WIND RIVER

La chevauchée des bannies

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« Je n’avais cessé de penser à ces montagnes tout le temps où j’étais loin, et je m’étais juré que pas un jour ne passerait sans que je les regarde une fois que je serais de retour. La plupart du temps, je n’oubliais pas mon serment. »

Craig Johnson, Little Bird, 2005

En ces temps d’asphyxie identitaire, de mal-être politique, l’Amérique soudain avale un grand bol d’air froid quelque part sur les prairies gelées de la  « Wind River » Reservation. Loin d’être sur la réserve, Taylor Sheridan tourne un film qui s’adosse à un fait d’hiver, écho assourdi d’une fille perdue dans la neige, avalée par l’infinitude montagneuse.

« Bienvenue dans le Wyoming ! » s’exclame plein d’ironie Ben, chef de la police tribale à l’adresse de la mignonnette du FBI descendue de Las Vegas. Personne ne lui a dit à mademoiselle Jane (campée par une Elizabeth Olsen au string incendiaire) qu’elle allait se les cailler ferme dans ce trou aussi paumé qu’elle dans la tempête qui l’accueille. Dans cet ici-bas du Pays de la Liberté, là où se perdit naguère la rançon des malfrats du glacial « Nightfall » (déjà peint de Noir et de Blanc par Jacques Tourneur), le visage pâle a choisi de mettre au frais ses indigènes, au pied des abruptes Rocheuses.

« Encore un Indien ! » se résout-on à constater en se remémorant le brave de la « Comancheria », voix de la sagesse qui accompagnait cette baderne de sheriff campé par Jeff Bridges. Sheridan laisse pourtant au loin la poussière texane et lui préfère cette fois le blizzard du Wyoming où vit désormais le paisible peuple Arapaho. Celui-ci a appris à dompter les rigueurs du climat, à résister à ses morsures implacables. L’attrait du confort moderne l’a néanmoins largement détourné de ses tipis traditionnels pour lui faire préférer des baraquements fragiles et à peine mieux chauffés. Petit à petit, des rites anciens ceux d’ici ont fini par perdre la trace, ensevelie sous les congères (à force d’en voir tant et tant, on finit par ne plus savoir à quoi ressemble un visage de mort). Sous l’épais manteau de polar dans lequel il a enveloppé son scénario, Sheridan fait le portrait d’un peuple qui peu à peu se dissout, se fond dans le paysage.

Il n’est d’ailleurs pas le seul à disparaître. Une femme s’écroule dans la poudreuse tandis que d’autres noient leur solitude et leur désespoir du lendemain dans la haine, les drogues et l’eau de feu. « N’ayons pas peur des lumières dures ! » proclame Ben Richardson, chef opérateur sur le plateau de tournage, comme si la vérité devait être mise à nue par ses éclaireurs. Après « Sicario » et « Comancheria » marqués au fer brûlant des terres du Sud Sauvage, le western se fait désormais glacial. L’ex-biker anarchiste qui tient la caméra change son fusil d’épaule afin de dépeindre la colère froide de l’Amérique en perdition qui ne survit plus qu’en comptant sur elle-même. C’est un pays fait pour les guerriers, où la nature a le dessus, où seuls les plus coriaces s’en sortiront. « La chance n’existe pas ici » car en effet, mieux vaut s’en tenir à son instinct et à son sens de l’observation à l’heure de l’ouverture de la chasse.

Voilà qui tombe à pic pour le visage pâle vêtu de blanc chargé de protéger le troupeau des prédateurs trop entreprenants. Jeremy Renner, American sniper bien connu de l’équipe « Avengers », n’a rien perdu de ses aptitudes au tir dans la peau camouflée de Cory Lambert, gardien des Eaux et Forêts de la « Wind River ». Il a le profil parfait du tueur professionnel, de ceux qui fabriquent leurs balles eux-mêmes, de ceux qui sont empoisonnés par une blessure intérieure qui ne cicatrisera jamais. Saisi la corde au cou par la beauté farouche de l’autochtone (comment qualifier autrement la sublime Julia Jones qui pourtant ne fait qu’entrouvrir sa porte), il est néanmoins plus proche d’un James Stewart transpercé par « la Flèche Brisée » de quelque cupidon des légendes sioux. Malgré ses airs de cow-boy (stetson à large bord fendant les vallées enneigées à califourchon sur sa moto-chenille), il est perçu comme un enfant du pays, adopté par les Natifs auprès desquels il s’est trouvé une famille. Flanqué de sa Clarice Starling de circonstance, il fait en sorte que les agneaux ne soient pas ici réduits au silence, traquant le loup et le lion des montagnes (tel Mitchum sur la « track of the cat » de Wellman) jusque dans sa tanière de l’autre côté du col.

