ANNIHILATION

Les couleurs tombées du ciel

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« Cette vie future a commencé à notre insu, quand loin de notre corps, intouchables et transparents, nous apparaissons défigurés dans les rêves de nos proches ou dans les chambres inconnues. Nous entrons sans un bruit, et dans cette vie de l’autre côté du miroir (où sept ans de malheur ne durent pas plus que quelques secondes) nous sommes déjà des ombres, comme celles qui plus tard espaceront leurs visites avant de disparaître tout à fait ? »

Gérard Macé, Vies antérieures, 1991.

Qu’y a-t-il dans la Zone pour qu’elle reste à ce point un secret si bien gardé ? « I don’t know » répondrait Natalie Portman qui, telle le Stalker du bouquin des Strougatski, sera notre guide par-delà le rideau moiré de « Annihilation », film aux frontières fuyantes signé du britannique Alex Garland.

Il est des films devant lesquels en effet le rideau a du mal à s’ouvrir. « Annihilation » est de ceux-là. Réservé aux salles chinoises et nord-américaines, c’est à la plateforme connectée Netflix que la Paramount s’en remet pour permette au reste du monde d’accéder à cette adaptation du premier tome de la Trilogie du Rempart Sud signée de l’écrivain Jeff VanderMeer. « Fear what’s inside » dit l’affiche outre-Atlantique. Et c’est bien la raison pour laquelle les décideurs frileux ce sont retranchés derrière un mode de distribution qui ne rend pas justice aux efforts déployés par le réalisateur pour donner à son film une dimension esthétique et sonore aussi puissante qu’impressionnante. Quelques notes de gratte folkisante discrètement égrenées par une moitié de Portishead suffisent d’emblée à cultiver l’étrangeté d’un film de Science-fiction qui se détache du tout venant de la production.

Quelque chose a changé depuis le grand flash, depuis l’apparition de ce champ magnétique aux teintes irisées, depuis le départ du soldat Kane pour une mission classée confidentielle. Kane, c’est Oscar Isaac, aussi massif qu’il l’était en tant qu’ermite pygmalion de l’« Ex_Machina » du même réalisateur. Un voile sombre s’est abattu sur son existence, et sur celle de sa femme qui n’espérait plus le revoir. C’est le retour du « mort-vivant » (tel que Bob Clark le décrivait dans son film), et Natalie Portman a beau jouer les biologistes de pointe capable de percer à jour les mystères de la division cellulaire, sa Lena a bien des difficultés obtenir de la part de cet amant et ex-collègue de régiment des réponses relatives à son absence prolongée.

Quelque chose a changé chez ce revenant, s’est modifié, déformé, tel les doigts qui se rejoignent à travers le verre d’eau claire posé sur la table de la cuisine. Alex Garland l’avait démontré dans son précédent film : il a le sens de l’atmosphère. Quelque chose de pesant s’est installé dans ces laboratoires aseptisés aux immenses surfaces vitrées, derrière la paroi de la cellule d’interrogatoire où l’on a confiné Lena, elle-aussi de retour d’une mission dont elle serait la seule survivante.

Décidément, la science semble fort démunie face à cette menace tombée du ciel et qui peu à peu métastase et gagne du terrain. Ni Josie la physicienne (connue aussi pour être une furieuse Valkyrie de la galaxie Marvel), ni Cass la géomorphologiste, ni Anya la « paramedic » n’ont su apporter de réponse sur ce qui peut bien se passer au-delà du rideau arc-en-ciel, pas plus que le docteur Ventress, la psychologue incarnée par une Jennifer Jason Leigh à la mine dépressive. Là où les hommes ont échoué, Garland se dit que, peut-être, les femmes sauront trouver la clé. C’est donc une escouade d’exploratrices déterminées qui s’avance au-devant d’une vérité qui pourrait bien déranger.

