Les CHAROGNARDS

La prisonnière du pervers

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« La chasse à l’homme est supérieure à l’autre chasse de toute la distance qui existe entre les hommes et les animaux. »

Honoré de Balzac

A première vue, cet Ouest n’a rien de nouveau. Le bétail souffre de la chaleur pendant que les ranchers s’enrichissent, que des crapules les dépouillent, et que les prostituées passent sur le grill. Mais dans le train qui nous emmène sur ces terres arides dévastées par une chaleur écrasante, les fusils ont des calibres hors-norme, épaulés par des mâles en manque de virilité. Une partie de chasse sans merci se profile avec, en guise de trophée, la belle Candice Bergen qui se trouve être la proie des « Charognards » du film de Don Medford.

Au tournant des années soixante-dix, le western est en pleine mue. L’ère des géants, des dinosaures de l’âge d’or, brûle ses derniers feux tandis qu’une nouvelle génération, qu’elle sorte des Universités ou surgisse du petit écran (comme ce réalisateur), entend bien repeindre la mythologie aux couleurs du désenchantement ambiant. On ne trouvera dans « the hunting party » nulle trace de chevalier servant, pas plus de bandit élégant qui convoite la maîtresse de maison. Si cette dernière se charge d’éveiller la jeunesse aux mystères de l’alphabétisme, elle n’en sera pas moins une victime toute désignée, livrée aux bas instincts de mâles frustrés de ne pouvoir jouir sans retenue de cette liberté offerte aux esprits instruits. L’homme blanc ici se sert, se justifiant au besoin par le truchement des traditions autochtones (« un indien qui veut une femme, il l’achète ou il la prend. ») Et quand il ne peut le faire directement au coffre de la banque (défendu bec et ongle par quelques vieux rangers étoilés), c’est directement à la porte de l’école qu’il assouvit ses besoins.

Ici la chair se dévore crue, à vif, à même la bête que l’on aura précédemment écharpée au couteau. Le plomb troue les cuirs bien trop fragiles pour se prémunir des appétits de violence qui nourrissent les peuples immigrants. La lame féminine pénètre les chairs du mâle trop entreprenant et le sang gicle dans un parfum de giallo. L’Italie s’est ici donnée rendez-vous : les lumières en attestent (un chef op’ qui croisera la route de Bava) mais c’est surtout la musique qui en donne le ton (Riz Ortolani signe d’ailleurs une partition à faire aboyer de plaisir tous les Tarantinophiles). Si Leone a précédemment tracé la piste de ces brutes et de ces truands, c’est bien Peckinpah qui chevauche au côté de Medford quand les hommes tombent au ralenti, rampent vers leur dernière heure puis succombent après une lente agonie secouée par un montage hoquetant.

Dans la « Horde Sauvage » qui accompagne le bandit Frank Calder, on trouvera d’ailleurs le dingo L.Q. Jones, directement extrait de la Stock Company de « bloody » Sam, électron indomptable d’une volière de vautours qui bavent autour de la belle. En tête de cortège, Oliver Reed se fait volontiers Gian Maria avec sa tête de truand patibulaire, chef de meute au regard de fer qui tente de se faire passer pour un gentilhomme illettré. Sa barbe préhistorique et sa tignasse noire de jais se perdent dans les plis des jupons bien prudes de l’institutrice à la blondeur scandinave, assujettie de fait au syndrome de Stockholm. Si ces deux-là n’avaient a priori rien à partager, le scénario et les circonstances se chargent d’inventer une bluette en dehors des codes en vigueur. Entre eux, le rapprochement des cœurs se fait volontiers brutal, un apprivoisement à grands coups de mandales pour une idylle d’amour et d’eau fraîche née dans le secret des buissons par consentement pas vraiment mutuel.

En voilà des manières ! Cette carcasse romantique a tout pour faire monter les chiennes de garde sur leurs grands chevaux mais le spectateur sera prié de mettre ces écarts de conduite sur le compte de la maladresse d’un porc primitif et sauvage. Cette règle de magnanimité ne s’applique naturellement pas au mari richissime qui traverse le Wild Wild West (Gilbert Ralston, créateur de la fameuse série, est ici scénariste) à bord d’un train de vie insolent, épatant la coterie avec son lupanar monté sur rails (« Chinese are very special » dit l’accorte asiatique en dévoilant ses charmes). La fortune ne faisant naturellement pas le bonheur au lit, Brandt Ruger trouve son compte dans des plaisirs plus sadiques que n’auraient pas reniés notre divin marquis. Gene Hackman se fait alors plus impitoyable et obsédé que John Wayne quand il se lance à la poursuite de sa « prisonnière du désert », bien décidé à montrer au kidnappeur cavaleur et à sa dulcinée pervertie qu’il est celui qui a le calibre à plus longue portée.

Dans ce Far West dépoli par la génération Vietnam, on ne combat plus à armes égales, on se massacre à distance de sécurité, comme dans ces guerres modernes que mène dorénavant l’Amérique par drones interposés. Depuis les crêtes inaccessibles et hors d’atteinte, les longs fusils à lunette font des ravages lorsque le gibier de potence s’approche des points d’eau. C’est la victoire des Hauts sur les Bas. La traque se change en tir sportif, malgré les réserves de l’un d’entre eux au moment de poser pour le tableau de chasse (« C’est pas comme tuer un animal » dit cette Tête Brûlée de Simon Oakland, le plus modéré des banquiers de la cohorte). Mal famé autant que mal élevé, ce film de Don Medford sent la charogne et fut d’ailleurs plutôt mal reçu à sa sortie. Si l’odeur persiste malgré le passage du temps, il témoigne d’un temps où le western savait encore nous voler dans les plumes.

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15 réflexions sur “Les CHAROGNARDS

  1. Oh bon sang j’ai vu ce film à sa sortie, c’est à dire à un âge pas tout à fait catholique pour regarder ce genre de choses et arriver ày comprendre quelque chose. Quand il a été édité en DVD il y a quelques années, je l’ai revu et certaines scènes, notamment celles avec ce gredin d’Hackman, étaient vraiment restées vissées dans ma mémoire.
    C’est effectivement un film de série B, quasi d’exploitation, mais qui gratte aussi là où ça coince. Et j’aurais volontiers appris à lire à ce gros bébé cadum d’Ollie Reed pour peu qu’il ait accepté de prendre un bain 🙂
    Avouons également que la Candice, entre ce film, « La chevauchée sauvage » et « Soldat bleu », a toujours été enthousiaste à l’idée de (se faire décoiffer parce qu’elle le valait bien) balayer son image de mannequin glam’ & glacée

    Aimé par 1 personne

      • Je les aime tous les deux pour leur talent et leur éclectisme… par contre, oui niveau film, et accessoirement rôle confié à Miss Bergen qui a une dentition impeccable et sait s’en servir si besoin est, je préfère le Bite the bullet de Brooks 🙂

        Aimé par 1 personne

  2. Il doit exister d’autres moyens pour apprendre à lire que d’enlever une supposée instit ….
    Une impression d’inachevé ce western ( au contraire des protagonistes qui ( spoilers ) sont bien achevés, eux ) pour ce qui me concerne ..
    Aaah Candice 🙂

    Aimé par 1 personne

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