BLACK PANTHER

Le royaume du chat

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« Ces démêlés constants rendirent Chaka extrêmement adroit dans l’art de combattre le bâton à la main ; il savait parer les coups venant d’innombrables bâtons dirigés tous à la fois contre lui, et combattre tout en évitant le coup dirigé contre sa tête. Il y apprit aussi à courir très vite et à fuir avec une extrême vélocité. Il n’éprouvait dans ces luttes aucune peur quelconque, d’autant plus qu’il en avait maintenant l’habitude. Il sut courir sans perdre haleine, éviter les coups au moment voulu, se baisser et se courber à temps ou bondir de côté, sauter en l’air et revenir frapper à l’endroit sensible au bon moment. »

Thomas Mofolo, Chaka, 1925.

A l’approche des guerres infinies, le bestiaire Marvel s’agrandit. A l’occasion d’une fratricide confrontation, la maison aux idées en avait profité pour sortir de sa ménagerie ses toutes nouvelles prises : il y eut bien sûr d’abord la fameuse « araignée » qui fit le buzz sur la toile comme ailleurs, s’ajoutant à la « fourmi » qui se montrait tout à coup beaucoup plus grosse qu’elle n’en avait l’air. Et puis il y eut la « Black Panther », entité débauchée au cœur d’une brousse non répertoriée, félin monarque africain qui n’entendait suivre que son instinct pour châtier les assassins. La souris géante Disney s’est donc emparée du beau chat noir et a confié au réalisateur africain-américain Ryan Coogler le soin de le mettre en cage.

C’est naturellement sur ses terres, à Oakland, California, que Coogler entend d’abord entamer son récit. Sur les playgrounds bétonnés et dépourvus de toute végétation, il avait déjà exprimé la souffrance de son peuple d’importation, de sa communauté restée sur le quai du rêve américain, à « Fruitvale Station ». C’est plus insidieusement que la misère du ghetto ici s’invite, agrémentée de quelques poncifs à base de trafics et de combines négociées dans les appartements louches des zones de non-droit. Tout ça Coogler connaît par cœur, mais ne compte pas s’enkyster, préfère revenir à la source pour mieux trouver les racines qui soigneront le mal de cette société. Le remède qu’il imagine prend la forme d’une fleur mauve qui pousse en Afrique, une espèce rare, une « herbe-cœur » qu’on cultive en secret à flanc de falaise dans les mystérieuses vallées du lointain Wakanda. A l’instar du « Narcisse Noir » qui mettait en émoi les nonnes égarées des montagnes bengalaises, cette plante étourdit les sens, elle est une épice sacrée aux vertus émulatives.

Ceux qui ont suivi la « Civil War » super-héroïque le savent (sinon Coogler se chargera de remettre les autres à la page en quelques flash-back), la nation a perdu son roi dans un attentat, et c’est donc sur fond de luttes successorales que se déploie le terrain de chasse de « Black Panther ». Certes, Chadwick Boseman, digne T’Challa et fils légitime, semblait être le monarque tout désigné lors de sa première apparition dans la noire combinaison héritée des anciens. Mais c’était sans compter certains rivaux gangstafricains et quelque secret de famille venu troubler l’accession au trône. La situation n’est pas sans rappeler bien évidemment les luttes intestines qui se perpétuent de saison en saison sur le petit écran de Westeros, ou bien encore celles qui agitèrent une trilogie durant les dieux nordiques de la maison Marvel.

Tandis qu’Asgard s’effondre, le Wakanda s’éveille, tout en attisant la rapacité de blancs prédateurs (et l’animosité des racistes de tous ordres). Coogler pense aux trésors de l’Afrique, à toutes ces reliques confisquées, œuvres d’art exposées en trophées dans les musées des métropoles occidentales. Il sait aussi toutes les richesses enfouies dans son sous-sol, un minerai extra-terrestre qui aura permis à ce peuple d’accéder à une technologie de pointe. En effet, le cœur wakandais bat autant au rythme de sa spiritualité que d’une manne souterraine appelée vibranium, un minerai capable d’absorber la violence des querelles tribales pour mieux la faire retentir sur la planète entière. La « Black Panther », dans son costume griffé et parfaitement moulé, devient dès lors une sorte d’idole comme les autres, un homme-vibranium objet de convoitise autant qu’animal curieux.

