STATION TERMINUS

Sur le quai

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« Ô mon amie hâte toi
Crains qu’un jour un train ne t’émeuve plus »

Guillaume Apollinaire, La Victoire.

Quand on entre dans la « Station Terminus » vue par Vittorio de Sica, on est d’abord surpris d’arriver à la fin d’une histoire, comme si on avait pris le train en marche, juste avant qu’il n’arrive à destination. Dès les premiers plans remontés dans le dos du réalisateur, « Indiscretion of an american wife » (tel qu’intitulé pour le public yankee) ressemble à s’y méprendre à n’importe quel mélo de hall de gare, genre très prisé depuis que public et critiques ont fait cette « brève rencontre » avec un chef d’œuvre de David Lean. La gare est en effet le lieu idéal où se croisent des personnes tous horizons, de tous les milieux sociaux, où quand certains font connaissance sur un coin de quai, d’autres se disent adieu pour toujours.

Juste après-guerre, le Néo-réalisme italien a la côte chez les critiques. Il ne faudra pas attendre bien longtemps pour qu’Hollywood fasse les yeux doux à ces nouveaux prodiges latins qui filment le peuple de la rue, qui « regardent la vérité en face » comme disait Rossellini. Tandis qu’une star hollywoodienne fait carrément le voyage pour draguer un des pères du mouvement sur ses terres, les nababs des studios californiens jettent des ponts d’or vers ceux qui seraient tentés par l’aventure américaine. Rudement éprouvé par une certaine désaffection publique qui s’ajoute à la propagande étatique (Andreotti alors sous-secrétaire d’Etat invitait gentiment les cinéastes « à ne jamais oublier ce devoir de sain et constructif optimisme, qui encourage réellement l’humanité et à marcher en avant et à espérer »), Vittorio de Sica se laisse attirer par ces sirènes baignant dans des piscines de dollars, histoire de voir si la misère est moins pénible au soleil. « Si le scénario me plaît, s’il a ma pleine approbation, je tournerai le film. Sinon, rien à faire » avait-il déclaré avant de décoller pour son premier voyage.

Après l’avoir laissé mariner dans son jus, c’est finalement David O. Selznick qui trouvera grâce aux yeux du cinéaste en lui proposant de tourner un script signé par son vieux camarade Cesare Zavattini, « Stazione termini ». La garantie d’intégrité du projet va néanmoins s’arrêter aux limites contractuelles d’une co-production qui lie De Sica à une Columbia exigeant de voir sur l’affiche le beau gosse du moment Montgomery Clift, ainsi que la femme du patron, Jennifer Jones. Les flux et reflux des trains qui entrent et sortent de la gare, outre la métaphore sexuelle qu’ils représentent, constitue le cœur battant de la cité (« de la culture, des légendes… et de l’amour » comme l’indique le carton d’introduction), se calquent sur la pulsation amoureuse du couple présenté dans le film. Jennifer Jones, touchante (gros plan sur ses yeux de movie star), a écrit sa lettre de rupture à son amant latin (Monty Clift en mode bellâtre de l’Actors Studio, s’invente une parenté italienne et force le trait pour nous faire gober qu’il peut aussi parler avec les mains), et s’apprête à rejoindre son riche mari et sa progéniture qui l’attendent sagement dans les beaux quartiers de Phillie.

Même si, à la grande époque hollywoodienne, les trains semblent partir à l’heure, les contretemps et les imprévus sont les bienvenus pour prolonger le plaisir d’une belle romance qui perd pied à la descente du wagon. Entre sept heures du soir et huit heure trente, les amants de passage pourront solder les comptes de leur histoire sous nos yeux, et presque en temps réel (Selznick ayant jugé utile de raccourcir le film à un peu plus d’une heure à peine). Certes, la valse-hésitation des sentiments est pour le moins lassante, mais il semble toutefois que, derrière le mélodrame, De Sica cherche à capter autre chose. D’autres vies grouillent en effet dans cette fourmilière ferroviaire, perturbant sans cesse le roucoulement agité des deux tourtereaux. La caméra n’ayant d’yeux que pour eux deux, leur discret adultère est battu en brèche sans cesse par cette foule qui leur tourne autour. On devine sous le vernis d’un véhicule calibré pour le podium des Oscars (le film aura tout de même une nomination), l’envie du réalisateur de (dé)jouer le jeu de la célébrité (ils sont « flashés » par des paparazzis sur le tapis déroulé pour le président) en enfermant la vedette habillée chez Dior et son intello d’amant dans un « zoo » (pour reprendre le terme employé dans le film) dont ils seraient les curiosités.

C’est le monde tout autour qui tape au carreau, qui veut leur vendre un stylo. De bonne grâce, on verra la vedette venir en aide à une passagère enceinte prise de fièvre dans la salle d’attente de troisième classe, offrir une plaque de chocolat à de pauvres gosses après avoir maladroitement voulu donner l’aumône à leurs parents, se frotter à la populace bruyante qui s’entasse dans les compartiments bondés. Passés les champs contre-champs avec éclairage contractuel, De Sica n’a de cesse de regarder ailleurs, de suivre des yeux ces prêtres en soutanes ou ces petits sourds-muets en pèlerine noire, d’accueillir comme il se doit les ouvriers rentrant au bercail tout en observant le défilé des gardes républicains qui s’apprêtent à rendre les honneurs au chef de l’Etat. Même la bande-son très romantique composée par Cicognini a du mal à se frayer un chemin parmi les bruits de la foule, les chants de partisans et cris des enfants qui se chamaillent.

Surtout, le scénario ne se prive pas d’entacher les amours mièvres d’un petit scandale licencieux, une atteinte aux bonnes mœurs si prisées dans la ville vaticane. « Il fallait tout le talent de De Sica pour tirer d’éléments aussi corrompus par essence, une œuvre qui ne fût pas tout à fait négligeable » écrivait un Pierre Leprohon qui se refusait à bouder totalement ce film malade. Car c’est finalement grâce à ce genre d’œuvre de seconde classe que l’on comprend pourquoi on aime tant voyager en première.

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7 réflexions sur “STATION TERMINUS

  1. Derrière mélodrame

    Ça fait un peu catalogue de passages obligés non ?
    En tout ça me donne furieusement envie de réécouter Rachmaninov et re re re… voir Brève rencontre.
    J’ai toujours trouvé que les grands yeux étonnés (voire hagards) de Monty lui donnaient un air un peu niaiseux de chien battu.

    Aimé par 1 personne

    • Côté romance, sans doute. Mais le défilé des quidams autour des deux vedettes relève un peu le niveau. « Brève Rencontre » dans un bain de néo-réalisme un peu réchauffé. Mais ça passe.

      Il y a de ça chez Monty (un peu comme chez Huster d’ailleurs). J’ai trouvé miss Jones beaucoup mieux dans le film.

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