Ses deux baladins australiens en bandoulière (Nick Cave et Warren Ellis mettent cette fois du givre sur leurs cordes), Taylor Sheridan nous cornaque sur la piste des disparues, celle qui relie par la route ou à travers bois la petite bourgade endormie aux puits de forage situés de l’autre côté de la montagne. Derrière la porte de la caravane plantée à l’aplomb de la manne souterraine, c’est toujours le même prolo qui cuve sa bière, se distinguant toutefois de l’autochtone par son caractère déraciné. Le scénariste qui, pour la première fois, conquiert le siège de réalisateur, a bien l’intention de faire prendre conscience au spectateur que sur ces terres le temps s’écoule en kilomètres, que dans ce pays loin de tout, d’autres lois semblent s’appliquer car la vie sauvage y reprend ses droits. Si sa caméra parfois s’enfonce dans les forêts balayées par le blizzard, elle sait aussi, quand il le faut, prendre de la hauteur afin de franchir les obstacles naturels et suivre à la trace ceux qui s’aventureraient par-delà la frontière. C’est à croire que la neige a même fini par effacer les limites du territoire, au risque de créer des conflits de juridiction, et c’est à grand peine que la Fédérale parvient à siffler la fin de la récré avant que chacun ne s’étripe pour oui ou pour un non.

« Il est question d’un territoire sauvage, brutal, où le paysage lui-même est un ennemi. » finit par expliquer Taylor Sheridan qui clôt à la lueur d’une lune blafarde son triptyque ombrageux. Triste et poignant état des lieux d’un pays qui n’a plus le moral, « Wind River » ne cherche pas tant à remuer son passé criminel que de s’arrêter un instant sur le triste sort d’un peuple résigné qui n’a même plus la force de déterrer la hache de guerre.

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19 réflexions sur “WIND RIVER

  1. Superbe billet. L’instant de le lire et j’ai été de nouveau plongé en territoire indien, la Wind River qui s’efface dans le blizzard blanc et glacé du Wyoming. Je te tire mon stetson pour ce mélange de poésie et de neige, neige qui a fondu à l’évocation du string d’Elizabeth Olsen…

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  2. Je n’ai pas tout compris à tes envolées lyriques à propos de ce tout petit film chiant comme la neige qui a donné l’occasion au réalisateur et à Jeremy Renner de faire du motoneige et à me casser les oreilles.

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  3. Très déçue de ne pas l’avoir vu au cinéma, il n’est resté qu’une semaine au pathé, j’attends avec impatience la sortie video. Taylor Sheridan est décidément un réalisateur a suivre qui prend plaisir à nous emmener dans les déserts brûlants comme gelés, mais en tout cas abandonnés d’Amérique…

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  4. Il y a du Peckinpah dans ce Wind River pur & dur qui clôt brillamment une supposée trilogie de la frontière .. Taylor Sheridan, un client à suivre ….. à la trace assurément.
    PS / Renner crève l’écran, parole de Shoshone.

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    • « Des temps vont venir où beaucoup de choses changeront. Des étrangers appelés « Hommes de la Terre » s’installeront parmi vous. Leur peau est claire et leurs manières sont puissantes. Leurs cheveux sont coupés courts et ils ne parlent pas une langue indienne. N’imitez rien de ce que font ces hommes mais conservez vos propres usages, tels que je vous les ai enseignés, aussi longtemps que vous le pourrez. »

      Paroles de Cheyenne.

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