S’il s’en tient aux affaires internes, Coogler entend néanmoins promouvoir la technologie locale à l’étranger, reprenant à son avantage les méthodes autrefois employées par les grandes nations impérialistes. Son altesse T’Challa se fait ainsi volontiers agent des services secrets, infiltrant un tripot coréen qui n’est pas sans rappeler furieusement celui fréquenté par un célèbre agent au double zéro pour une franchise britannique. C’est d’ailleurs en ces lieux que le scénario se permet de recruter un allié, l’acteur so british Martin Freeman passant ici pour un cador de la CIA, dans un rôle de faire-valoir habituellement réservé aux femmes ou aux minorités de couleur. Le blanc devient ainsi la minorité à peine visible dans cet univers wakandais, là où la peau noire domine, et où les femmes sont de redoutables guerrières capables d’en remontrer à tous les gros bras gonflés de testostérone. Le petit Blanc fait figure de side-kick un peu faiblard en lieu et place de celui qu’il prenait généralement sous son aile, tel Tony Stark et son ami Rhodey, ou le Captain et son fidèle Faucon (sans oublier le bouclier qui se targue d’être un alliage à base de vibranium). Se défendant de vouloir monter les peuples les uns contre les autres, Coogler entend néanmoins pointer de la griffe l’hypocrisie internationale vis-à-vis des communautés opprimées, mettant certains pays riches face à leurs responsabilités (le wakanda en tant que pays émergeant devenant ainsi une sorte de Qatar de l’Afrique Noire). Eminemment politique, « Black Panther » n’oublie donc pas que son héros est né en même temps qu’un parti du même nom et qui entendait défendre la cause des Noirs aux Etats-Unis.

Si la Marvel permet à Ryan Coogler d’exprimer comme bon lui semble cette sensibilité au sein d’une Amérique dirigée par un président particulièrement clivant, elle sait bien que cette voie s’accorde mal avec le second degré cultivé récemment dans « Ragnarok », « Homecoming » ou encore « les Gardiens de la Galaxie ». Ainsi le très digne « Black Panther » a bien du mal à se défaire de son sérieux, se montre parfois lourdement sentencieux, prévisible à souhait et inutilement surchargé en maquillages numérique. Desservi par son imagerie bling-bling aux limites du supportable (à laquelle s’ajoute la musique de Kendrick Lamarr), ce « Black Panther » à la noblesse indéniable, a tout de même visuellement beaucoup de mal à retomber sur ses pattes.

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25 réflexions sur “BLACK PANTHER

  1. Cette panthère noire se heurte à la dure loi de la jungle critique, les prédateurs qui la peuplent fondant, toutes griffes dehors, sur cette nouvelle proie lâchée par Marvel en raison de sa vilaine robe qui aurait déjà fait perdre à plus d’un spectateur l’usage de la vue.
    Une conclusion à laquelle finalement tu parviens, quand bien même tu te refuses à jeter l’ensemble en pâture à tes instincts barbares.

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    • C’est vrai que je m’épanche longuement sur le fond avant de la couler par la forme. On dit souvent que le péché de ce genre de divertissement est de manquer de substance, mais en l’occurrence, si les engagements sont intéressants, les enjeux dramatiques sont parfois consternants et je tends de plus en plus préférer la futilité quand elle est bien menée (suivez mon fil d’araignée, même si je sais que tu ne me suivras pas sur cette « toile » là).

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  2. Tu donnes plus envie que le tintamarre assourdissant et très laid de la BA… jusqu’à ton dernier paragraphe qui me refroidit considérablement. Et il me semble bien apercevoir dans la BA que c’est visuellement très laid.
    Mais j’ai bien lu, la Panthère est parfaitement moulée ???
    J’imagine que c’est ta descendance qui te fait privilégier ce film alors qu’une apparition et un fantôme… te feraient sans doute déverser de somptueuses lignes !

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    • En effet le costume vient épouser chacun des muscles saillants de ce brave Chadwick à t’en faire miauler de joie. 😉
      Et puis le noir, ça passe partout, c’est discret et classe à la fois. En tous cas bien plus que le pauvre Serkis qui s’est fait une tête de troll truand, un faux air de Clovis Cornillac même. Remarque, c’est bien le seul à m’avoir un peu fait marrer dans ce film.

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  3. Je n’étais pas sûr de savoir de quoi tu parlais quand tu attaquais par « l’approche des guerres infinies » ; je me disais qu’il pouvait y avoir là un message caché et que cela pouvait désigner certains concours passés ou à venir… Black Panther ou la liberté retrouvée ?

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  4. 🙂
    Les guerres meurtrières que tu évoques ne sont heureusement pas infinies. Toutefois, la récente bataille menée fut pour le coup un échec, mais nullement synonyme de renoncement. Même un genou à terre, la panthère est toujours dangereuse.

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  5. Désolé… Je vais être désobligeant… Mais moi, j’ai adoré cette panthère. Ça doit être mon côté bestial.
    Une première partie tout en musique tribale et rites africains qui cognent en moi. Et moins d’effets spéciaux qu’à l’accoutumée, si je mets de côté les costumes très cintrés des panthères…
    Et puis, je crois que j’ai dû avoir un faible pour ces guerrières massaïs, nettement plus sexy que Yul Brynner…

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    • Je constate cher bison que tu as donc été séduit par cette panthère certes racée, à moins que tu ne le fus par l’irruption de ces rhinos à la robe toute numérique 😉
      Je te l’accorde, les guerrières du film ont plus de charme que le fier et glabre Yul

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  6. La question reste tout de même : de quand date le dernier bon Marvel ? Il devient impossible de suivre le rythme et à chaque tentative j’oublie aussitôt ce que j’ai vu. Ça doit être parce que ces aventures ont bercé mon enfance que j’y retourne à régulièrement. Et ça n’est pas mieux côté DC : je viens pour mon plus grand malheur d’enchaîner Wonder Woman et Justice League. Quant à Black Panther, je vais attendre le remake/reboot/spin off qui ne saurait tarder !

