Le juge FAYARD dit « le SHERIFF »

L’affaire est dans le SAC

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« J’aime bien Boisset. Pas tellement parce que c’est un bon metteur en scène, mais parce que si tu lui mets un marron, il te le rend aussi sec. »

Patrick Dewaere

Yves Boisset renfile son par-dessus de journaliste d’investigation avant de tourner « Le Juge Fayard dit le Sheriff ». Cette transposition à peine maquillée de l’enquête menée quelques années plus tôt par le juge François Renaud (premier juge d’instruction à être abattu depuis la fin de l’Occupation) entend bien, à la manière d’un Francesco Rosi, pointer du doigt tous ceux qui ont fait « main basse sur la ville ».

Dès l’ouverture, un survol en hélicoptère montre bien que nous ne sommes pas ici au cœur de l’agglomération lyonnaise dont les dossiers encore trop brûlants ne peuvent être étalés sur grand écran, mais dans le chaudron de Saint-Etienne, entre barres d’immeubles fraîchement construits et zone industrielle noircie par des décennies de tradition houillère. Des exploitations familiales, implantées pour certaines de longue date dans le tissu social, et dont les patrons de moins en moins scrupuleux se laissent aller à quelques aménagements au regard des lois. C’est dans une usine en grève que Boisset fait débarquer son juge, un Patrick Dewaere impeccable, à la petite moustache finement taillée pour lui donner l’étoffe du magistrat inflexible et indépendant. Il vient pour interpeler le patron de l’usine Camus, soupçonné de malversations envers ses ouvriers mais soutenu bien sûr par une bonne partie des cadres. « Il s’agit d’un chef d’entreprise, pas d’un parrain de la Mafia » objecte le procureur devant le zèle judiciaire de son subordonné. On nage pleine lutte des classes post-soixante-huitarde et quelque raccourci facile voudrait que l’on tire la couleur de ce juge immédiatement vers le rouge. « Y a pas de juge rouge ! » s’emporte-t-il devant la remarque de sa secrétaire, « y a seulement des juges qui essaient de faire leur métier. » Et tout comme le personnage, on se dit qu’on tient là suffisamment de braises pour faire de ce film un brûlot.

Pourtant, le scénario va se détourner de l’affaire, le procureur général ayant opté pour l’étouffement méthodique en la retirant des mains de cet encombrant magistrat à la « nuque raide ». Notre intérêt va donc se reporter sur un incident de bien moindre envergure : un petit braquage de station-service mené par cette impayable tronche de fripouille de Roland Blanche. Ce menu fretin, la police ne va pas tarder à le coffrer mais il s’avère avoir un alibi au bras long et aux couleurs bleu blanc rouge. Revoilà Boisset la main dans le S.A.C., cinq ans après « le saut de l’ange » son polar sur le milieu marseillais avec Jean Yanne et Sterling Hayden, quatre après « l’attentat » inspiré de l’affaire Ben Barka dont on sait la participation plus ou moins avérée du Service d’Action Civique. Cette fois, le réalisateur affiche la couleur, cite à maintes reprises le nom de l’organisation musclée créée par Pasqua et brandit même la carte de membre face caméra ! Une véritable audace de sa part et surtout une preuve de grand courage qui lui vaudra néanmoins, par la suite, de nombreux problèmes. Le moindre d’entre eux fut certainement le remplacement de chaque mention du S.A.C. (et elles sont nombreuses dans le film) par un « Bip » plutôt éloquent. « A chaque « bip », les spectateurs prenaient un malin plaisir à crier « SAC salauds ! », « SAC assassins ! » raconte avec une pointe d’amusement Boisset dans ses mémoires, satisfait finalement de cette tentative de censure absolument ratée.

