Le VENT se LEVE

S’il te plaît, dessine-moi un avion…

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« Moi, tu le remarques bien, je ne parle guère le français. Pourtant, avec toi, je préfère cette langue à la mienne, car pour moi, parler français, c’est parler sans parler, en quelque manière, sans responsabilité, ou, comme nous parlons en rêve. »

Thomas Mann, La montagne magique, 1924.

Dans toute sa carrière, Hayao Miyazaki aura peut-être eu un seul regret, celui de n’avoir jamais porté à l’écran son livre favori : « le Petit Prince ». Cette « histoire d’aviateur écrite par un aviateur » et d’un enfant tombé du ciel dans le désert saharien (là où souffle le « ghibli », ce vent chaud baptisé ainsi par les pilotes italiens durant la Seconde Guerre Mondiale) aurait épousé à merveille la fantaisie de celui qui bâtit des châteaux dans le ciel et chorégraphia les voltiges d’un pilote d’hydravion à tête de cochon. Au crépuscule de sa carrière, il préfère se poser sur le sol de son pays natal, raconter en pointillés une trentaine d’années de la vie de celui qui, faute de pouvoir chevaucher les nuages, dessina des machines volantes destinées à d’autres.

« Le vent se lève » très tôt dans la vie de Jiro Horikoshi, l’homme qui mit au point le plus redoutable des avions de chasse de la seconde guerre mondiale. Tous ceux qui se sont farcis l’intégralité des épisodes des « Têtes Brûlées » n’ignorent évidemment rien des performances du mythique Mitsubishi A6M nippon (« le bourreau de Pearl Harbour » comme l’écrit Jean-Philippe Tessé les Cahiers du Cinéma), plus connu sous son sobriquet ironique de Zéro. En faisant le choix de conter les origines d’un tel engin de mort, Miyazaki s’attire immédiatement les foudres de la critique pacifiste de son pays qui reproche au maître de Ghibli une certaine « nostalgie nauséabonde pour l’époque impérialiste. » L’accusation, si sévère soit-elle, s’envole telle un fétu de paille dès les premiers tours d’hélice du « vent se lève ». Car rien n’est jamais aussi simple dans les films de Miyazaki. Certes, il ne fait pas mystère de l’admiration qu’il porte à son personnage, mais il le place en décalage avec les impératifs militaires (il voudrait délester son avion de ses mitrailleuses) et le maintient éloigné de l’influence de la police politique. Mais surtout il n’oublie jamais que tout objet propulsé dans les airs ne peut bien longtemps défier les lois universelles de la gravité, et finit par se désintégrer ou retomber en cendres et en braises, tels les débris emportés par la tempête qui suivit immédiatement le grand tremblement de terre de 1923 (ce qui nous vaudra une scène impressionnante de séisme ondulant comme un dragon souterrain et grondant comme un moteur d’avion), tels les « esprits du vent » (kami kaze) qui iront frapper le pont des porte-avions américains.

Le tout jeune Jiro, mêlant ses rêves à ceux de l’avionneur italien Caproni (son modèle et inspirateur), a bien conscience de créer un engin qui promet autant l’évasion que la mort. Celle-ci n’a d’ailleurs jamais été aussi présente dans un film de Miyazaki, notamment à travers le personnage de Nahoko Satomi, future femme de Jiro. Souffrant d’une forme chronique et aiguë de tuberculose (tout comme la propre mère de Miyazaki et la maman des deux petites filles dans « mon voisin Totoro »), elle semble victime du même air vicié qui recouvrait la planète de Nausicaä, atteinte d’un mal lui aussi porté par le vent. Et ce n’est certainement pas innocent si, pour survivre suffisamment longtemps et soutenir les efforts créatifs de son mari ingénieur, elle doit elle aussi prendre de l’altitude.

