MAUVAISE GRAINE

D.D. l’embrouille

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« Mauvaise Graine », film plein de culot qui mériterait d’être mieux connu, reste l’unique réalisation indépendante de Wilder. C’est, si l’on veut, son « Reservoir dogs ».

Cameron Crowe

Elle venait de fêter son siècle d’existence quand soudain elle a disparu. Lorsque Danielle, la musicienne de quatorze ans fut invitée au « Bal » du cinématographe, son merveilleux carrosse de succès plus jamais ne se transforma en citrouille, faisant d’elle la Darrieux, la plus pimpante des fiancées de Paris. Il lui suffit alors d’un sourire, d’une démarche chaloupée en lisière du Bois de Boulogne pour qu’elle alpague un riche monsieur à la Packard verte. Trop heureux de l’avoir attirée dans son bel attelage c’est en terrasse à Longchamp qu’il comptait bien conclure. Fort marri il se trouva pourtant puisque la belle plante s’avéra être sortie d’une « Mauvaise Graine » plantée par un  Billy Wilder déjà bien malicieux.

Lorsqu’elle entre au service de l’immigré berlinois de passage dans la capitale, Danielle Darrieux a déjà une carrière solidement assise sur près d’une dizaine de longs métrages. Wilder peut donc compter sur la complicité active de cette comédienne de dix-sept ans à peine, mais déjà dotée d’un talent hors-norme et d’un charme tout à fait irrésistible qu’il entend bien mettre à son avantage : « la caméra révèle progressivement une robe de velours, avec épaulettes et manchons de fourrure, des gants-fourreaux noirs à faire pâlir Gilda, et un béret savamment incliné sur un visage de porcelaine. La star est un bijou sorti de son coffret. » écrit Jérôme Jacobs, certainement pas insensible non plus à la demoiselle en maillot de bain que Pierre Mingand porte dans ses bras un peu plus loin. Quelques jolies robes (« c’était sa robe à elle car il n’y avait pas d’argent pour payer un modéliste » se souvient Wilder) serviront à magnifier le charme mutin de cette vedette en herbe qui se laisse conduire dans les plus beaux endroits de la capitale. « Monroe, Stanwick et MacLaine connaîtront toutes leurs plus grands succès en jouant des variations sur ce personnage. » constate le réalisateur Cameron Crowe dans son livre d’entretiens avec Wilder.

Dans la droite ligne semi-documentaire tracée par son précédent film collaboratif « les hommes, le dimanche », Wilder installe une caméra sur un camion et déboule fast and furious sur les grands boulevards parisiens, comme avant lui Ruttmann unter den Linden. Le sentiment d’urgence qui se fait sentir dans ses prises de vue, ces courses-poursuites effrénées à travers ponts, tunnels et place de la Concorde, est celui d’un homme en fuite, d’un expatrié sans espoir de retour qui a du jour au lendemain quitté travail (journaliste installé, il était également une plume appréciée dans le milieu du cinéma), famille (sa mère disparaîtra à Auschwitz), et patrie. A bien des égards, il se retrouve comme son personnage, Henri Pasquier, ce fils à papa interprété par l’oublié Pierre Mingand, qui a décidé de larguer les amarres pour intégrer le commerce prospère du vol de voitures. Il faut dire qu’il est du genre à rouler des mécaniques le Riton, amateur de carrosseries de luxe qui font craquer les jouvencelles du pont Alexandre III.

