Debout les morts !
« Nous n’avions pas besoin de jouer, nous n’avions qu’à nous souvenir. »
Charles Vanel
Dans le film de Christian Carion « Joyeux Noël », une cantatrice vient apaiser les esprits des réveillonneurs transis de froid au fond de leur tranchée congelée d’un petit coin des Flandres. Serait-ce décidément une manie germanique que de pousser la note au fond du boyau puisque déjà dans « les Croix de Bois » de Raymond Bernard, un ténor venait combler de sa voix chaude la solitude du patrouilleur français ? La pax musica n’aura hélas qu’un temps, celui d’une « Stille Nacht » rapidement emportée par le ramdam effrayant des gros calibres qui tombent du ciel avant même que les premiers rayons du jour aient sauté le parapet de la tranchée d’en face.
Né de la première salve sonore des films sur la Grande Guerre (avec ses homologues allemand « Vier von der Infanterie » de Pabst et américain « All quiet on the western front » de Milestone), le réalisateur français entend bien nous en mettre plein la vue. Mais contrairement à son collègue Léon Poirier qui, du temps déjà révolu du cinéma muet, avait eu de Verdun une « vision d’histoire », Raymond Bernard entend bien nous en mettre aussi plein les oreilles du fracas des combats. Il fait installer de nombreux micros sur le plateau de tournage afin d’enregistrer le bruit de la guerre (ou ce qui s’en rapproche). Pour la première fois, le spectateur entendra le sifflement strident des obus qui pleuvent, le vacarme abominable des explosions, et le bruissement angoissant de la mine qui creuse son chemin sous les pieds du soldat impuissant. Cette symphonie mortuaire et tumultueuse impressionnera autant les spectateurs de l’époque que ces fondus enchaînés étourdissants d’assauts furieux, où les gars tentent péniblement de sauver leur peau entre les trous d’obus et les séchoirs en barbelés. « C’était en 1931, dans les décombres du fort de la Pompelle. Au mont Cornillet, dans cette région de Champagne, meurtrie à ce point qu’il semblait que la vie se fût retirée à jamais de cette terre. Pas un coin du sol qui ne porte encore la trace de la tourmente. Les tranchées, les entonnoirs immenses, les abris étaient à peine comblés. L’herbe nulle part n’avait repoussé. » se souvenait encore le fils de Tristan Bernard.
En lui, la Pathé-Natan avait deviné l’envergure d’un cinéaste à même de tailler dans ce qu’il restait de vif de la mémoire de cette guerre affreuse un monument cinématographique à l’aune de l’œuvre littéraire. Dorgelès ne fut d’ailleurs pas mis sur la touche, suivant de sa plume le déroulement des opérations sur le front du scénario. Afin de garnir au mieux ses rangs de recrues qui feront de crédibles poilus, Bernard n’hésite pas à mobiliser les anciens combattants. Ainsi, « le mitrailleur reprenait sa place, le grenadier emplissait à nouveau sa musette, son lancé n’avait rien perdu de sa perfection. » ajoutera-t-il dans un article du magazine Pour Vous. Parmi les lauréats de la croix de guerre qui incorporent le bataillon des têtes d’affiche, on trouve en bonne place le brave Vanel. Mais c’est bien Pierre Blanchar qui lui vole la vedette ou, mieux encore, l’impayable Gabrio qui prête sa gouaille sans pareille au truculent Sulphart.
L’impact est retentissant, la sortie sur les écrans en grande pompe, au point qu’Hollywood réclamera sa part de mémoire : on la confiera aux bons soins d’Howard Hawks qui signera un remake en 36 sous le titre « the road to glory » avant même que Kubrick n’ait songé à emprunter un sentier parallèle. Chaque 11 novembre ou presque appelle à lever haut cette bannière de Noir et de Blanc, invite à observer cet assourdissant silence qui accompagne les morts au garde à vous, à recueillir son vibrant témoignage. De profundis, Raymond Bernard réveille les copains du champ d’honneur pour qu’ils s’adressent aux survivants, pour les prévenir en implorant le « plus jamais ça ». Son ouverture funèbre qui associe en fondu les champs interminables de croix blanches aux soldats immobiles et silencieux marque les esprits autant que les visions à l’expressionnisme empreint de spiritualité : le défilé des combattants français et allemands morts montant au ciel accompagnant la lente agonie du soldat qui, après avoir souffert le martyr au combat pendant dix jours, « DIX JOURS », finit par crever tout seul auprès d’un arbre qui l’aura précédé dans l’au-delà.
