La REVANCHE de la CREATURE

Marécages, nous voilà !

revenge-of-the-creature-2

« La mer n’appartient pas aux despotes. À sa surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s’y battre, s’y dévorer, y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s’éteint, leur puissance disparaît ! »

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, chapitre X, 1870.

Guillermo del Toro nous rappelait récemment à travers « la forme de l’eau » qu’il est un genre d’étrange ondin qui hanterait les fonds vaseux des lagons amazoniens. Traqué par de vils humains toujours animés de curiosité malsaine, il se terre, montre les griffes mais a rarement le dessus. « La revanche de la Créature » de Jack Arnold promet pourtant une belle empoignade entre homo-sapiens et amphibien préhistorique, histoire de bien se mettre d’accord sur la question de l’espèce dominante.

Le pauvre « Gill-man » (homme aux branchies) comme ils l’appellent, dernier de son espèce, doit « se sentir bien seul » comme le fait remarquer Lori Nelson, séduisante blonde dont les formes généreuses n’ont pas laissé insensible le petit cœur qui bat sous l’écaille du monstre. Cette dernière, rompue à l’exercice de la plongée sous-marine depuis qu’elle joua les chasseuses d’épaves pour John Sturges dans « Underwater ! », n’hésite pas à mouiller le maillot pour approcher au plus près du curieux batracien. Après avoir miraculeusement survécu aux balles des intrus de l’épisode précédent, voilà la Créature esbaudie à la dynamite pour être ramenée captive et exhibée comme une bête de foire. Il va sans dire que l’environnement balnéaire qui lui est proposé n’a rien de comparable avec le charme sauvage du « Black Lagoon ».

Un bien pathétique destin pour ce « chaînon manquant » censé faire tourner la tête de tout ichtyologiste qui se respecte puisqu’on qualifie sa capture comme l’événement « le plus important depuis l’explosion de la bombe atomique ». On notera sans doute derrière cette comparaison une forme d’ironie qui n’est pas totalement sans lien avec le discours très critique sur les dangereuses manipulations scientifiques abordées dans d’autres films de Jack Arnold (voir « Tarantula » et surtout le chef d’œuvre « l’homme qui rétrécit »). John Agar, acteur plusieurs fois croisé en tunique bleue chez John Ford, campe ici le rôle dudit scientifique chargé d’étudier le cas de près. Il se trouve néanmoins beaucoup plus d’atomes crochus avec sa charmante collaboratrice qu’avec son sujet d’étude. Evidemment, le script élaboré par Martin Berkeley à la demande des studios qui réclament à corps et à cris une suite au succès juteux de « The Creature of the Black Lagoon », fait plus d’une fois penser à tout un pan de l’histoire de « King King », notamment lorsque le singe géant est ramené à la civilisation.

Le film de Jack Arnold se penche d’ailleurs de manière assez intéressante sur la question de la domestication animale. Indomptable, la Créature se différencie des autres espèces animales présentes dans le film et connues pour être parmi les plus intelligentes qui soient. On trouvera ainsi dans un bassin voisin les nobles dauphins toujours prêts à faire des cabrioles pour quelques récompenses poissonnières, un chien fidèle dont l’aveugle obéissance lui jouera de bien mauvais tours et même un chimpanzé à qui on apprend à singer l’homme. Dans ce laboratoire d’étude du comportement des animaux, on croise même un Clint Eastwood en blouse blanche, un premier passage éclair devant la caméra de Jack Arnold avant de jouer les pilotes de l’air méconnaissable dans « Tarantula ». Nonobstant sa réticence à l’autorité humaine, la Créature présente (aux dires du scientifique incarné par Agar) des points communs physiologiques avec notre espèce. Son aspect humanoïde et sa faculté à se mouvoir hors de l’eau durant plusieurs minutes ne font que souligner une ressemblance troublante avec celui qui transpire sous la combinaison de latex.

