Call me by your name

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« Ah ! s’il m’était donné, Juventius, de baiser sans cesse tes yeux si doux,
Trois cent mille baisers ne pourraient assouvir mon amour ;
Que dis-je ? fussent-ils plus nombreux que les épis mûrs de la moisson,
Ce serait encore trop peu de baisers. »

Catulle, Ier siècle avant JC

Un été 83, le cœur de Buñuel vient de lâcher non sans avoir exploré « cet obscur objet du désir ». Trente-cinq ans plus tard, le Sicilien Luca Guadagnino entend en prolonger l’éveil des sens en plaçant l’intrigue de « Call me by your name » cette même année si riche en souvenirs.

« Le fait que le film se passe en 1983 l’apparente à une élégie. » admet le très proustien André Aciman, auteur du livre sur lequel s’est appuyé le réalisateur. Il transpire en effet de cette chronique amoureuse quelque chose d’une époque révolue mais que le naturalisme de la mise en scène permet, durant un peu plus de deux heures, de rappeler à nos souvenirs. Guadagnino se souvient de la Lombardie de sa jeunesse, des promenades au bord du Lac de Garde et du chant des grillons, des belles villas cossues avec personnel de maison et des Psychedelic Furs dans les boîtes en plein air.

C’est dans ce petit coin de paradis italien que vient migrer la famille Perlman aux saisons du plaisir, au plus près des poètes latins et sous le soleil exactement. C’est là que leur petit prodige de fils s’adonne à la revisite musicale, aux joies des bains de minuit et à la vie en maillot. Pour ce couple d’intellectuels versés dans les arts et l’archéologie (confiés la subtile et attachante interprétation de Michael Stuhlbarg et Amira Casar), le nom d’Elio ne trahit pas seulement la judéité de leur confession, mais se superpose à celui d’Hélios, dieu du soleil, qui rayonne à travers la prestation lumineuse de la révélation Timothée Chalamet. Ce jeune acteur, admirable de bout en bout, attire bien vite tous les regards, rapidement associé à ces statues d’éphèbes dont Guadagnino a parsemé son générique.

Il est question, comme dans bien d’autres récits d’initiations adolescentes, des premiers émois amoureux et du tâtonnement des sens qui font le cinéma des grands sentiments. Heureusement, on est tout de même ici plus près de Bertolucci que de « la Baule-les-pins » (http://www.cinetrafic.fr/top-film-amour). Il y a d’ailleurs un peu du charme ambigu de Jeremy Irons dans le physique de blond playboy d’Armie Hammer, le bel Américain qui débarque dans la maison familiale pour passer six semaines de vacances en bonne compagnie. Le short est court, la chemise bien ouverte quand elle n’est pas absente pour laisser bronzer la peau au soleil d’Italie, voilà qui ne laisse évidemment pas insensible l’assemblée des jeunes filles en fleur qui papillonnent dans les environs (parmi lesquelles les petites Françaises Victoire Du Bois et Esther Garrel sont frayé un chemin).

Du haut de sa superbe, Oliver se plaît à être l’objet de toutes les curiosités en visite au banquet des quidams auxquels il se mêle avec une aisance prodigieuse. Aussi féru de la lyre et des lettres que de l’art de la sculpture si chère à Praxitèle, il est un convive de premier choix, à l’indépendance racée et au déhanché redoutable. Il arbore avec suffisance sa vingtaine radieuse, laissant traîner une main dominatrice sur l’épaule de son cadet voisin de chambrée.  La mise en scène de Guadagnino en magnifie l’aura, en jouant sur la lumière (magnifiquement distillée par le Thaï Sayombhu Mukdeeprom, déjà prodigieux chez « Oncle Boonmee »), sur la musique (quelques altérations de Bach et les doux arpèges du baladin Sufjan Stevens), et sur une présence intrigante, faite d’apparitions et disparitions successives dans le radar d’Elio. Et lorsqu’il ressurgit dans le flou de l’arrière-plan, même les convives homos invités pour la soirée ressentent sa présence, comme un appel ou un avertissement.