Séduit par le roman de Thomas Mann « Der Zauberberg », Miyazaki n’hésite pas à convoquer dans son sanatorium montagnard le dénommé Castorp, lui-même ingénieur et héros dudit roman. On retrouve bien là l’europhilie de celui qui avait, bien avant qu’un petit binoclard anglais ne fasse ses premiers tours de magie, mis une petit sorcière sur un balai afin de survoler des capitales imaginaires fleurant bon le vieil occident. Le principe physique de la gravité, Miyazaki se plaît à l’illustrer également avec légèreté, son personnage jouant les Harold Lloyd équilibristes avec sur la tête son canotier, pourchassant un avion en papier facétieux qui semble échappé du « voyage de Chihiro ». Tout aussi miro est donc le Jiro d’Hayao, cloué au sol par les contraintes d’une courte vue. Ses seules escapades aériennes, il les fera alors sur les ailes de son imagination, transperçant des nuages crémeux avec la vélocité d’un oiseau, porté par la grande inspiration de ses rêves prémonitoires.

Dans sa vie plus terre à terre, il ne se déplace qu’à pied, en train ou en bateau, comme tout citoyen d’un Japon qui peine visiblement à sortir de son archaïsme ancestral. Si ses yeux lui font défaut (tout comme au vieux Miyazaki qui ne voit guère plus le bout de son pinceau), sa gourmandise de travail insatiable, et sa tête bien pleine de projets et de mondes à conquérir. Sa petite règle à calcul en main, on le voit crayonner et dessiner plan sur plan, remettre cent fois sur le métier son ouvrage, emmenant dans son sillage une escadrille de collaborateurs zélés et motivés. « Je pense que ce que nous faisons chez Ghibli est très similaire. » déclarait Miyazaki aux Inrocks, « Pour tous les projets, on travaille avec une équipe, on produit quelque chose et ensuite on passe à un autre projet. » D’abord petite main œuvrant avec application dans les bureaux d’études de la Mitsubishi, le gentil ingénieur surdoué va gravir les échelons et prendre de plus en plus de responsabilités.

Qu’il l’admette ou non, Jiro ne pourrait faire qu’un avec Hayao (« c’est quelqu’un de beaucoup plus intelligent que moi » dit le mangaka fort de cette humilité qu’exigent les convenances), à moins qu’il ne faille plutôt le reconnaître à travers la personnalité autoritaire du directeur Kurakawa (le réalisateur Mamoru Oshii a pu comparer son bref passage dans les studios Ghibli au « Kremlin à l’époque de l’URSS ») et de son double magnanime Hattori. Emportant à nouveau Hayao Miyazaki vers des cieux plus bleus que jamais, décollant depuis des pistes d’envol plus vertes qu’au premier jour, ce film semble vouloir rester en permanence en suspension, refusant tout emballement qui nous gâcherait le plaisir d’admirer, de longues minutes encore, l’art subtil et délicat de son dessin.

Mais puisqu’il faut que « Le vent se lève ! » comme l’écrit Paul Valéry dans « le cimetière marin », alors il nous faudra, la larme à l’œil, accepter de le voir s’envoler. Lorsque le poète français écrit cette ligne, la Première Guerre Mondiale fait rage en Europe. Lorsque Hayao Miyazaki voit le jour, c’est aussi en pleine guerre, la Seconde. C’était il y a plus de soixante-dix ans. « … il faut tenter de vivre ! » disent alors les vers suivants. Le réalisateur les a d’abord pris au pied de la lettre, faisant le choix de mettre un terme à sa carrière avant que la fatalité ne s’en charge pour lui. Mais l’appel du crayon pourrait bien être le plus fort. « Le vent se lève » ne sera peut-être pas le dernier à rejoindre le firmament des chefs d’œuvre qui nous ravissent depuis maintenant plusieurs décennies et l’on pourrait bien, pour notre plus grand bonheur, entendre à nouveau souffler le génie de Miyazaki dans la vallée du vent.

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25 réflexions sur “Le VENT se LEVE

  1. Vive Miyazaki ! Un des grands cinéastes de son temps. Comme tu le laisses entendre, ce très beau Vent se lève ne sera finalement pas son dernier film puisqu’est entré en pré-production un nouveau long métrage Ghibli du maître. Le génial La Montagne magique de Thomas Mann est un de mes livres préférés et j’ai jubilé en voyant Hans Castorp arriver dans le récit. Mais ce sont les ambiguïtés (Miyazaki ne nous cache pas les faiblesses et l’inconscience de son « héros ») et les mises en abyme du film (cette femme tuberculeuse… comme la mère de Miyazaki, tu l’as dit) qui rendent ce film si étonnant et émouvant. Merci pour cette critique. J’ai également dit quelques mots du film chez moi.

