Ça (2017)

Stranger Thing

Ca-1

J’ai un gros nez rouge
Deux traits sous les yeux
Un chapeau qui bouge
Un air malicieux

Lon Chaney, célèbre acteur « aux mille visages », estimait que le comble de l’horreur serait de se retrouver face à un clown à minuit. Lui qui fut un terrifiant manchot de cirque ou fantôme défiguré de l’opéra s’y entendait sur la question.  Dans un muet des années 20 signé Victor Sjöström, il était notamment le pauvre « He », paillasse souffre-douleur recevant quantité de gifles dans un numéro particulièrement humiliant. L’histoire ne dit pas si « He » est devenu « It » dans l’esprit de Stephen King lorsqu’il entreprit l’écriture de ce roman à succès, devenu mini-série dans les années 80, et maintenant « ça » réalisé par l’argentin Andrès Muschietti, histoire d’un croque-mitaine à perruque orange qui ne fait désormais plus rire personne. Suivez mon regard…

Avis aux coulrophobes de tous acabits, mieux vaut être amateur du grand barnum de l’épouvante pour apprécier ce qui se trame à nouveau dans les sous-sols de Derry, ville fictive du Maine où, selon le roi Stephen, on peut également croiser un insomniaque et un voyageur temporel venu sauver le président Kennedy. Le clown du spectacle ne tarde d’ailleurs pas à nous chatouiller les miquettes en nous montrant le bout de son pif écarlate depuis sa planque du fond du caniveau. Son petit numéro de séduction à l’adresse du moussaillon en ciré jaune est indiscutablement des plus efficaces, intronisant illico le plus jeunot des Skarsgård comme digne successeur de l’immortel Tim Curry, titulaire du costume dans la version précédente du film.

A l’instar de Freddy Kruger (qui en est déjà à son cinquième forfait si on en croit le fronton du cinoche au moment des faits), ce nouveau Pennywise des bas-fonds de Derry a bien l’intention de se régaler des peurs qui hantent les jours et les nuits de la jeunesse locale. Celle-ci se scinde classiquement entre les caïds à la coupe mulet (la bande à Henry Bowers qui a troqué ici la Plymouth très « christinienne » du roman pour une Pontiac Trans Am davantage dans l’air du temps), et le club des Losers affublés d’un joli panel de tares qui en font les boucs émissaires désignés du collège : Le gros et le myope, le juif et le noir, la rouquine à chaude réputation et le souffreteux hypocondriaque, sans oublier Jaeden Lieberher qui passe d’enfant-lumière du « Midnight Special » à un rôle de bègue chef de bande.

La cloche des vacances a sonné et tout ce petit monde s’éparpille dans une ville qui semble livrée à la loi du plus fort. Pas un adulte à la rescousse puisque « Ma mère va me tuer ! » se lamente Eddie alors qu’il vient seulement de faire tomber ses cachets par terre. Les adultes qui peuplent Derry sont loin d’être des modèles de bienveillance : au mieux ils sont passifs et insensibles à la détresse des plus faibles, au pire ils sont présentés comme d’immondes créatures plus menaçantes les unes que les autres : entre le père aux pulsions incestueuses de Bev et la mère obèse et surprotectrice d’Eddie l’asthmatique, on obtient une belle brochette de psychopathes en liberté. Le microcosme de « ça » est donc habité d’une menace sourde, qui se nourrit des origines d’un bled à l’histoire jonchée de cadavres, émaillée de tragédies enfouies dans les archives. Ici, la jeunesse ne peut compter que sur la solidarité des moins de seize. « Stand by me » titrait un autre best-seller du King, une maxime qui va vite devenir le sésame de la tribu des ratés.

