VENGEANCE

Où vas-tu Johnny ?

vengeance_1

« J’étais fasciné par ses yeux, qui, lorsqu’on les voit, sont d’un bleu incroyable. »

Johnnie To

Quand Johnnie a rencontré Johnny, ensemble ils fomentèrent une histoire de « Vengeance ». Johnnie To avait imaginé son film comme le troisième volet d’une trilogie dite « des tueurs associés » entamée avec « the mission » et « exiled ». Faute de Delon, son Costello prenait alors l’allure de notre idole nationale, particulièrement classe dans ce costard de samouraï melvillien.

Comme fasciné, To filme son profil de loup abattu, sa silhouette hiératique et chenue, capture quelques gros plans de son regard de saurien préhistorique à peine fendu sur une peau de lézard. C’est plutôt quand vient le moment de prendre la parole que le bât blesse avec Johnny. Il a beau se retrancher dans l’underplay pour camoufler un manque d’interprétation flagrant, son timbre grave sonne atrocement faux dès lors qu’il ne l’emploie pas pour pousser la note sur la scène du Stade de France. Heureusement, Johnnie To, respectant à la lettre la voie initiée par maître Melville, adopte de ce point de vue une rigueur ascétique et un minimalisme salvateur. Cela lui permet d’user au mieux de la silhouette du chanteur comme d’une ombre venue d’ailleurs, un blanc vêtu de noir venu accomplir sa vengeance. L’autre compatriote à rejoindre les rangs de cette production hong-kongaise est Sylvie Testud. Déjà très à l’aise autrefois en secrétaire au service des Nippons (dans la peau d’Amélie Nothomb pour « stupeur et tremblement »), la voilà épouse chinoise victime collatérale d’un règlement de compte mafieux.

L’argument de départ du film rappelle ainsi énormément l’excellent film de Steven Soderbergh « l’Anglais » qui voyait un Terrence Stamp déterminé débarquant aux US pour venger sa fille. Et c’est bien là l’écueil principal de « Vengeance » qui, durant ses deux premières bobines, se contente de nous renvoyer vers des situations déjà vues, sur lesquelles To aurait ajouté sa signature, comme une sorte de produit de contrefaçon habilement retravaillé. Mais quelle signature en vérité ! A-t-on jamais vu plus belle fusillade que celle qui se joue nuitamment sous un déluge romantique de feuilles d’arbres, éclairée par une pleine lune qui joue à cache-cache avec les nuages. « Qui t’avait éborgnée l’autre nuit ? T’étais-tu cognée à quelque arbre pointu ? » se demandait Musset dans un poème de jeunesse. C’était peut-être une balle perdue au contraire, car dans tout bon film de gangster signé Johnnie To, le gunfight est roi. Il se décline de préférence à l’arme de poing, pistolet automatique à chargeur quasi illimité dont les décharges répétées rythment le ballet très chorégraphié des corps tendus ou fracassés par les impacts violents rehaussés d’une fatidique giclée rouge sang aussi graphique qu’artificielle.

Dans ces règlements de compte à distance, filmés dans un environnement de western très léonien (avec ralentis, guitare mélancolique et dilatation temporelle), le réalisateur propose de réduire la distance induite par l’arme employée pour une explication quasi au corps à corps dans une décharge où les protagonistes se protègent derrière d’énormes cubes de papiers compressés. Magnifique trouvaille visuelle qui offre au film l’occasion de sortir des sentiers battus du genre, un surcroît de poésie bienvenu dans un script de brute qui refuse de briller par son originalité. To étant parmi les metteurs en scène les plus doués pour capturer les nuits urbaines de cinéma (comme dans son magnétique « PTU »), les pluies battantes et les envolées de feuilles mortes, cette haute charge esthétique finit par convaincre, sans qu’il faille pour autant regretter de n’avoir pas grand-chose d’autre à Smet sous la dent. Et pourtant, en la matière, « il suffira d’une étincelle » comme chantait l’autre.

En effet, dès lors que le scénario s’empare pleinement du thème de la mémoire, « Vengeance » offre alors son second visage. On y découvre une vraie réflexion sur le pardon (pourtant inenvisageable ici), qui se change en oubli nécessaire pour laver l’affront, effaçant  l’amertume des passions destructrices. Frappé d’une amnésie progressive, séquelle d’une vieille blessure à la tête qui, à la manière d’un Alzheimer, lui fait oublier ses motivations, Costello finit même par confondre amis et ennemis, peu à peu attiré vers le gouffre de cette mémoire en désagrégation. Avant de perdre totalement tous ses repères, il les immortalise sur des polaroïds et inscrit leur nom dessous, et même si c’est une idée pompée sur le « Memento » de Nolan, elle est particulièrement bien employée ici.

