent s’être donné rendez-vous au Texas pour le tournage. A l’écran, il en résulte une épreuve sensorielle, presque physique : un montage épileptique et violent d’images qui parfois défient l’entendement, un mixage de cris et de sons qui fait office de caisse de résonnance pour la grand-messe de la fin du monde. « Massacre à la tronçonneuse » est un totem nihiliste (et « bizarre » comme l’annonce l’introduction) élevé par Tobe Hooper en direction des temps futurs, ou comment un simple outil mécanique de jardinage a fini par représenter dans l’esprit collectif l’instrument de la terreur ultime.

Comme le rappelle très bien Philippe Ross dans « les visages de l’horreur », la tronçonneuse a déjà fait l’objet d’un détournement macabre dans « la dernière maison sur la gauche », autre summum de l’abjection humaine portée à l’écran par Wes Craven. Mais c’est bien parce qu’il l’inclut dans son titre programmatique que Tobe Hooper fait de son « massacre à la tronçonneuse » l’emblème de l’horreur absolue. Sa puissance évocatrice va jusqu’à faire naître le fantasme d’un film gore, montrant de multiples démembrements et étripages sanguinolents, ce qu’il est pourtant loin de déballer à l’écran. Ce choix de mise en scène parmi d’autres, s’il laisse encore la place au grotesque, lui évite paradoxalement de sombrer dans le Grand-Guignol risible des films de Hershell Gordon Lewis. Car on rit parfois du sordide de la situation, de l’inouïe naïveté de ces jeunes en goguette, de la perversité de cette fratrie de cannibales ricaneurs.

Tobe Hooper entendait bien, en son temps, revisiter le grand mythe du rêve américain, le renverser, le souiller, le marquer d’une empreinte de sang frais comme le fait cet auto-stoppeur dérangé et dérangeant qui appose le sceau du chaos sur la camionnette. « Il y a eu le Water Gate, la bombe atomique, la guerre du Vietnam et la peur d’être appelé, de tuer ou de se faire tuer… » confiait encore récemment le réalisateur aux Cahiers du Cinéma, « C’était une époque effrayante, pleine de cette idée que le monde pouvait toucher à sa fin. » Contre toute attente, ce sont les accords mélancoliques de la chanson d’Elton John « goodbye yellow brick road » qui lui ont inspiré l’idée du film. « Texas Chain Saw Massacre », c’est le piège de l’« american dream » qui se referme comme une sorte de monstrueuse mâchoire sur une jeunesse trop innocente, c’est Saturne dévorant ses propres enfants.

Comme crachées d’une étoile noire, les protubérances solaires qui accompagnent, au générique, la voix d’un journaliste débitant une litanie de catastrophes (la profanation d’un cimetière, l’effondrement d’un immeuble, le meurtre sauvage d’une famille, des émeutes sanglantes au Brésil, etc…), annoncent bien la fin prochaine de « l’endless summer » chanté par les hippies. « Il est parfois difficile de croire à ce qui arrive. Pincez-vous et vous verrez que c’est vrai » est-il écrit dans l’horoscope de Sally, lu dans le van par Pam. Comme si la tempête prédite par Curtis LaForche dans « Take Shelter » était déjà passée par là, comme si la campagne ravagée des « raisins de la colère » était restée inchangée, les ruines de la maison familiale de Sally et Franklin présente les vestiges d’une époque qui a vécu, qui peu à peu a muté, laissant sur le bas-côté des avatars dégénérés. A travers le personnage de l’handicapé Franklin, présenté comme le boulet que sa sœur doit traîner et qui ne cesse de jouer avec son canif, Hooper annonçait déjà cette détérioration des repères moraux et mentaux, un certain attrait malsain pour le morbide et le macabre. Il suffit de le voir pester, impuissant dans son fauteuil, contre les autres qui l’ont oublié, qui rient et s’amusent dans les inaccessibles étages.

La vision de ce vestige de civilisation convoque l’imagerie d’autres toiles plus célèbres encore. Un simple hiatus alphabétique sépare Tobe Hooper d’Edward Hopper, célèbre paysagiste d’une americana en pleine Dépression. C’était l’époque des cirques itinérants, des « freaks » de Todd Browning dont la famille « Chainsaw » pourraient constituer la descendance avariée. Alfred Hitchcock avait déjà pris modèle sur cette « maison au bord de la voie ferrée » pour servir de décor à sa « Psychose », demeure lugubre qui accueillait l’esprit dérangé de Norman Bates, lui-même largement inspiré de la figure authentique d’Ed Gein, le « boucher du Wisconsin » ce qui en fait, par extension, un lointain cousin du terrifiant Leatherface.

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Mais c’est peut-être plus près encore de la « Cobb’s Barns » peinte par Hopper (ci-dessus), évoquant ce sentiment d’isolement et d’abandon, que se situerait le bâtiment délabré investi par la clique de Hooper. Comme l’explique très bien Rolf Renner dans son étude sur le peintre, les maisons isolées de ses toiles revêtent des significations particulières, « elles soulignent le fait que cette séparation du domaine de la civilisation et de l’espace de la nature est définitive et n’autorise plus aucune liaison naturelle. » Le retour aux sources de Sally et Franklin s’achève sur un paysage asséché (comme la rivière où Pam et Kirk voulaient se baigner), toute vie étant avalée dans les coffres réfrigérés de la maison voisine. La végétation n’est plus qu’une forêt de pics hérissés faisant obstacle au fugitif qui nourrirait l’éventuel espoir d’échapper à l’inéluctable tragédie.

