The IMMIGRANT

A nous la liberté

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« Vivre sans espoir, c’est cesser de vivre. » Fiodor Dostoïevski.

« Dans la douceur de la nuit, mon attitude se modifia et je commençai à comprendre l’Amérique : les gratte-ciels, les lumières gaies et étincelantes, les extraordinaires enseignes lumineuses m’emplirent soudain d’espoir et d’un sens de l’aventure. Voilà, me dis-je, c’est ici qu’est ma place. »

Charles Spencer Chaplin, histoire de ma vie, 1964.

L’histoire des mouvements de population est vieille comme le monde. Alors qu’ils sont aujourd’hui encore des milliers à naviguer vers l’espoir d’un avenir meilleur, quittant la terre qui les a vu naître pour une autre pas toujours prête à les adopter, ils n’étaient pas moins nombreux à se presser comme du bétail à l’entrée du port de New York dans les années 20, comme en témoignent les reconstitutions superbes que James Gray a composées pour « The Immigrant ».

Faute de pouvoir mener à bien son projet d’adaptation de « the lost City of Z », Gray retourne à ses origines, celui des populations immigrées d’Europe de l’Est venues s’installer sur un continent d’immigration. Si cette fois-ci, il décale celles de son héroïne de l’Ukraine vers la Pologne, il n’en reste pas moins fidèle à un récit édifiant, chemin de pénitence d’une petite môme polonaise fuyant sa mère patrie pour sauver sa peau. Pour Marion Cotillard, c’est une nouvelle étape dans sa grande aventure américaine qui, après Tim Burton, Michael Mann, Christopher Nolan et Steven Soderbergh, va trouver en James Gray un nouveau port d’attache de prestige.

« Gamine, j’étais fan de Charlie Chaplin » aime-t-elle rappeler dans ses interviews, raison de plus pour marcher dans les pas du plus célèbre des vagabonds de cinéma. Lui aussi avait, dans son film « l’Emigrant », aperçu la gigantesque statue de Bartholdi levant bien haut la flamme de tous les possibles. Le génie britannique avait réussi alors le pari risqué de détourner le vécu tragique en une farce burlesque irrésistible, une tentative à laquelle se risque l’espace d’une brève séquence le cinéaste new-yorkais, quand deux hommes se pourchassent dans une salle bondée. « En fait, je dois être le seul à trouver mon film drôle » se lamentera par la suite le réalisateur au vu de l’échec public de son film.

La carte postale liminaire, saisie dans le matin sépia du grand chef opérateur Darius Khondji, nous montre la statue colossale tournant le dos à ses nouveaux arrivants, brandissant son flambeau en direction d’autres passagers d’infortune venus de partout et d’ailleurs attirés par la lueur trompeuse de sa promesse salvatrice. Cette même flamme, Ewa la fixe au bout d’un cierge dans une église lors d’une messe orthodoxe où elle prie pour entretenir l’espoir, celui de revoir un jour sa sœur tuberculeuse retenue dans les geôles d’Ellis Island, dernier vestige familial sur le point de réembarquer pour une Europe à feu à sang. Elle deviendra à son tour une « Lady Liberty », réplique diminuée et amoindrie de la grande dame de fer, allégorie effrayée qu’on expose à la plèbe avinée des bas-quartiers, passant sous les radars de la police des mœurs et de la prohibition, souveraine à demi-dévêtue avant d’être jetée en pâture, à l’instar d’autres reines venues d’Egypte ou de l’Extrême-Orient, aux élans lubriques de mâles assoiffés de sexe.

Mais c’est à une distance aimable et avec d’infinies précautions que la mise en scène de Gray s’accorde à livrer son corps à disposition des clients. Le fondu au noir fait office de paravent de pudeur, tandis que le savant clair-obscur de Khondji renvoie le film aux heures lugubres des grands expressionnistes de la Mitteleuropa qui en disaient déjà long sur les tragédies d’alcôves. Car loin de rhabiller de dignité ces femmes débarquées en haillons, cette « terre d’accueil » préfère les changer en bêtes de foire (une affiche dans les coulisses du cabaret fait d’ailleurs la publicité des fameuses siamoises Hilton qui s’exhibèrent sur les planches avant de son joindre à « la monstrueuse parade » de Tod Browning), Ziegfeld Girls du pauvre à la botte d’un maquignon juif interprété par un Joaquin Phoenix toujours à fleur de peau.