Mais le lien fondamental qui semble rapprocher notre espèce à cette entité subaquatique tient à un mystère qui échappe encore au savoir scientifique : c’est celui de l’amour. Une belle idée (on n’est pas loin des préoccupations philosophiques de Pierre Boule sur sa « planète des singes ») qui fait remonter nos passions à des temps immémoriaux. Renforcée par l’érotisme naturel que dégage Lori Nelson, cette idée trouve en quelques plans une traduction troublante. La plus notable est sans doute ce moment où le professeur Ferguson et la belle Helen devisent devant le hublot de l’aquarium à travers lequel on distingue nettement la Créature spectatrice. Arnold joue en permanence avec les angles de cadrage, trouvant dans l’étanchéité des espaces le moyen de révéler la proximité des êtres. Dans le même esprit, il réplique la fameuse scène du film précédent où la Créature nage à l’envers sous sa proie, une forme de mimétisme sous-marin particulièrement éloquente.

Jack Arnold, à qui on doit une parfaite maîtrise du récit (particulièrement enlevé malgré des côtés un peu niaiseux), n’est pas le seul responsable de la qualité de ce film. Le physique de la Créature est entré dans l’inconscient collectif et, s’il fait assez toc lorsqu’il est sorti de son milieu naturel, se montre tout à fait crédible une fois qu’il regagne les profondeurs. On doit incontestablement au talent de Ricou Browning les meilleures scènes du film, nageur d’exception grâce à qui la Créature paraît être comme un poisson dans l’eau. Dès le début du film, on le retrouve embusqué derrière les bosquets d’algues, se saisissant des importuns à la première occasion. On souffre ensuite de le voir entravé par une chaîne dans sa geôle aquatique jusqu’à ce que, de manière très prévisible, il se libère et se « déchaîne » sous un vacarme de cuivres furieux.

« Le meilleur des trois » clame Jack Arnold à propos de cette séquelle qu’il envisageait pourtant d’un œil sceptique. Sans aller jusque-là, « la revanche de la Créature » est une très honnête série B qui, non content d’être à la source d’un film couronnés d’Oscars, invitera les plus curieux à revenir sur les traces du premier épisode.

RevengeCreature_2

14 réflexions sur “La REVANCHE de la CREATURE

  1. Je veux voir tous ces films, Lagoon et Revenge et autres. Je connais quelques géants de l’ère nucléaire, Femme de 50 pieds, grosses fourmis ou vilains lézards, mais pas encore de créatures des eaux. Même si je n’apprécie guère del Toro, je reste sensible à ce prétexte fantastique et au contexte d’histoire auxquels il a recours dans quelques-unes de ses réalisations. Et puis je veux savoir ce qui excitait tant Marilyn, car je ne peux croire que seul le souffle du métro fut capable de faire un tel effet.

    Aimé par 1 personne

    • Ils te tendent leurs griffes humides et leurs pattes toutes palmées !
      Le cas Arnold est particulièrement intéressant car, dans le petit monde de la série B, il est quand même auteur d’un chef d’œuvre abyssal qui est « l’homme qui rétrécit ».
      J’ai découvert également en faisant mes petites recherches que John Landis avait, dans les années 80, en pleine ère spielbergo-lucassien, débauché le vieil Arnold qui végétait dans les placards à série d’Hollywood pour lancer un remake de « the Creature of the Black Lagoon », avec Rick Baker au maquillage. Un projet qui, naturellement, est tombé à l’eau…

      Aimé par 1 personne

  2. Voilà un de ces films qui s’inscrit bien dans la veine des créatures des années 50 et, en y regardant de plus près, on se rend compte tout de même qu’il existait peu de créature aquatique à l’époque (beaucoup d’insectes ou de reptiles…)
    Seul, au début des années 60, Roger Corman aura osé nous faire une créature marine dans « la créature de la mer hantée » et là, franchement cele n’a pas été une réussite !

    Aimé par 1 personne

  3. Je réagis à mon propre commentaire et à celui d’ideyvonne, « peu de créature aquatique », mais s’il faut en retenir une autre, c’est tout de même la seule qui ait laissé une trace énorme et durable (aussitôt fossilisée ?) au Japon, Go… go.. God zilla ! chantait Donald Roeser.

    Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s