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  7. DC j’ai lâché. Je laisse ces héros aux aficionados des big bang théories. 😉
    Je reste neanmoins fidèle au MCU, certes pas toujours formidable mais toujours divertissant. À mes yeux les récents Homecoming, Ant Man, et autres Ragnarok remplissaient le cahier des charges défini par le vieux Stan dans les cases de nos chers comics. J’attendais mieux de cette Panthère c’est vrai, surtout après plus d’un mois d’abstinence dans les salles. Ceci dit, je pense qu’après Logan, il sera difficile de faire mieux.

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  8. Et pourtant si j’en crois les on dit, Black Panther fait le plein. Film des plus rentables ajoute-t-on. Voir le très récent article du Monde, « Black Panther » bouscule les schémas hollywoodiens ».

    Je crois en effet que le fond est plus intéressant que la forme. Le film m’a plutôt ennuyé en fait, ou m’aurait totalement abattu s’il n’avait eu quelque chose à dire sur l’Afrique. Même si c’est peu… ce qui pour l’Afrique (à l’échelle internationale) est déjà beaucoup (puisque personne n’en parle jamais autrement que pour ses malheurs, toujours étiquetée « tiers-monde » -et tout ce que le terme recouvre de préjugés- malgré sa disparition dans les années 1990… Et terme entendu dans le film -au moins en vf-).

    J’ai trouvé intéressant la représentation cachée de la métropole (mégapole assurément) africaine. Ultra moderne ce dont l’opinion publique ne se doute pas. Et pourtant conforme à la réalité. Bien sûr la ville africaine réelle ressemble un peu moins à une ville de la planète Star Wars que ce qu’on voit dans Black Panther mais n’importe quelle mégapole africaine a ses gratte-ciels et ses bâtiments modernes. J’ai trouvé donc astucieux de cacher cet aspect moderne derrière l’image traditionnelle de la savane…

    De même, est plutôt bien vue cette histoire de ressources naturelles que tu évoques et qui font ou devraient faire la richesse de l’Afrique, à condition que leur exploitation soit généreuse avec la population locale et non accaparée par les gouvernants ou les sociétés privés asiatiques. L’intégration à la mondialisation est plutôt bien amenée aussi, en dépit de l’absence de l’Inde ou de la Chine du récit.

    Et pour ce qui est de la question de l’héritage politique. Elle mérite aussi un peu d’attention. Oakland c’est aussi un point de départ pour les Black Panther dans les années 1970.Et la discorde qu’il y a entre un mouvement organisant la défense des Noirs (non violent façon Luther King, représenté par T’Challa) et au contraire un mouvement plus radical n’hésitant pas à recourir à la lutte armée (Killmonger dans le film, que certains considèrent comme un terroriste) était bien réelle dans le mouvement politique américain.

    Bon tout ça n’est pas très développé, c’est vrai, mais c’est présent. Finalement Black Panther, c’est un peu la géopolitique pour les Nuls. Mais cet aspect-là ne me déplaît pas.

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    • Le script n’est pas avare en idées de fond comme tu le dis, et a au moins le mérite de traduire avec faste (manque un peu de furie hélas) certaines réalités géopolitiques. Quant à la division partisane, on est effectivement en face à face avec King T’Challa et une sorte de suprémaciste à la Malcolm X.
      Mais c’est bien cette intrigue de cour à la mode Game of Thrones qui passe mal, surtout quand il faut punir les méchant et sauver les gentils.

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  9. Ah et j’oubliais un autre aspect, le poids des traditions allant parfois contre le développement d’un pays. C’est aussi ce qu’on trouve dans le scénario avec cette histoire de lutte pour devenir Black Panther, quitte à en oublier la raison…

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  10. Pingback: [Rétrospective 2018/2] Le tableau étoilé des films de février par la #TeamTopMensuel | Les nuits du chasseur de films

  11. Probablement le film le plus complet du MCU depuis Les gardiens de la galaxie (et sa suite). Tu reste dans un même univers sans te faire du fan service inutile. Tu t’imprègne de l’ambiance, des coutumes et des personnages. On a au moins quatre personnages féminins forts et ne servant jamais de potiches ou de rôles « techniques ». Le méchant est légitime. Le héros est intéressant, pris dans une sorte d’engrenage à la Roi Lion. Par contre si la direction artistique est intéressante, trop de cgi sont ratés et ça bousille beaucoup de scènes importantes.

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      • Sauf que non. Elles ont leurs propres atouts. La politique, la technologie, l’espionnage, le combat. Et elles n’ont justement pas besoin du roi pour faire des alliances comme le suggère la seconde partie du film et n’ont pas besoin de lui pour se battre. Elles vivent pour une idéologie.
        Captain Marvel tu la verras dans son propre film l’an prochain sous les traits de Brie Larson.

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        • Les femmes sont peut-être fortes mais la lutte pour la succession ne peut concerner les femmes. Seuls les mâles peuvent se défier. Autrement dit, même au Wakanda, le pouvoir est masculin.

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