Affublé d’une équipe de mercenaires recrutés sur place, à la tête de laquelle on trouve l’excellent Anthony Wong (vu dans le triptyque « infernal affairs », plus classe que jamais), le Français entend faire la peau à celui qui s’en est pris à sa fille, son gendre et ses petits-enfants. Il faut apprécier ce recul par rapport au sujet sulfureux qui entame le film, même si la morale traditionnelle est sauve (« il y a toujours une force invisible qui punit les méchants. Un petit fragment de philosophie bouddhiste… » explique To dans les Cahiers). Il permet de remettre en question la légitimité de l’acte vengeur en l’estompant dans l’obscurité d’une mémoire déclinante, comme un engrenage fatal qui brusquement perd sa raison d’être. Et si la mémoire flanche, le film en revanche se porte plutôt bien.

vengeance-2

17 réflexions sur “VENGEANCE

  1. OMG. Le plus mauvais To. Beau certes mais involontairement risible.
    Johnny sapé comme jamais et comme l’inspecteur gadget venait de passer sous le scalpel d’un chir » qui mériterait la chaise electrique. Son nez était transformé en grosse patate et sa peau ressemblait à la surface de la lune. Mais ce n’était rien par rapport au fait qu’il était incapable de proférer un dialogue sans provoquer l’hilarité.
    Malgré son physique de cow boy, le cinéma n’était pas fait pour lui sauf dans L’homme du train de Leconte, sans doute parce qu’il ne parlait pas… Là ok il y était melvillien.
    Étrange hommage car c’est dans doute le film oú le chanteur abandonné touche le fond du ridicule. Il était meilleur chez Godard ou Costa.

    C’était pas déplaisant d entendre du Johnny en boucle pendant 24 h dans MON France Inter. J’avoue que le Poème sur la 7eme m’a fichu des frissons. Mais tout de même il a pas inventé l’ampoule Johnny…
    Je pense surtout à sa femme et ses 4 enfants et aux jours de merde qu’ils sont en train de vivre… offerts en pâture aux média. Sans compter que Johnny devait prendre une sacrée place…

    Mais mardi soir sur la 2 je suis tombée en zappant sur Jean d’O et j’ai été aimantee à l’écran. Quel régal de chaque instant.
    Il espérait ne pas mourir le même jour qu’ne star qui lui violerait la vedette 🙂

    Aimé par 2 personnes

    • Pas vu tous les To loin s’en faut, mais stylistiquement c’est classe. Sur la perf de notre chanteur abandonné, comme je le dis, c’est mieux qd il la boucle. De là à en faire son pire moment, faut pas pousser Lelouch dans les orties.

      J’ai bien compris que tu n’etais pas tellement t-shirt de loup et Harley Davidson (of a bitch comme dirait l’autre), et je ne t’en blâme nullement. Mais bon à force de se gaver d’idole des jeunes depuis trois jours, on finit par retrouver qq titres qui, en leur temps, avaient une « gueule ».

      J’espère Que tu n’as pas loupé la lettre posthume de Jean d’O chez Busnel, grand moment !

      J'aime

  2. Ah mais je crois qu’il est le seul à avoir rendu le dernier Lelouch supportable.

    Je suis restée dans ma voiture pour finir d’écouter une chanson de Johnny que je ne connaissais strictement pas : L’attente.
    Texte, mélodie, interprétation parfaits.

    Merdache j’ai raté Busnel.

    J'aime

  3. Bonjour princécranoir, merci pour cet hommage à Johnny qui sort des sentiers battus. Je n’ai pas vu le film mais je compte bien réparer cet oubli. Je l’avais bien apprécié dans l’Homme du train de Patrice Leconte. Bon samedi.

    Aimé par 1 personne

    • Cette escapade exotique me semble en effet assez notable, au moins formellement, pour être citée parmi les curiosités cinématographiques dans la carrière de feu Hallyday.
      Il faudrait que je revoie aussi « l’homme du train » en effet, bien que le film ne m’ait pas emballé la première fois.

      J'aime

  4. Le seul film que j’ai vu de Johnnie To donc je ne peux pas trop comparer. En revanche, le film m’avait bien plu. Assez simple mais les acteurs assuraient.
    Par contre la carrière cinématographique de Johnny… j’aurais retenu au moins l’impayable Terminus. Il faut le voir pour le croire.

    Aimé par 1 personne

  5. Le film est imparfait mais loin d’être honteux. Il faudrait que je le revois mais j’en garde quand même quelques bons souvenirs de ce long métrage qui ne sera pas le plus mauvais dans la filmo d’Hallyday

    Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s