Le conte de la PRINCESSE KAGUYA

L’adieu aux larmes

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« La joie de t’avoir connu
Est si vive, si profonde
Qu’elle pénètre tout mon être
Même au jour lointain
Où je ne saurai plus rien
Que vienne même le moment
Où ma vie prendra fin. »

Kazumi Nikaidô, La Mémoire de la Vie, 2013

« Si je fais ça, Paku va me remonter les bretelles, hein ? » Il s’appelait Isao Takahata, mais son compère Miyazaki l’appelait Paku. Il était l’autre Ghibli. C’est un véritable don du ciel qu’il nous a offert en guise d’adieu, un conte de lune et de larmes aux couleurs aquarellées, « le conte de la Princesse Kaguya ».

C’est d’abord un bonheur pour les yeux, un ravissement comme on a en rarement contemplé dans l’histoire de l’anime au Japon. Takahata n’était pas qu’un réalisateur de films d’animation, il était aussi poète de l’image, un aventurier de l’art graphique. « Chez ce dernier, j’admire cette façon de réaliser des choses folles en gardant profil bas, et je trouve estomaquantes ses prises de risques en terme de production. » constatait d’ailleurs avec admiration le père de Kirikou, Michel Ocelot. On pourrait presque déceler un parfum de ressemblance entre le petit Africain et les premiers pas de la princesse sortie du ventre de la forêt. A peine née, la « jolie petite poupée » (comme le pense d’ailleurs la femme du coupeur de bambou qui l’a découverte) va se changer en bébé et entamer une croissance fulgurante. Très vite passent ces jeunes années d’insouciance, de communion avec les animaux de la forêt, avec les plantes et les insectes du jardin.

« Une rafale de vent puis les feuilles se reposent » Le poète Bashô, dans ce haïku, montrait la volatilité d’une période de la vie que l’on aurait souhaitée éternelle. C’est la même poésie qui anime le pinceau léger qui fait naître à l’écran une nature nourricière, d’un trait de plume délicat qui la montre dans sa plus élémentaire expression. Malgré la simplicité du dessin, jamais peut-être dans un animé l’ondulation d’une carpe dans la rivière, la charge d’une mère sanglier ou les cabrioles d’un petit chat tacheté n’auront autant semblé doués de vie. Loin de la ligne claire si chère à son camarade Miyazaki, Takahata opte en effet pour un trait esquissé, dont les blancs dominants procurent aux discrètes notes d’aquarelle une valeur inestimable. Un choix graphique qui rappelle à bien des endroits celui de son précédent film, « mes voisins les Yamada », sorti près de quinze ans plus tôt.

Tant par sa forme et son ancrage historique que par son déroulement des faits, le film rappelle aussi les Emaki du Moyen Age, ces fameux rouleaux dessinés, ancêtres des mangas modernes, que l’on déroulait de droite à gauche pour suivre le fil de leur histoire. Les scènes s’y enchaînent les unes aux autres, sans rupture, offrant dans la profusion des détails le loisir de suivre l’évolution des personnages. D’un village isolé dans la montagne au confort sophistiqué d’une maison cossue de la capitale, ce sont des paysages variés et délicatement aquarellés qui servent d’écrin à tous ceux qui vont croiser le chemin de la divine princesse. C’est en traversant une bambouseraie que l’on partira à leur rencontre, et immédiatement la simplicité du trait vient s’accorder avec la fluidité du récit. La fortune miraculeuse du modeste coupeur de bambou le conduira à s’écarter de la pureté de son milieu d’origine au profit d’une vie de bourgeois gentilhomme précieusement ridicule auprès des hautes autorités du pays. Soumise aux contraintes d’une éducation stricte et rigoureuse, la princesse des bois devient un animal dénaturé, sa liberté entravée par les arpèges célestes d’un air de koto. Enlaidie selon la coutume, elle sera proposée à la convoitise d’une noblesse hypocrite et vaniteuse.