Wilder se souvient des conditions précaires de tournage : « Nous n’avions pas de studio. La plupart des intérieurs ont été tournés dans un garage reconverti pour l’occasion. » Au fond du garage Monico, il ne fait pas chaud à en juger par la buée qui s’échappe de la bouche des comédiens. Certes, les dialogues ne sont pas ce qu’il y a de meilleur dans ce film qui compense par une profusion de scènes d’action débridées agrémentées de quelques situations gaguesques dont il se fera une spécialité. « Mauvaise Graine », qui initialement devait être une comédie pure, compte dans son effectif bon nombre de personnages pas piqués des vers. Derrière la cloison coulissante du garage clandestin, on verra passer des autos de toutes les marques et des énergumènes de toutes les espèces : il y a ce drôle de « Zèbre » dans son costume à rayures (interprété par Jean Wall) jamais en retard d’une gaffe ou d’une maladresse quand il ne conduit pas comme une andouille. C’est en tout cas l’avis du mécano confié aux bons soins de Paul Velsa, amateur de cacahuètes qu’il a piquées dans le bleu de travail d’un Africain à l’accent à couper au couteau. Quant à Jean, le frangin de la jolie Jeannette, son truc ce serait plutôt les cravates qu’il collectionne éperdument jusqu’à leur donner même un petit nom.

Sous la houlette d’un chef de bande peu scrupuleux tout ce petit monde s’emploie dans la bonne humeur à faire en sorte que cette petite entreprise ne connaisse pas la crise. Ce sens de la combine fait écho au pari de la débrouille d’un Wilder qui compte sur ses camarades de l’hôtel Ansonia pour lui prêter main forte. « Il y avait deux ou trois écrivains et nous avons vendu une histoire que j’ai dirigée avec Alexander Esway, un Hongrois qui était un réalisateur-né. » raconte-t-il en entretien avec Cameron Crowe. Si Esway est bien crédité au générique en tant que co-réalisateur, la Darrieux n’a de souvenir que de Wilder à la manœuvre. Il laisse tout de même le soin à ses camarades d’exil, Franz Waxman et Allan Gray, de composer une musique enlevée propre à rythmer les péripéties de ces fous du volant.

De la comédie bon enfant le film rétrograde in fine vers le drame, car ce train de vie à tombeau ouvert aura tôt fait d’en laisser plus d’un sur le carreau. Fini le temps du batifolage en piquant une tête à la plage de l’Isle-Adam. Le crépuscule marseillais invite à l’escapade vers les lointaines colonies. Billy Wilder, à l’instar d’Henri et Jeannette, abrégera sa carrière parisienne pour gagner d’autres horizons. « Mauvaise Graine » fait figure de parenthèse vivifiante, une escale française avant de conquérir Hollywood. Un coup d’essai qui, à défaut d’être un coup de maître, laissait deviner qu’il y avait du potentiel chez ce réalisateur.

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8 réflexions sur “MAUVAISE GRAINE

    • Ce premier film de Wilder « seul » me semble encore tellement empreint de cette vigueur déployée par ces courants expérimentaux et documentaires en vogue jusqu’à l’avènement du fascisme. Un cinéma de résistance en qq sorte.

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  1. Bonne idée que de visionner ce Wilder rare que je n’ai pas vu, ni d’ailleurs Les hommes, le dimanche que tu cites à bon escient. J’aimerais bien voir les deux. J’ai son livre d’entretien avec Cameron Crowe qui est très bien. On se trompe rarement avec un talent du calibre de Wilder.

    Aimé par 1 personne

  2. J’avais renoncé à jouer les correctrices mais là c’est trop :
    fort mari…
    plantée un Billy Wilder…
    assise sur une près…
    fasy and furious…
    un expatriés…
    Et un accent mais on.va pas chipoter 🙂

    Un visage de porcelaine c’est tout à fait ça.

    C’est quoi conduire comme une andouille ? 🙂

    Aucun souvenir de ce film en te lisant. Pourtant son titre me cause.

    Aimé par 1 personne

    • Et voilà. J’ai changé quelques plaques et mon article est tout neuf, ni vu ni connu. Je te garde comme conseillère technique 😉
      « Conduire comme une andouille » faut voir ça avec le mécano de chez Monico vu qu’il est à l’origine de cette appréciation charcutière. Ce ne doit pas être un compliment comme tu t’en doutes.
      Il ne te reste qu’à prendre le volant de cette belle franco-germano-américaine pour te faire une idée de la vitesse.

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