En pointant du doigt les activités criminelles des membres de cet ancien service d’ordre gaulliste, Boisset et son Juge nous ramènent invariablement vers l’Algérie où sont nées des alliances toxiques et contre-nature. OAS et barbouzes auraient donc enterré leurs grenades à fragmentation contre un juteux système de blanchiment de billets reversés par la suite dans des partis politiques ou des investissements privés ? Evidemment, l’expérience du terrain, l’odeur de la poudre, ne peut tenir ce genre de baroudeur totalement éloigné de tout passage à l’action, nous gratifiant d’un braquage de « Stéphanois » dont n’a sans doute pas manqué de s’inspirer le plus flic des acteurs/réalisateurs français Olivier Marchal pour son film sur « les Lyonnais ». Peut-être y a-t-il un peu de Monmon Vidal dans le personnage du Capitaine magistralement campé par un impérial Marcel Bozzuffi « blondifié » ?

Boisset, quant à lui, penche plutôt pour la figure de Pierre Pourrat alias « le docteur », « un truand redoutable rescapé des Commandos Delta de l’OAS et recherché par toutes les polices » comme il l’écrit dans son livre, et qui semble même s’être invité incognito aux abords du plateau de tournage ! Il est assez troublant de voir s’approcher d’aussi près fiction et réalité, surtout quand celle-ci revient vous frapper mortellement quelques années après de trois balles de 9 mm parabellum. « L’un des plus ardents défenseurs du film » écrit Boisset « était l’un des responsables du Syndicat de la Magistrature, le tout jeune juge d’instruction Pierre Michel. » Ce violent retour de bâton de la réalité montre bien, à l’instar des films-dossiers transalpins, l’extrême isolement et la terrible vulnérabilité de ces hommes contre. Des jusqu’au-boutistes un peu idéalistes, ne renonçant pour rien au monde (pas même pour sauver une vie de couple) à mener à bien leur instruction.

Dans sa froide détermination (mâtinée comme il se doit de quelques coups de sang à la Dewaere), sa maigre attention portée à son entourage de collaborateurs, sa rudesse même qui le met plus d’une fois en porte-à-faux avec la légalité (« ce n’est pas la Gestapo ici ! » lui dit un médecin lorsqu’il malmène un témoin sur son lit d’hôpital), Fayard rappelle quelque peu la glaciale Isabelle Huppert confrontée à « l’ivresse du pouvoir » dans un très bon Chabrol. « Vous allez vous retrouver tout seul » prévient Pichon, la collaboratrice du Juge. « Je sais ce que je fais et je ne suis pas seul. » lui répond-il, et Boisset de lui adjoindre d’autres forces vives capables de balayer ces scories faisandées qui empuantissent les institutions de la République. L’alliance virile du Juge joué par Dewaere avec un flic confié à Philippe Léotard, tous deux épaulés par un Jacques Spiesser abonné au cinéma de Boisset, entend montrer qu’il ne s’agit en aucun cas d’un homme seul. Et lorsqu’enfin les affaires semblent définitivement enterrées avec le cercueil du Sheriff, les dossiers reviennent donner la charge aux coupables encore en liberté, et le spectateur de jubiler de plaisir même des années après.

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11 réflexions sur “Le juge FAYARD dit « le SHERIFF »

  1. Je l’ai vu à sa sortie… je pense que j’apprécierais mieux aujourd’hui.
    Revoir Dewaere est toujours un grand moment.
    Il torpillait l’idée du juge assis derrière un bureau. Je me demande si ce genre de personnage existe IRL.

    Aimé par 1 personne

    • Difficile d’être déçu quand Dewaere tient le haut de l’affiche en effet.
      Le cinéma de Boisset, s’il n’est pas d’un style à toute épreuve, témoigne néanmoins d’un engagement fort, et surtout il reflète une époque pas si lointaine, et pas si éloignée de ce qu’on pouvait voir en Italie également.
      Des juges d’instruction hauts en couleur, on en a vu défiler dans les médias, à commencer par le fameux Juge Michel abattu en 81. Est-ce qu’ils existent encore aujourd’hui sous cette forme ? Je ne saurais dire…

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    • Bonsoir Dasola,
      Le film, de part les barbouzeries politiques qu’il dénonce, a en effet suscité une certaine bronca comme le raconte très bien Boisset dans ses mémoires. Dewaere est en effet excellent dans ce rôle. Merci de ton passage.

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