L’adaptation de ce conte populaire est un très vieux projet que Toshio Suzuki, le troisième homme des studios Ghibli, avait fait ressurgir du passé. L’idée s’avérait on ne peut plus lumineuse puisqu’elle semblait se fondre parfaitement dans l’humeur nostalgique du réalisateur des « souvenirs goutte à goutte ». Takahata n’ayant pas le trait de crayon de son camarade de studio, il avait confié cette tâche au talentueux Osamu Tanabe. Celui-ci s’est employé à donner corps et insuffler vie à la jolie Kaguya, ainsi qu’à tous les personnages et à toute la Nature. Si son style se montre délicat et gracieux lorsqu’il dépeint un paysage radieux et fourmillant (magnifiée par les flûtiaux enchantés de l’immense Joe Hisaichi), il peut en quelques plans se changer en une furia crayonnée dans laquelle les couleurs pastelles sont voient englouties dans la noirceur du fusain.

Le temps d’une colère, une fuite en arrière aux allures de cauchemar éveillé, et on comprend que sous le vernis sucré du conte initiatique bout un profond ressentiment à l’encontre des traitements indignes qui abaissent la femme et ne font pas honneur au genre humain. Et si la princesse « des bambous graciles » se montre bien retorse à l’égard des puissants qui voudraient mettre la main sur elle, c’est pour mieux débiner les manières de ces courtisans qui ne se distinguent les uns des autres que par l’entendue de leurs richesses et à la duplicité de leurs flagorneries. Mieux vaut en effet choisir la voie d’un voleur de poule qui respecte la nature que de se laisser séduire par le baratin d’un bonimenteur en habit de soie. La défiance de la jeune fille en dit long sur le regard porté par Takahata sur le monde qui l’entoure, lui qui n’a d’ailleurs eu de cesse d’en dénoncer les travers économiques (« Pompoko ») et la brutalité (« le tombeau des lucioles »).

De son nuage, il contemple une dernière fois toutes ces vies misérables sans perdre de vue la chose suivante : «  tous mes récits sont ancrés pleinement dans notre monde, dans le réel et ne reposent pas sur une dimension fantastique ou imaginaire qui servirait de prétexte pour parler d’autres choses. » Isao Takahata croyait en la pureté de l’art pour éclairer nos âmes, ouvrir notre esprit à des aspirations plus saines, nous faire croire à nouveau qu’à l’instar de la Petite Poucette, un miracle peut naître de la corolle d’une fleur. Lorsqu’enfin les beaux accords du générique final s’éteignent dans un silence respectueux, reste intact le souvenir de cette princesse devant laquelle on ne peut que s’incliner.

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12 réflexions sur “Le conte de la PRINCESSE KAGUYA

  1. Quelle superbe chronique, une fois encore ! Le film le mérite amplement, c’est vrai, mais encore fallait-il trouver les mots qui correspondent à sa beauté, ce que tu as fait. À merveille !

    Je n’ai rien de spécial à ajouter, si ce n’est que, quatre ans plus tard, je me souviens encore de Kaguya. Et je pleure aujourd’hui la disparition de Takahata, poète de l’image à nul autre pareil.

    Respect, senseï, et au plaisir de découvrir enfin le reste de votre filmographique. Merci encore, mon Prince, de l’avoir ainsi mis à l’honneur.

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    • Je te remercie beaucoup. Le grand Takahata méritait bien un tel éloge. Et je dois dire que son chef d’œuvre inspiré a largement guidé le fil de ma plume.
      Un bien triste printemps que celui qui voit s’en aller un si grand artiste qui aurait mérité d’être, aux yeux du grand public, au moins l’égal de Miyazaki.

      Sayonara sensei Takahata.

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  2. Ça m’a fait un choc jeudi soir. D’autant que je commençais à préparer un papier sur lui cette semaine. Kaguya est le fruit de ses expérimentations commencées avec Mes voisins les Yamada. Un film magnifique et tragique, doublé d’un tour de force visuel incroyable. Un baroud d’honneur malheureusement pour un des plus grands cinéastes japonais.

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  3. Un beau film en effet, qui fait beaucoup penser, par son histoire et son attention portée au destin d’un femme, au cinéma de Mizoguchi. Il me reste quelques Takahata à voir, cinéaste plus versatile que son compère Miyazaki peut-être parce que Takahata ne dessinait pas lui-même ses oeuvres. Qu’il repose en paix dans le paradis bouddhique où il a maintenant rejoint sa princesse Kaguya.

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