James Gray renoue une fois de plus avec son acteur fétiche, qu’il travestit cette fois en une sorte de triste Charlot, grand corps massif et vouté vêtu de noir. Il en profite pour rejouer à travers lui le mélodrame des « two lovers », mettant cette fois en pivot de cette triangulation sentimentale la frêle et ingénue Ewa. Telle le Christ tenté par Satan au sommet de la montagne, Gray la confronte à ses démons : d’un côté un chevalier perfide qui lui promet résurrection et ascension, de l’autre un geôlier taciturne qui soupire de ne savoir comment la conquérir. La dispute amoureuse qui voit s’écharper Bruno et son cousin Emil, prestidigitateur connu sous le nom d’Orlando campé par un Jeremy Renner au sourire dragueur, rappelle toutes les fratries déchirées des précédents titres de James Gray.

En partant à la conquête du drame en costume, le réalisateur n’a en effet rien oublié des serments artistiques qui l’obligent, sans toutefois atteindre les mêmes firmaments émotionnels. La faute en revient peut-être à cette héroïne qui se contente de subir les coups du sort, sans se débattre, sans véritable lutte opiniâtre pour recouvrir sa liberté, pour conquérir cet éden fantasmé par-delà les océans. Gray, quant à lui, est à l’image de son héroïne, obsédé par l’idée fixe du déchirement clanique, des cicatrices familiales qui empoisonnent les liens du sang (un titre tout trouvé pour le remake de Canet sur lequel il apposera sa signature). Ils sont la cause des tourments de Bruno, mais aussi d’Ewa, retenue dans cette Gomorrhe d’outre-Atlantique par son attachement à sa sœur et empêchée par l’emprise de son bienfaiteur. La séparation n’en sera que plus déchirante au bout du calvaire, moment crucial où chacun vogue vers sa destinée.

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12 réflexions sur “The IMMIGRANT

  1. Alors qu’ils sont aujourd’hui encore aujourd’hui
    Qui les a vuS naître (vu qu’il y a naître après vu, y’a pas d’S à vu… sauf erreur ou compromission)

    Heureuse de voir que tu ne te livres pas au Marion bashing… quoique c’est limite vers la fin. Cette fille ferait pleurer un caillou. Je l’adore.
    Et ce film aussi.
    Et TOUT James Gray. Heureusement qu’il a mené à bien Sa Lost City… que serions nous devenus?

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  2. Le plus beau rôle de Cotillard. Un film de James Gray qui n’eut pas à sa sortie la reconnaissance qu’il mérite et dont tu parles bien. A mon avis, cependant, ce n’est pas qu’Ewa n’est pas « opiniâtre », c’est qu’elle ne comprend pas. Elle est prisonnière du ressentiment et ne comprend pas que c’est Phoenix qui l’aime et pas l’autre.

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  3. Je ne l’ai vu qu’une fois et il ne m’a pas plu du tout. C’est très fade, finalement peu intéressant. Marion Cotillard est affreuse et son accent est à se rouler par terre. Joaquin Phoenix est plutôt bon, mais on l’a connu plus inspiré. Jeremy Renner n’est pas convaincant. Le seul raté de James Gray à mon sens.

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  4. Je suis aussi passé un peu à côté de The immigrant. Une mise en scène plus sobre non ?, que les précédents films. Une intensité perdue. Comme toi, pas de « firmament émotionnel » c’est certain. Le film reste intéressant au moins pour le regard que porte Gray sur ses origines.

    Et j’ai pourtant hâte de découvrir sa cité perdue de Z (quel titre !).

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