Le film commence pourtant sur un ton détendu, la fleur au fusil, lorsque la bleusaille Demachy, rejoignant sa compagnie, se félicite de la drôlerie de ses camarades (malgré les quolibets de l’inénarrable Sulphart) en se disant « je savais bien que ce serait plus marrant qu’à la caserne ». La guerre à ce moment semble avoir pitié de ces uniformes aux couleurs vives et de leur bonne humeur pour tout blindage. Pourtant, la mémorable scène de la sape sous le gourbi, menaçant d’envoyer les gars ad patres à tout instant, rappelle l’incertitude du sort réservé aux biffins. Dès lors que les bleuets touchent leur Adrian, c’est le déchaînement infernal qui s’abat sur eux. Dans une reconstitution de combats aux allures de documentaire, Bernard mixe la cadence infernale de la mitrailleuse allemande aux détonations assourdissantes et incessantes de l’orage d’acier. A l’écran la guerre est partout, dans chaque recoin de l’image : on se bat dans les plaines, on se bat dans les rues. « Ce film, c’est la guerre elle-même ! » lance même Jacques Meyer dans son article de Cinémonde.
Poussant le morbide jusqu’à son extrémité funéraire, Bernard accompagne ses soldats jusqu’au cimetière où l’on se bat aussi, cynisme poussé à son paroxysme qui voit les hommes ensevelis en terrain propice, leur chair déchirée par l’acier fossoyeur. Sous un tel marmitage, tout est bon pour se mettre à l’abri, quitte à utiliser le corps d’un trépassé en guise de parapet. Au bout de cette voie pavée de cadavres, le pauvre Demachy n’aura d’autre issue que de se tourner vers le ciel, firmament silencieux vers lequel il accuse à son tour dans un élan emphatique : « au secours, on assassine des hommes ! » Pauvre petit soldat qui venait ici gagner sa croix de guerre, finalement il aura son nom sur la croix de bois.
Je me demande pourquoi je n’ai pas mis ce film dans mon top… Rien que l’intro est génial…
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Ce film est un monument, un incontournable. Il fait partie de la liste premium des films sur le sujet. Nous nous étions fixés plutôt une liste de héros de l’ombre. 🙂
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J’ai surtout un gros problème de mémoire et parfois (trop souvent) j’oublie les titres… Et ma mémoire me revient après la lecture d’une critique…
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La mémoire étant au cœur du sujet de ce 11 novembre, nous ne pouvions pas trouver film plus pertinent pour raviver la tienne.
Je te rassure, la mienne me fait aussi défaut parfois dans d’autres domaines. 😉
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D’accord à 200%. Replacé dans son contexte de l’époque, ce film est MO-NU-MEN-TAL ! Indétrônable de mon Top 3 films de guerre.
« Oui, tu l’auras ta croix, si ce n’est pas la croix de guerre, c’est que ça sera la croix de bois » (chant).
Il faut que je chronique ce film chez moi.
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Au passage, Raymond Bernard est mis en avant, notamment à travers ce film, par Bertrand Tavernier dans l’épisode 6 de sa série Voyages à travers le cinéma français en cours de diffusion sur Ciné+ Classic. Pour info, je démarre une chronique de cette série sur mon blog.
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J’ai le DVD de cette somme patrimoniale mais je ne m’y suis pas encore attelé. Je ne savais pas que Tavernier s’arrêtait un instant sur l’œuvre de Bernard, mais cela ne m’étonne guère.