A l’instar du « Super 8 » d’Abrams, « ça » se targue très ostensiblement d’être sous perfusion Amblin, jusqu’aux hallucinations en série qui rappellent à bien des égards celles du « Young Sherlock Holmes ». Pour l’occasion Muschietti se paie les services d’un chef op’ coréen de première classe (Chung Chung-hoon, fidèle de Park Chan-wook), qui file le train de ces gamins aux vélos traçant comme naguère Elliott et son « E.T. » ou encore Mike (qui devient ici le bigleux de la bande) en quête de « Stranger Things ». En déplaçant l’action une trentaine d’années après celle du roman, le réalisateur entend bien jouer sur la fibre revival remise au goût du jour par la série Netflix. Mais coller un poster des « Gremlins » sur une porte de chambre ne suffit hélas pas à faire de « ça » un gage de qualité. Bien vite, cette histoire enchaîne de manière attendue les séquences « à faire peur » : ça s’en va et ça  revient, se planque dans les coins, et bien vite l’artillerie lourde des effets sonores et les jump scares à répétition finit par prendre le dessus d’une intrigue de plus en plus mince.

Il faut dire que le facétieux monstre maquillé se réinvente après avoir subi bien des déboires de gestation. Un réalisateur chassant l’autre (Cary Fukunaga, pourtant habile artisan de la saison 1 de « True Detective »), la genèse de ce film s’apparente la chasse aux œufs revisitée dans le film, aboutissant à cette entité horrifique qui a visiblement perdu la tête. Faute d’une réelle matière à réfléchir autour des apparitions calendaire de la créature polymorphe (l’essentiel de l’intrigue semble avoir été versé dans la seconde partie à venir), le suspense se réduit bien vite ici à savoir qui du New Kid on the Block ou du binoclard timide finira par galocher la rouquine le premier. Assez vite, le défilé de zombies et de succube flutiste passe de la frayeur à l’éclat de rire, tandis que le clown vedette, certes le plus réussi de la ménagerie, finit par manquer sérieusement d’humour. Tout « ça » ne flotte alors plus bien haut, manquant cruellement de profondeur malgré les intentions.

Deux heures durant, Andrés Muschietti cherchera donc à nous persuader que « le film entier présente beaucoup plus d’angles que la simple histoire effrayante qui est montrée dans la bande-annonce », mais il faut bien avouer, au bout du compte, que ce clown-là est un peu dur à avaler.

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23 réflexions sur “Ça (2017)

  1. Quoi, comment ? T’aimes pas ce clown ? Pourquoi ?
    Il te fait pas rigoler ? Est ce que c’est pas un marrant ? T’as intérêt à répondre petit malin sinon i va revenir te voir toi et ta maman et si t’as pas une bonne raison de détester tous les clowns il va te tuer toi et toute ta putain de famille !
    Bon w-e cela dit 🙂

    Aimé par 2 personnes

  2. Ah mais je crois que nous sommes d’accord à 120 %… si on ôte les 4 scènes où ça apparaît… il ne reste qu’une histoire d’ados qui doivent régler des problèmes avec eux-mêmes, la bande emmenée par le mulet et/ou des parents bien gratinés. Un peu léger, pas bien subtil et terriblement répétitif.
    Quant aux jump scares en série systématiques… il ne leur manque que d’être annoncés par une pancarte.
    Pas bien terrible.
    On imagine bien Jessica Chastain malheureuse en amour… n’ayant su choisir entre le bègue et l’obèse (je n’ai pas lu ce King du coup le suspens est entier).

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  3. Une adaptation qui m’a bien plus plu que le téléfilm. Une version peut être encore plus glauque et n’oublie jamais d’être juste sur l’enfance de ses héros avec des adultes aveugles. Très bon casting. Skarsgaard s’en sort bien en Pennywise mais est emmerdé par les jump scares et la musique qui va avec. Un peu dommage car le film aurait mérité une approche moins banale et typique d’un cinéma d’horreur us actuel. Puis punaise c’est autre chose que le pompage complet qu’est Stranger things de l’oeuvre de King…

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    • Décidément les mômes de « Stranger Things » n’ont pas fini de hérisser le poil. Qu’ils aient tout pompé sur King (qui lui même se réclame de Lovecraft et de Matheson), cela va sans dire. Mais est-ce si grave ? Ils auraient pu trouver pire source d’inspiration.
      Le numéro de Skarsgard est très bien en effet.