« Je rêve d’un peuple qui commencerait par brûler les clôtures et laisser croître les forêts ! » écrivait Henry David Thoreau. On savait Garland travaillé par ce lien cosmique qui unit les hommes aux éléments, tout un questionnement qui le taraude depuis l’époque de cette fameuse « Plage » désastreusement détournée par Danny Boyle jusqu’à l’aveuglant « Sunshine » bien mieux éclairé par le même réalisateur. De l’autre côté du miroir, c’est une Nature souveraine et étrange qui s’est saisie des lieux, dégénérant en formes et en « teinte morbide fondamentale impossible à situer parmi les couleurs connues » écrivait Lovecraft dans sa nouvelle « la couleur tombée du ciel ». A la faveur de rencontres botaniques déroutantes et de confrontations animales périlleuses, nos scientifiques feront l’expérience d’une altérité inédite, dont le tropisme cancéreux serait capable d’engendrer des formes de vie hybrides et aberrantes, à la fois effrayantes et terriblement belles. A nous laisser contempler ces arbustes anthropomorphes ou ce corps éparpillé sur un mur par l’efflorescence d’un lichen aux étonnantes propriétés fongiques, c’est comme si Garland, puisant dans la palette colorée de son chef opérateur Rob Hardy, façonnait de sa caméra les contours d’un gigantesque cabinet de curiosités qui peu à peu se referme sur ses visiteuses trop curieuses.

Progressant à pas feutrés dans cette jungle baignée d’une calme hostilité, ces dames, même solidement armées, s’avèrent également bien fragiles mentalement. Marquées dans leur chair comme dans leur tête, on leur découvre des fêlures. S’entame, pour Lena en particulier, un difficile travail de mémoire (effectué par Garland lui-même qui a écrit son scénario à partir de ses souvenirs et impressions de lecture) qui consiste à retrouver le chemin qui mène vers l’autre, sinon vers soi-même. Si la Zone X rappelle celle arpentée par le « Stalker » du film de Tarkovski, le retour de l’être aimé les phénomènes observés sur l’orbite de « Solaris », c’est peut-être aussi dans le « Miroir » fragmentaire composé par le cinéaste russe que viennent se refléter tous ces flash-backs qui ornent le portrait psychique de Lena, aux dépens d’ailleurs de ses camarades d’exploration. On pardonnera volontiers à Alex Garland, au vu de cette belle démonstration d’intelligence science-fictionnelle, le centrage sur le personnage porté par Natalie Portman qui chemine et évolue dans une direction qu’il nous sera libre d’interpréter comme bon nous semble.

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37 réflexions sur “ANNIHILATION

  1. Tu m’intrigues et donnerais presque envie malgré les horreurs unanimes lues à propos de cette chose incompréhensible paraît il, entre Malick et Aronofski sous acide… et ici Tarkovski s’invite..
    Mais je n’ai et n’aurai pas Netflix donc next.

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  2. Excellent film effectivement et qui méritait amplement une sortie en salle. Après Ex machina, Alex Garland confirme ses talents de réalisateur.
    A noter pour ceux qui ne sont pas abonnés à Netflix : Annihilation sortira en DVD et Blu-Ray le 29 mai prochain. La version Blu-Ray est à privilégier pour rendre grâce au travail esthétique réalisé.

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    • Oui dommage pour la sortie en salle. Pas sûr qu’il ait néanmoins remporté un franc succès. On navigue ici dans une SF plutôt cérébrale, loin de Star Wars ou Valerian, à quelques encablures du « Premier Contact » de Villeneuve (que je n’ai pas encore vu).

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  3. Je l’ai regardé un peu par hasard et je me suis dit à la fin que je n’avais pas vraiment ressenti quelque chose, que je n’arrivais pas à donner un avis si ce n’est « m’ouais ». Après, je ne suis pas spécialement réceptive à ce thème là au cinéma, mais dans ce film j’ai aimé la manière presque mystérieuse d’une enquête, dont on découvre ce qui se passe. Je n’ai pas su trop donner une explication à la fin (même pour moi même, je n’ai même pas vraiment pu saisir ce que j’avais compris) mais l’esthétique du film est très agréable !

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    • Cette aura mystérieuse qui plane sur l’ensemble du film donne l’effet d’un engourdissement. La réalisation de Garland jour énormément sur les effets sensitifs, travaille énormément sur les matières et les textures qui environnent les personnages (c’était déjà le cas dans la maison de l’ingénieur joué par Isaac dans Ex_Machina). On est clairement sur le thème du passage d’un état à un autre, à la fois physique et mental.

