La jeune BOUQUETIERE

Des fleurs pour le dictateur

bouquetière

« Bienvenue cher ami, dans notre Démocratie Populaire. »
Le Commandeur dans Kim Kong, Simon Jablonka et Alexis le Sec, 2017

« Le film doit avoir une puissante action sensibilisatrice, à l’instar d’un article de fond du journal officiel du Parti, et anticiper sur la réalité. Il lui incombe ainsi de jouer un rôle mobilisateur à chaque étape de la lutte révolutionnaire. »
Kim Jong-il, De l’art du cinéma.

« Achetez mes fleurs, ces jolies fleurs rouges, mes fleurs sont ornées de larmes, ces fleurs, ces jolies fleurs rouges. Je n’ai pas de pays, je n’ai pas d’argent, je n’ai pas de moyens de vivre, au printemps où les bourgeons fleurissent, je vends ces fleurs ornées de larmes. » Il ne s’agit pas là des paroles d’une vieille antienne réaliste entonnée par la voix chevrotante de Berthe Sylva mais de la complainte récurrente d’une « jeune bouquetière » nord-coréenne qui permit à ses deux réalisateurs, Pak Hak et Choe Ik-kyu, d’obtenir le « Prix du Peuple » des mains du « Grand Dirigeant » Kim Il-sung.

C’est bien sous la haute autorité de son fils Kim Jong-il, alors en charge du « Ministère de la Propagande et de l’Agitation » que se monte cette adaptation d’un des cinq grands opéras révolutionnaires du pays, un conte paraît-il composé par son glorieux père ! En découvrant le personnage de Chu-lyong interprété par Kim Ryong-ryun (crédité comme « artiste méritant »), on devine aisément l’intention de l’associer à la personnalité du « Grand Leader ». Ce récit populaire et éminemment mélodramatique prend d’ailleurs racine dans ses jeunes années, lorsque le Japon occupait encore le territoire du Mandchoukouo et faisait peser son implacable joug sur les populations les plus défavorisées. « A partir du moment où Kim Jong-il commence à rentrer dans le cercle du pouvoir, il fonde sa carrière sur la propagande et le culte de la personnalité autour de son père » rappelle d’ailleurs Benjamin Joinau, spécialiste de la culture en Corée du Nord.

Ce terreau fertile en humus révolutionnaire fait naturellement le lit d’un discours invitant les petites gens à renverser l’oppresseur impérialiste, à châtier les bourreaux du peuple. Mais plutôt que de s’attacher à glorifier les hauts faits militaires des hommes de la Révolution, le film va presque deux heures durant se lamenter sur le calvaire d’une jeune fille pauvre subsistant péniblement avec sa famille. Dès l’introduction, le tableau se montre particulièrement édifiant : orpheline de père, elle vit au côté de sa mère malade et de sa petite sœur aveugle, et elle a vu quelques années auparavant partir son frère pour un bagne duquel on ne sait s’il a survécu. « La jeune bouquetière » (connue également sous le titre de « la fille aux fleurs ») n’a plus que ses fleurs pour pleurer, une  « Misérables » au pays des magnolia. Elle trouvera même sur son chemin ses Thénardier : ils ont pour nom monsieur et madame Bae.

En effet, ce couple de nantis sans scrupule se plait à asservir et humilier les gens dans le besoin pour quelques poignées de riz de plus. Inutile de préciser que ces Coréens (corrompus par le démon cupide du capitalisme) agissent mains dans la main avec l’occupant nippon dont l’uniforme ne rôde jamais bien loin de leur charmante chaumière. Amateurs de Jingseng (élixir de longévité) et de plaisirs débauchés (la jeune fille tente, pour quelques piécettes, de vendre ses fleurs aux abords d’un bar à geishas japonais), les étrangers et leurs séides décadents affichent évidemment des personnalités abjectes et cruelles. Lorsque madame Bae, soudain victime d’une fièvre d’origine « surnaturelle », revoit dans son délire l’ensemble de son œuvre infâme, c’est pour mieux faire défiler à l’écran la litanie des avanies dont seront victimes les membres de la famille Kim (patronyme très courant dans le pays qui permet un lien naturel avec le « Cher Dirigeant »).

Le scénario va ainsi enquiller turpitudes et déconvenues au grand désespoir de la pauvre Cot-boon, petite fille courage qui supporte le fardeau de souffrance de tout un peuple. « Le monde est cruel » répètent en chœur de Ryoo Young-hok, Choi Geum-ja et Choi Sam-sook créditées en tant que glorieuses voix de cet opéra en scope et technicolor. Ce long et souvent pesant pélerinage de lamentation est censé préparer le public à endurer les souffrances liées à la famine, à la rudesse du climat. Mais sous l’avalanche de violons et les torrents de larmes déversés par les comédiens du film, il tend à démontrer que le Communisme juchéen, portant les flambeaux de la Révolution, reste encore le seul espoir de salut. Ce calvaire opératique est agrémenté néanmoins d’une mise en scène très cinématographique : nombreux travellings, composition soignée, acteurs bien dirigés même s’ils font montre d’un jeu outré typique. L’image, loin d’être le parent pauvre de cette production, traduit l’espoir que procure la beauté des bouquets de fleurs et les effets de contre-jour poétisant évoquent autant John Ford que Kurosawa. Tout ceci témoigne des moyens considérables mis en œuvre pour ce genre de réalisation. « A partir des années 70 et jusque dans les années 80, c’était la renaissance du cinéma nord-coréen » rappelle Lim-il, cinéaste aujourd’hui réfugié à Séoul.

