Si tu tends l’oreille

Chat blanc avec une oreille noire

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Kon-chan

De l’océan bleu au-dessus de la montagne,
Jusqu’au beau ciel clair se fondant doucement dans
la lumière, les vents, les arbres, l’eau et la terre,

Repose en paix.

Je ne t’oublierai jamais

23 janvier 1998, Hayao Miyazaki.

Qui pour prendre la suite ? Les candidats à la succession de Miyazaki et de Takahata ne sont pas légions. Le fils prodigue Goro n’aura pas donné satisfaction, même avec son honorable « colline aux coquelicots », et Yonebayashi, promu meilleur espoir en reprenant les projets du sensei (tels « Arrietty » puis le splendide « souvenirs de Marnie »), a aujourd’hui pris la tangente vers le studio Ponoc. Un nom pourtant a longtemps fait l’unanimité des deux figures tutélaires de la maison Ghibli. Aujourd’hui disparu, et même quasi-oublié, on en entend encore l’écho, « Si tu tends l’oreille »…

Il s’appelait Kondō Yoshifumi. Un peu plus jeune que Miyazaki et Takahata, il a appris le métier, gravi les échelons et cheminé en leur compagnie bien avant la grande aventure Ghibli. « Panda, petit Panda » (avec Takahata), « Sherlock Holmes » ou encore quelques épisodes de « Tom Sawyer », son délicat coup de crayon est donc passé un peu partout avant de collaborer à un chef d’œuvre inoubliable : « le tombeau des lucioles ». Takahata n’étant pas dessinateur, c’est au trait de plume de Yoshifumi Kondō que l’on doit d’avoir été autant ému par le triste sort de Seita et Setsuko. Cette délicatesse, ce sens de l’incarnation des personnages, on les retrouve dans les menus détails de « si tu tends l’oreille », admirable adaptation d’un manga signé Aoi Hiiragi.

Vendu comme une fable fantastique au « royaume des chats » (du même auteur, et que Morita réalisera chez Ghibli quelques années plus tard), ce film scénarisé par Miyazaki est d’abord et surtout l’histoire d’une jeune collégienne qui cherche la voie de ses sentiments. Elle se réfugie dans les pages des livres qu’elle emprunte à la bibliothèque afin de donner un sens à sa vie, de choisir un cap qui ne serait pas celui dicté par le déterminisme familial.  Il faut dire que Shizuku a du caractère, contrairement à sa meilleure copine Yuko, rongée par la timidité. « Take me home, Country roads » chante Olivia Newton-John dans ce générique introductif dont la consonance américaine jure un peu avec l’environnement tokyoïte ici décrit. La chanson est une ode à la terre natale, teintée de la nostalgie du pays d’où l’on vient. A l’approche de la chorale de fin d’année, elle sera l’objet d’un aimable détournement, Shizuku en ayant réécrit les paroles pour mieux les coller à la réalité du pays : « routes de bétons, où que j’aille, les forêts sont décimées, les vallées sont englouties, Tokyo-occidental, la montagne de Tama, ma ville natale. » Le plaidoyer écologique qui vibre à travers ce texte naïf revu et corrigé par l’adolescente vient s’appuyer sur les nombreux plans qui décrivent l’environnement urbain de l’histoire, la densité de la circulation automobile qui peu à peu grignote du terrain sur les derniers espaces verts.

A la faveur d’une escapade impromptue, telle Alice poursuivant le lapin pressé, elle suivra la piste d’un gros matou nonchalant et flâneur jusque sur la fameuse colline citée dans les paroles, une sorte de monde d’à-côté, un quartier lointain où l’on peut faire de drôles de rencontres. Il y a là-bas la boutique du vieil antiquaire Shirô Nishi, et le refuge de son petit-fils Seiji aux talents de luthier. Un parfum de mélancolie se dégage de cet endroit hors du temps, plus encore lorsqu’on en vient à évoquer, par l’entremise d’une vieille horloge mécanique, une histoire d’amour contrariée. Et « Porco Rosso », à la faveur d’une dédicace, de pointer le bout de son aile. Au milieu de tous les objets hétéroclites qui encombrent la boutique du vieux sage, on trouve aussi cette statuette de dandy félin, un Baron au regard perçant et captivant. Sa présence invite à la fugue vers l’imaginaire, à laisser gambader l’imagination au gré de ses songes les plus irréels. Le temps de quelques brèves scènes d’une beauté magique, Kondō se laisse porter par les courants ascendants du peintre Naohisa Inoue qui transforme soudain la réalité bétonnée de Tokyo en un monde de châteaux dans le ciel, de micro-planètes saint-exupériennes, de petites boutiques pittoresques et chatoyantes.

Les grands thèmes écologiques sous-jacents  font évidemment écho aux préoccupations des deux grandes figures de chez Ghibli, l’un invoquant l’esprit forestier de « Mon voisin Totoro », l’autre appelant à entrer en résistance au côté des Tanukis de « Pompoko ». Kondō quitte d’ailleurs ce long métrage où il officiait en tant que directeur de l’animation pour prendre en charge la réalisation de « si tu tends l’oreille », un film dans lequel il entend avant tout exprimer sa sensibilité propre, suivre sa voie d’artiste comme a choisi de le faire Seiji, et comme espère le pouvoir aussi la jeune Shizuku. Mais ce n’est pas chose aisée lorsqu’on a le modèle d’une sœur aînée qui a choisi de faire des études à l’université, d’une mère qui finit sa thèse de doctorat, et d’un père absorbé par ses fonctions d’employé à la bibliothèque municipale. Tout ce petit monde s’entasse dans un appartement exigu, où il est forcément difficile de trouver sa place sans qu’on ne soit forcé de prendre celle que l’on nous aura désignée. A ce titre, Yuko, obligée par ses parents de prendre des cours particuliers en plus de ceux suivis dans la journée, montre bien la pression scolaire qu’exercent certains milieux familiaux, cette impérieuse obligation de réussite qui travaille la jeunesse nippone au point de brider les envies et étouffer les aspirations.

Le film de Kondō invite à contourner cette fatalité en optant pour les chemins de traverse de la romance, un petit jeu des ricochets amoureux qui vont, doucement mais sûrement, mener Shizuku dans les bras de Seiji, celui qui se niche dans les interstices des petites fiches cartonnées que l’on trouve dans les livres de bibliothèque. La poésie du quotidien et l’attrait du merveilleux infusent ce splendide film de Yoshifumi Kondō, artiste trop vite disparu, qui était parvenu à faire comme si, tout à coup, Miyazaki et Takahata s’étaient donnés la main pour une ode à la singularité, pour faire étinceler sous la pierre brute la veine de lapis-lazuli qui palpite en chacun de nous.

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19 réflexions sur “Si tu tends l’oreille

  1. Jamais vu, mais en effet ce film est très méconnu en grande partie car il fut resté longtemps inédit en France comme ailleurs. Puis le destin tragique de son réalisateur n’a malheureusement pas aidé.

    Aimé par 1 personne

  2. Je dois être bécasse. Je veux mettre un mot (essentiel… car j’aime évoquer Jason Statham…) sur l’article suivant mais comme je suis la prem’s je ne vois absolument pas comment faire. C’est fâcheux parce que mon comm’ ferait avancer le débat.

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