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    • Je me souviens en effet que tu avais écrit un texte sur le film il y a quelques temps déjà. Je ne manquerai pas d’aller le relire.
      Miyazaki est tout en ambiguïté, ne serait-ce que politiquement. Cela donne plus de valeur encore à son œuvre, et particulièrement à celle qui tend à mêler (auto)biographie, Histoire et science des rêves.

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      • Oui, je te rejoins pour dire que ce film trace une forme d’autoportrait et que cette injonction du « il faut tenter de vivre », Miyazaki se la lance à lui-même (et à nous-même), comme je l’écrivais.

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  2. De replacer ainsi les ambiguïtés et de rappeler le contexte, tu me donnes envie de revoir Le vent se lève dont il ne me reste plus qu’une ambiance tant « aéroportée » qu’ « aquarellée ». Elle est intéressante cette citation de Oshii à propos de Ghibli (où l’as-tu trouvée ?). On se doute bien que derrière la poésie et la belle sensibilité des dessins animés du studios se trouve une grande rigueur (quoique, à voir la pagaille du bureau du vieux maître), mais la comparaison avec l’URSS eu égard le passé familial de Miyasaki est assez étonnante. Avec ce Kremlin cité, on imagine assez bien le gros œil sévère au-dessus des esquisses et des brouillons de chacun.

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  3. Hum… n’ayant pas encore vu le film, j’ai hésité à lire ta chronique, mais je ne regrette pas d’avoir cédé. C’est un excellent texte ! Qui réveille mon envie de me replonger dans l’oeuvre du vieux senseï Miyazaki.

    Merci beaucoup, Princécranoir-san ! 🙂

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  4. Beau texte.
    La seule chose qui me gêne est ton insistance sur l’âge de Miyazaki. Il a 76 ans. En te lisant on a l’impression qu’il il est grabataire et sénile 😉
    L’excellente nouvelle est d’apprendre qu’il planche sur un nouveau long. Vivement…
    Ce Vent est triste et beau et la scène du séisme et de l’incendie est incroyable.

    Mon Miyazaki préféré reste Le château ambulant. Tellement romantique malgré une fin compliquée.

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    • Très fatigué le sensei quand même. Il faut dire qu’il ne s’est jamais ménagé dans la production de ses films. C’est un peu pour ça qu’il avait demandé sa retraite avant de se raviser, finalement. Le voilà reparti pour quelques années : entre trois et quatre ans selon les sources du site de référence Buta Connection. Le titre devrait être : Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka ? (qui peut se traduire par Comment vivez-vous ?)

      Fais une bise toute chaude à ton Calcifer 😉

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    • C’est vrai que son statut d’œuvre conclusive lui procurait un surplus de charme assez exceptionnel. L’annonce de son retour ne ternit toutefois pas du tout la valeur de ce très beau film porté par les alizés oniriques et romantiques.

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  5. Même si ses adieux sont visiblement repoussés (il fait en effet un nouveau film actuellement), on voit avec Le vent se lève comme avec Princesse Mononoké à l’époque qu’il y a une volonté de mettre fin à sa carrière de manière fracassante. Mononoké le faisait par une violence graphique qu’il n’avait pas aussi bien côtoyé depuis Nausicaä (ou alors avec le clip On your mark en 95). Le vent se lève le fait à travers une profonde tristesse. Que ce soit l’existence de cette femme rongée par la maladie mais aimée jusqu’au bout ou de son mari rêvant à ses avions envoyés aux charbons ardents. Puis la transition vers la mort est terrible. D’autant que plusieurs fois au cours du film, Miyazaki san fait basculer la réalité dans le rêve ou le contraire. Ce qui n’est pas sans rappeler un autre artiste disparu il y a quelques années déjà : un certain Satoshi Kon…

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  6. J’avais été déçue à l’époque de sa sortie, je ne retrouvais pas le Miyazaki que j’aimais, avec plein de bébêtes qui grouillent dans tous les coins et une magie qui venait envoûter le quotidien. Je suis certaine aujourd’hui de pouvoir apprécier ce dernier film (qui n’en est plus un, heureusement), il faut absolument que je le revoie ! Merci pour ce très bel article !

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