« La jeune bouquetière » s’avère être un des fleurons de la production nationale. Primé en son temps dans plusieurs festivals d’Europe de l’Est, il est également le préféré de Kim Jong-il, comme en témoigne l’écrivain Jean-Luc Coatalem. Il avait constitué autour de lui « un groupe de plaisir » composé de jeunes filles vierges interprétant lors de soirées privées arrosées le spectacle de « la jeune bouquetière ». « Au moment de sacrifier leur virginité » écrit l’auteur de « nouilles froides à Pyongyang », « les plus fragiles entameront sans doute ce refrain que tout coréen connaît par cœur, histoire de se donner du courage : « nous sommes de petits boutons de roses, le Maréchal Kim nous donne tout pour que nous puissions éclore, nous deviendrons fleurs et nous les donnerons à notre président bien-aimé… » Un bien beau bouquet pour le dictateur.

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6 réflexions sur “La jeune BOUQUETIERE

  1. Salut cher ami. J’avais, il y a quelques années, repéré un coffret de cinéma nord-coréen en DVD. Peut-être ce film en est-il issu. Ma (réelle) curiosité pour les films de tous pays n’est pas allé jusqu’à Pyongyang et j’ai donc négligé ces possibles pépites.

    Si j’interprète bien ce que tu nous proposes de lire, ces films étonnants ont des qualités, mais restent quand même fortement marqués par leur objectif propagandiste. C’est bien cela ?

    Bon, après tout, la curiosité est toujours là. Si l’occasion se représente, peut-être que j’en regarderai un…

    Merci d’en avoir parlé, en tout cas.
    Comment dit-on « à bientôt », en coréen ?

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour Martin,

      Loin de moi l’idée de me faire porte-parole de la propagande du Juche à travers cet article qui, s’il met en exergue certaines qualités cinématographiques du film, n’oublie pas pour autant la source idéologique qui l’abreuve. Il reste néanmoins un témoignage culturel intéressant de ce pays sous gouvernance totalitaire dont l’opacité alimente tous les fantasmes et le rend (en ce qui me concerne) assez fascinant.

      Tu as vu juste concernant la provenance de ce DVD. Il appartient bien à ce coffret regroupant 4 films Nord-coréens. Une fenêtre ouverte curieuse vers une production cinématographique pourtant abondante.

      또 봐요 🙂

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  2. Un billet d’actualité mais pour un film qui sort de l’ordinaire. Je me demandais où tu avais pu dénicher un tel film, mais tu as déjà répondu à Martin. Un film où certains plans évoquent Ford ou Kurosawa, à t’en croire, ne peut être totalement mauvais, fut-il de propagande.

    Aimé par 1 personne

  3. Quel courage!!! Bravo.
    Ces torrents de larmes et de misère agrémentés de magnolias ne m’attirent guère. Il me suffit d »imaginer le calvaire des nords coréens qui ont le cerveau lavé.
    Je ne regarderai pas non plus le docu qui passe cette semaine à la télé : Kim va t’il vraiment faire sauter la planète?
    Il y a ou avait un ministère de l’agitation ???
    Il n’y a pas de mots du dico pour qualifier les dirigeants de ce pays. Pas étonnant que Donald l’encourage et le jalouse. Il doit rêver de mettre ainsi tout le monde au pas de l’oie.
    Je n’ai vu AUCUNE image des JO (le sport et moi…) mais j’ai entendu que les pom pom girls qui interviennent chaque fois qu’il y a un sportif coréen étaient hors du temps et mettaient tout le monde très mal à l’aise.

    Aimé par 2 personnes

    • Je ne suis pas vraiment les JO non plus. Mais ils sont très curieux ces deux pays qui collaborent le temps de la trêve olympique. Plus le temps passe, plus ils semblent être comme le Yin et le Yang du drapeau, deux entités jumelles mais hautement dissemblables. L’une privé de toute liberté de penser, l’autre qui confond liberté et libéralisme. J’entendais un réfugié nord-coréenne (pardon, un « défecteur » doit-on dire) qui vivait très mal dans cette société où tout le monde se juge, où il se sentait déconsidéré, où pour lui cette liberté tant vantée devient presque une forme d’asservissement. Il en regrettait presque sa vie normée de l’autre côté de la zone dite démilitarisée. Comment ces deux peuples ayant évolué si longtemps de manière si opposée pourraient-ils désormais se rejoindre ?

      Il y a eu un Ministère de l’Agitation et de la Propagande. Feu Kim Jong-il en a eu la charge, placé là durant de longues années par son père. Il en profita pour élever des monuments à sa gloire, à la gloire du Juche, l’idéologie autonomiste locale. J’aime beaucoup les œuvres de propagande car elles obligent à observer le film de biais, à toujours chercher l’intention derrière le plan. Ceci dit, tu peux faire la même chose avec tous les chefs d’œuvre du cinéma soviétique, une bonne partie des films américains qui glorifiaient dans les 40’s et les 50’s le FBI, ceux qui vantaient les mérites des combattants russes (« l’étoile du nord ») avant de stigmatiser toute accointance avec le parti communiste (je ne citerai que le mémorable « Firefox » de ce cher Clint), sans parler de quelques œuvres actuelles en provenance d’Hollywood ou de Beijing.

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  4. Merci pour la leçon de géo politique que j’ai lue attentivement.
    Et quand je pense qu’on me prend parfois pour une snob qui va au cinema pour se prendre la tête 🙂

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