Je vais lire cela, merci pour l’info. 🙂
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Le DVD que tu évoques est probablement celui du long métrage Voyage à travers le cinéma français dans lequel il y a plein de belles choses mais Raymond Bernard n’y est pas cité. Ce réalisateur est cité dans l’épisode 6 de la série diffusée depuis 1 mois sur Ciné+ Classic. Cette série sera disponible en DVD et BR fin 2018. Entre temps, elle sera diffusée sur France 5.
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Monumental comme le fut d’ailleurs cette première, en présence du président Paul Doumer, dans un Moulin-Rouge dépossédé de son french cancan et à la façade redécorée :
http://photos.cinematreasures.org/production/photos/203211/1488983838/large.png?1488983838
« Et je vis que le Président de la république pleurait. Ce fut l’instant le plus émouvant de ma carrière. » R.B.
Chronique impérative en effet.
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C’est bien triste.
Pourtant j’espère voir ce film un jour qui sait.
Même si pour nous qui n’en avons pas connu, et j’espère ne jamais connaître, la guerre est presque surréaliste.
On a beau implorer le ciel vide et l’homme sourd, je pense toujours à la phrase très simple mais plutôt juste de Nino Ferrer : « un jour ou l’autre il faudra qu’il y ait la guerre, on le sait bien. On n’aime pas ça mais on ne sait pas quoi faire… »
C’est bon tu l’as en tête?
Bon défilé.
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Merci, j’en reviens justement : Chemin des Dames et temps de circonstance. Un 11 novembre pluvieux, sous la grisaille et dans le ton.
Espérons tout de même que les paroles de Ferrer ne soient pas si prophétiques.
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Je suis allée à Verdun et douomont par un jour de grand soleil. C’était encore plus irréaliste.
Je me fais un cycle Clouzot dans mon Art and Try.
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C’est Vanel qui prend le volant alors. 😉
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Le salaire n’est pas à mon programme: Manon. Le corbeau et Quai des orfèvres pour l’instant.
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« Quai des orfèvres », quel film formidable !
Au passage, Clouzot a aussi les honneurs de France Culture :
https://www.franceculture.fr/emissions/plan-large/henri-georges-clouzot-et-ses-mysteres-il-est-un-auteur-complet-a-la-croisee-de-tous-les-arts
ça peut peut-être te servir.
Mais une question me taraude soudain : Art and Try, what is it ?
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Et aussi rétrospective Clouzot à la cinémathèque. Cf. mode d’emploi Clouzot (http://www.cinematheque.fr/article/1111.html) et articles annexes.
Je suis en train de finaliser un article sur Le corbeau, un film à l’histoire très chahutée. Je pense pouvoir le publier demain ou après-demain.
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Un grand classique en effet – le livre de Dorgelès, que j’avais entamé il y a longtemps mais pas eu le temps de finir à l’époque, m’attend dans ma pile de livres à lire qui concurrence ma pile de films à voir dans le genre tour de Babel.
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Sur la guerre de 14, c’est un classique parmi d’autres (Barbus, Chevallier, etc…). Ceci dit, le film relate bien l’humeur changeante du roman je trouve.
J’ai moi-même un Dos Passos en souffrance.
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Le plus beau livre que j’ai lu sur la guerre de 14, c’est A l’Ouest rien de nouveau de Remarque. Extraordinaire.
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Remarquable, oserais-je même. 😉
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Les deux mon général. 😉
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Très bel article qui fait honneur à un film malheureusement oublié de la plupart. Le climat de tension psychologique, la violence des combats, tout ici est puissant, dur et étouffant, et le tout atteint son paroxysme dans les dernières minutes qui deviennent une éternité insoutenable. Un des meilleurs films parlants sur la Première Guerre Mondiale sans aucun doute.
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Merci beaucoup !
Le film eut d’ailleurs un retentissement considérable à l’époque (c’était la première fois que l’on « entendait » aussi fidèlement l’écho de cette guerre encore dans toutes les mémoires). Il contribua largement à la célébrité de son réalisateur que l’on réduit d’ailleurs trop souvent et injustement à ce seul coup d’éclat. Son plaidoyer pour le « plus jamais ça » ne fut hélas pas suffisant pour prévenir la guerre suivante.
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