C’est la méfiance qui prévaut d’abord avec l’arrivée de cet hôte intrus qui va chahuter l’affect d’Elio. « Tu vas apprendre à l’aimer », l’injonction parentale sonne immédiatement comme un défi au désir, le début d’une parade séductrice que le metteur en scène laissera mûrir pendant plus de la moitié de son film. Quand enfin les esprits s’échauffent, Guadagnino choisit de les apaiser dans l’eau fraîche d’un cours d’eau, trouvant toujours la solution la plus chaste pour évoquer les rendez-vous de minuit. Car, de fil en aguille, Oliver aura pour Elio l’affection de l’éraste pour son éromène, tous deux engagés dans une amitié particulière qui va s’avérer bouleversante. Sur sa poitrine étincelle l’étoile que le jeune Elio a dans le cœur, comme un signe de reconnaissance auquel va s’accrocher le scénario affiné par le maestro James Ivory (qui lui vaudra d’ailleurs un Oscar). C’est sans doute à lui que l’on doit le ballet des cuisinières, la truculence très italienne de Mafalda et le sourire en coin du vieux réparateur de vélo. Suivant la piste du scénario, Guadagnino explore tous les recoins de la belle demeure, de la terrasse ombragée à la piscine ensoleillée, du poussiéreux pigeonnier au verger où l’on va cueillir le fruit défendu. De la pêche au péché, il n’y a finalement qu’une bouchée qui nous amène vers le noyau dur du roman, moment fort et sensuel de l’éveil sexuel d’Elio.

Le réalisateur suggère néanmoins que ces amours ne sont pas si simples à vivre dans les années SIDA. Le regard des autres n’est pas prêt, l’écrin religieux du pays pèse sur les deux jeunes hommes (ce regard vers le clocher de la cathédrale de Crema), et les mots pour le dire ne viennent pas si aisément (« Words don’t come easy to me » chante F.R. David à la radio). En accord avec l’auteur, Guadagnino opte néanmoins pour la bienveillance parentale, n’entrave jamais inutilement la belle histoire qui se crée sous nos yeux comme un rêve éphémère qui s’achève aux derniers feux de l’été. Demeure chez le personnage comme chez le spectateur, le souvenir intense de chaque instant vécu durant cette parenthèse estivale, mélange de douleur et de résilience que Timothée Chalamet laisse éclater sur son visage dans un dernier plan fixe à vous arracher le cœur.

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« Call me by your name » est édité par Sony Pictures France et disponible en DVD et Blu-ray depuis le 4 juillet 2018, davantage d’informations sur le site et de l’éditeur et sa page Facebook.
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15 réflexions sur “Call me by your name

  1. Tout n’est pas loin d’être parfait dans ce magnifique film que les grincheux ont trouvé surestimé. Tant pis, non, bien fait pour eux.
    Je ne dis plus rien de la beauté indécente des deux garçons. Revoir Elio poser sa tête sur la poitrine de Christopher… je n’oublierai jamais.
    Les parents sont parfaits. Mais qu’Est-ce qu’il est bon ce Michael Stulhbarg !

    Tiens, je vais me le regarder ce soir avant de m’éclipser…

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    • Oh oui, il est bon. De plus en plus joufflu d’ailleurs. Tu as tout à fait raison sur le petit côté Robin Williams. Et Amira Casar est vraiment excellente aussi, tout passe dans les regards à table, dans la manière qu’elle a de passer sa main dans les cheveux d’Elio dans la voiture après l’avoir récupéré à la gare.
      Et ce plan final (un peu gâché par cette mouche qui vient se coller à l’objectif), phénoménal.
      Ce qui est très fort de la part de Guadagnino, c’est d’avoir aussi bien transmis les sensations à travers quelques détails en inserts : la sensation de fraîcheur avec les pieds dans l’eau alors qu’on ressent la chaleur qui tape, le bain de soleil au son de la guitare, le plaisir des promenades à vélo dans un cadre magnifique, les moments suspendus à des terrasses de café, … tout ça est très renoirien quelque part.

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  2. Vu en VOD l’autre jour – en effet, le plan fixe est formidable (et m’a rappelé Bergmann/Monika et sa cigarette… bizarre, non ?) Belle « retranscription » des troubles et des images souvent d’une sensualité inouïe mais pour moi un film un tantinet trop long….

    Aimé par 1 personne

    • C’est toujours le risque de ces films qui dépassent les deux heures. J’avoue n’y avoir prêté aucune attention, emporté que je fus dans le tumulte des sentiments qui bruissent au fil de l’onde. La durée, je pense tout de même, joue en faveur de la puissance de l’émotion qui ne trouve sa pleine mesure qu’à l’aune de la frustrante retenue dont elle fait l’objet au début du film.

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  3. Pingback: [Rétrospective 2018/2] Le tableau étoilé des films de février par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

    • Pour le coup, comme je le disais, je n’ai pas vu la longueur, je me suis laissé porter, toucher, conquérir par cette magnifique rencontre. La rencontré culturelle joue en effet beaucoup sur l’atmosphère estivale du film, milieu dans lequel néanmoins on pourrait ne pas se reconnaître (sortes d’intellectuels bobos en vacances en Italie). La réalisation pour le coup parvient à en magnifier tous les détails, à nous faire sentir presque la chaleur du soleil latin.

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