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  4. Bien qu’ayant été globalement plutôt satisfait par la proposition littéraire faite par Jeff VanderMeer, je n’ai pas encore saisit l’occasion de découvrir son adaptation par Alex Garland (dont je n’ai toujours pas vu l’Ex-Machina). Un jour, peut-être…

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    • Je n’ai pas lu le (les) ouvrage(s) de VanderMeer mais visiblement, Garland a fait le choix de s’écarter sciemment de la ligne de l’auteur pour tracer plus librement la sienne, se fiant à ses impressions et souvenirs de lecteur.

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    • Bonjour Dame Nina,
      Il est triste de voir en effet des films de ce calibre mis au banc des grands écrans au profit de bien d’autres productions très standardisées (je pense à la litanie des comédies dont le scénario et les blagues drôles se résument en général à la bande-annonce). Je suis conscient qu’il y a un public pour tout, mais honnêtement, ces films là ne se suffisent-ils pas au petit écran ?

      C’était mon pavé dans la mare du lundi. 🙂

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    • Une entité tombée du ciel, un rideau constitué de formes iridescentes et mouvantes, comment ne pas songer à l’inexprimable Yog-Sothoth de « L’abomination de Dunwich » ! Surtout que d’indicibles créatures sont tapies sur le seuil de ce monde de « l’autre côté »…

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  5. J’ai lu tout et son contraire sur ce film. Je vois que tu fais plutôt partie des convaincus. Il faudra bien que je me fasse mon opinion par moi-même ; je n’attends rien cela dit qui arrive à la cheville des films de Tarkovski que tu cites.

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    • En termes de style et de mise en scène, on est loin de Tarkovski, c’est sûr. Comme je le précise plus haut dans les coms, il s’agirait ici plutôt d’un cap, une suite de repère qui nous entraîne vers les jalons posés par certaines des œuvres du Russe.

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    • Il n’était pas programmé pour être diffusé sur Netflix initialement, mais ce qui peut-être t’a déplu semble avoir aussi gêné les responsables de la distribution qui ont préféré le restreindre à une diffusion par la plateforme plutôt que de risquer une exploitation en salle.

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  6. On ne le saura jamais !
    Bon après, j’aime bien Sunshine (même si je lui trouve des défauts- et à force de regarder des films scénarisés par Alex Garland, je commence à mettre un doigt sur ce qui a pu aussi me déranger dans Annihilation) mais, même si c’est pas non plus le plus gros blockbuster de son année, je ne le vois pas non plus comme un film inaccessible.

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    • Il n’y a que le décideurs des studios qui pensent que notre cerveau n’est pas assez développé pour nous permettre de trouver du sens à un film de SF qui n’a pas une scène d’action toutes les deux minutes. Garland croit encore à l’intelligence du spectateur, et ça c’est plutôt une bonne chose.

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  7. Enfin vu, avec beaucoup de retard, et je suis plutôt mitigé. J’ai aimé, certains choix, autant visuels que dans l’approche de l’histoire sont intéressants, mais je ne sais pas, quelques détails me chiffonnent. L’ambiance onirique par moment me plait, mais il manque un petit quelque chose. Et l’arrivée de la scène du crocodile est un poil too much (et surprend dans un film en général plus subtil). Bon ceci dit, j’ai adoré la dernière partie. Il va falloir que je laisse tout ça refroidir un peu dans ma tête avant d’écrire dessus plus clairement.

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    • Je comprends cette sensation d’étourdissement. C’est assez curieux d’ailleurs car j’avais eu le même sentiment après avoir vu « Ex_Machina ». Il y a aussi le fait que « Annihilation » est un film clairement pensé pour le grand écran. Ceci dit, le croco est un peu hors-sujet, sorte d’évènement balancé dans le script pour réveiller le spectateur. J’aime aussi beaucoup le début, le dialogue entre Portman et Isaac.

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      • Ah ça il y a beaucoup de bonnes choses, autant dans le visuel que dans le texte, et les dialogues. Et cette sensation étrange, d’étourdissement, et parfois presque de rêve éveillé, c’était sans doute voulu par le réalisateur. Le croco par contre oui, ça fait clairement l’élément imposé par le producteur pour réveiller le spectateur lambda. Mais du coup, ça débarque, sans prévenir, sans vraie raison, ça fait un peu tâche. N’ayant pas lu le roman par contre, je ne sais pas si cet événement arrivait également.

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