Dans la longue plongée en apnée de la nuit, dans le vacarme de l’engin fumant mêlé aux hurlements hystériques de Sally tentant de s’enfuir, le cauchemar devient presque abstrait. Poussant le very bad trip jusqu’à la table d’un banquet décadent, Tobe Hooper imagine une sorte de cauchemar psychédélique et surréaliste. « Du psychédélisme, l’auteur reprend la logique de transe, et cette idée qu’en un clignement d’yeux, le monde est susceptible de disparaître ou de se transformer sous les assauts de la fièvre ou du délire. » écrit Vincent Malausa dans les Cahiers du Cinéma. Les plans subliminaux introductifs qui font émerger de l’obscurité toute l’horreur d’une profanation mortuaire reviennent en écho face au portrait de famille en putréfaction, face à ce « devenir-viande » évoqué par Jean-Baptiste Thoret dans sa très complète étude du film, que les pertes de connaissance et les yeux embués de larmes de Sally refusent de voir.

Plus qu’un film d’horreur, « Massacre à la tronçonneuse » est un film « sidérateur », une œuvre expérimentale dans le sens où elle nous fait vivre une expérience unique et inédite. Dépouillé des quelques lambeaux restant de scénario traditionnel (certains personnages dans le récit des péripéties ne revêtent guère d’importance), le chef d’œuvre de feu Tobe Hooper se laisse encore aujourd’hui admirer comme une relique impure, qui laisse pantois et le cerveau totalement cramé.

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9 réflexions sur “MASSACRE à la TRONÇONNEUSE

    • Oh, je n’ai fait que republier cet article issu de mon ancien blog (avec quelques menues retouches). C’était l’occasion de rendre à Tobe ce qui relève de sa tronçonneuse mythique, et de t’inviter à te griller la rétine en contemplant ce soleil noir du cinéma d’horreur.

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  1. Avait réussi emballer
    Et la peur la peur

    Je l’ai vu et évidemment beaucoup plus premier degré que toi 🤣
    J’ai peu de références mais je me demande toujours comment des filles légères et court vêtues peuvent aller frapper à cette porte et entrer car on ne leur répond pas et que la porte n’est pas verrouillée. Ça dépasse l’entendement.
    J’entends encore les hurlements de Sally. Et je crois me souvenir que le repas est un summum de sadisme.
    Le revoir ?
    Jamais. Une fois et on ne l’oublie pas.

    Edward Hooper porte la solitude et l’isolement à des sommets. Même quand il y a un ou plus rarement des personnages, ils sont irrémédiablement seuls.

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  2. Évidemment c’est : Edward Hopper et non pas…

    Je viens de relire ma note et confirmation je l’ai vu au 1er degré et je me souviens que j’avais eu envie de les égorger les jeunes tellement ils sont cons. Filer un coup de main à Leatherface. Je suis pas texane je suis des Hauts de France c’est kif kif non ? J aurais peut être davantage apprécié si les personnages n’étaient pas tous aussi débiles, bourreaux comme victimes. Mais j’imagine que ça fait partie du contrat du genre.

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    • Débiles ? Je te confirme, et ce des deux côtés. Cette rencontre entre deux Amériques, l’une bercé des idéaux du summer of love, l’autre qui n’est qu’un produit dégénéré des enclaves laissées pour compte.
      Si on remonte aux « Flandres » de Bruno Dumont, on peut effectivement y voir notre Texas. Les Ardennes pas très loin non plus pour rejouer quelques épisodes de « Delivrance ».

      Bon ou mauvais, il est sûr que ce film laisse un souvenir.

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  3. C’est vrai qu’à l’instar de peintre, Tobe Hooper traite de sa vision de l’Amerique, à travers sa chaleur étouffante comme de ces folies commises. Le meurtre n’est ici pas magnifié ni aseptisé, il est sale et crasseux. De la même façon que La dernière maison sur la gauche dont tu parles d’ailleurs, MALT est un film choquant qui malgré son grand âge dérange. Un film culte, comme son réal qui nous manquera beaucoup.

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  4. Ce qui me gêne toujours avec des réalisateurs comme Tobe Hooper est qu’ils ont beau avoir eu une carrière avec des films exemplaires (ses films pour la Cannon était dans l’ensemble de bonne qualité), on ne les raccroche qu’à un film. Puis chaque année, ça me faisait de la peine à cause de Poltergeist car on le faisait chier à savoir qui avait réalisé le film. Juste avant sa mort, c’était encore le cas avec la déclaration d’un membre de l’équipe.
    Pour le reste, Massacre à la tronçonneuse est un film iconique, qui n’est pas gore mais dérangeant. Une odyssée dans l’ambiance redneck du sud des USA avec ses dîners douteux, un soleil éclatant qui cache l’horreur. Puis c’est la création d’un des plus grands symboles du cinéma d’horreur, Leatherface. Sa suite toujours signée Hooper a eu le mérite d’aller dans une toute autre direction avec saveur. Puis faire de la tronçonneuse un symbole phallique cela tient du génie! 😀

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