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      • Comme je le disais sur mon blog, il y a un truc qui m’a gonflé. Première a fait une interview groupée où les Duffer étaient avec Muschietti. A un moment un autre intervenant dézingue le fait de placer le film dans les 80’s sur une question évoquant la nostalgie 80’s qui revient souvent depuis plusieurs années. Puis les deux autres qui baignent dans la nostalgie la plus crasse (oh tiens j’aime ce film et si on faisait une allusion grosse comme un pâté de maison? Et puis celui-là et celui là…) disent alors à Muschietti si son film ne ressemble finalement pas trop à Stranger things vu qu’il se situe aussi dans les 80’s. En gros, ils l’accusent de faire comme eux, qui eux mêmes vont piller dans le roman IT. Soit quand même l’hôpital qui se fout de la charité. Muschietti a bien répondu en disant que pour lui c’était une initiative personnelle et qu’il y a des choses à lui dans le film.

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        • Mouaif, je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que tu essaies de dire (sauf que les Duffer sont vilains et que Muschietti est gentil).
          J’ai lu aussi cette interview. Je ne suis pas sûr que ce soit véritablement un reproche des Duffer à l’adresse de Muschietti, mais simplement un constat, d’autant plus justifié puisque, sauf erreur, cette partie du roman se situe normalement dans les années 50. Mais peu importe les références puisque, d’un côté comme de l’autre, les références sont plutôt sympas et bien amenées. Pour moi, le scénario pêche sur d’autres points évoqués dans ma chronique.

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          • Ce que je veux dire c’est que je vois mal comment tu peux reprocher à quelqu’un de vouloir faire ce qu’il veut avec un livre qu’il adapte, alors que toi même tu vas piller le même livre pour faire la même chose. Fukunaga voulait déjà le faire dans les 80’s. Muschietti aussi. Ils n’ont pas attendu les Duffer.
            Sauf qu’au moins Muschietti fait ce qu’il a envie de faire comme il dit par une approche personnelle. Quant à Stranger things, ses références comme sa communication ne font que m’agacer. Car rien ne semble personnel, ce n’est que du pillage de choses à droite et à gauche. Je ne vois pas de la réappropriation et quand bien même ils utilisent des références, ils le font selon moi très mal. Là où dans It c’est totalement discret et ne sert qu’à poser un contexte. Pas à reproduire. Mais ce n’est que mon point de vue bien sûr. 🙂

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            • D’accord, je comprends mieux ton point de vue.
              Comme tu le sais, j’ai moins d’animosité que toi vis-à-vis de « Stranger Things », ses six épisodes m’ont bien tenu en haleine. J’attends tout de même de voir ce que ça donne sur une saison pleine.
              Ceci dit, tu as raison, le film de Muschietti digère parfaitement ses références, cette touche Amblin qui lui permet tout de même de se profiter de l’appel d’air provoqué par le succès de la série.

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  4. Pas encore vu. Je garde un souvenir ému du « il est revenu » qui a fait les belles heures de M6. Le bouquin de King est très bien et la créature n’y est qu’un prétexte pour explorer les peurs d’enfants devenant adolescents et le mal qui ronge insidieusement l’Amérique et le monde des adultes.

    Aimé par 1 personne

  5. Ta prose est convaincante même si je serai moins dur que toi sur le film. Certes, il ne fait pas peur et il est assez formaté mais l’ensemble tient la route (je suis d’accord, le clown aurait pu être plus réussi) malgré la longueur. Je pense notamment à qqs séquences vers la fin. Bon, ok sur le baiser un peu two much…

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    • La plupart des apparitions du Clown sont très réussies. Il reste tout de même un cran en-dessous de Freddy question humour noir pervers.
      Par contre, c’est long en effet, pour des situations qui ne font finalement que se répéter.
      Encore une fois, pour Halloween, ça se déguste comme une friandise.

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