La PRIERE

Et le ciel t’aidera

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« Je lève les yeux vers les montagnes, d’où me viendra mon salut » Psaume, 120:1

La quête d’une vie meilleure. C’est évidemment le souhait de tout un chacun, particulièrement de ceux qui sont dans la difficulté la plus absolue. Les voies de la résilience sont plurielles, et parmi elles, le réalisateur Cédric Kahn a choisi d’observer « La Prière », sentant cet appel aujourd’hui plus fort que jamais.

Depuis déjà quelques films, il pointe du doigt le caractère mortifère et dégradant de notre société moderne, individualiste et cruelle, génératrice de solitude et de mal-être. La fuite vers « La vie sauvage » d’un père et ses deux fils qu’il décrivait dans son précédent film inspiré d’un fait divers, manifestait ce sentiment de trop plein de villes bétonnées, de soumission à la loi du marché. Pour éviter d’être broyé comme le couple de « une vie meilleure », une des solutions serait donc de se mettre au vert, prendre du recul, de la hauteur.

C’est ce que choisit de faire Thomas, jeune toxico au bout du rouleau, sauvageon breton plus vrai que nature interprété par Anthony Bajon dont la prestation a été saluée par le jury de la dernière Berlinale. Dans le bus qui le conduit vers un havre perché pour une hypothétique reconstruction, tête baissée, fatigué, visage amoché, il se présente en un regard caméra à nous spectateurs, passagers clandestins, témoins autant que juges de son apparence. Autour de lui les Préalpes du Trièves, écrin naturellement grandiose et imposant servira de clôture à cette retraite volontaire, d’horizon à sa période de sevrage.

Dans ce foyer autarcique, Thomas n’est pas seul, mais entouré de ses semblables cabossés, comme si, pour recréer du lien (« c’est probablement le vrai sujet du film » confesse le metteur en scène), il fallait que ce soit nécessairement avec ceux qui sont passés par les mêmes épreuves, qui ont enduré les mêmes souffrances. Etrangement, cette forme d’entre soi prend une couleur sectaire, laisse planer le spectre de la dérive. Dans ce siècle que le visionnaire Malraux prédisait spirituel, le soutien de la religion devient une béquille suspecte, que l’on envisage avec circonspection. Fils naturel du cinéma de Robert Bresson, Kahn s’en remet, à l’instar de Bruno Dumont dans « Hadewijch » (dont il émule le dépouillement en débauchant le même chef opérateur Yves Cape), à la foi chrétienne, sonde son pouvoir rédempteur jusqu’aux limites du rationnel, jusqu’à la révélation qui mène à la porte du séminaire.

Avant d’accéder à cette épiphanie, Thomas l’incrédule aura vu passer l’automne et l’hiver, traversé de multiples épreuves, soutenu par l’étrange ferveur d’une fraternité de néo-convertis. Aux contraintes qu’il a laissées derrière lui dans l’enfer des villes, d’autres s’imposent ici, énoncées dès le laïus d’accueil par Marco, sorte de doyen naturel de cette communauté de convers d’une nouvelle ère. Calquées sur celles de la vie monastique (partagée entre travail et prière), elles exigent de tout un chacun un acte de contrition, marque d’obéissance à l’injonction spirituelle. « J’suis pas en prison ! » s’emporte le jeune homme dans un accès de défiance. Bien sûr, Kahn le laisse libre de prendre ses cliques et ses claques, de tailler la route vers la vallée. Mais le froid montagnard, et une rencontre in extremis se chargeront le remettre dans le droit chemin. Sans prendre parti, Cédric Kahn met en balance la dictature de la drogue et le chantage à la foi.

Travaux des champs, messes et chants, pièce de théâtre retraçant le miracle de Lazare et apprentissage du travail du bois dans la pure tradition christique, Kahn reconstitue tout un cadre inspiré d’authentiques expériences confessionnelles observées par Aude Walker à l’origine du sujet du film. En point d’orgue, il place la visite de sœur Myriam, rôle qu’il confie à la mythique égérie de Fassbinder Hanna Schygulla. « Elle dégage une aura naturelle, un mélange d’autorité et de douceur qui sert complètement le personnage » constate le réalisateur qui filme son sourire troublant cachant une sévérité inattendue. Car sous ses dehors bienveillants, la communauté fait montre aussi parfois de rudesse. On atteint les limites de la compassion par exemple lorsque Pierre, le chaperon de Thomas, passe sans ciller avec sa brouette près de lui qui crache au sol ses poumons, sans pour autant intervenir. Plus loin, il y a cette froideur du groupe devant le cadavre de l’un d’entre eux, dont la dépouille et le souvenir vont ensuite être passés sous silence. La fabrication du lien exigerait-il un absolu abandon, dans tous les sens du terme ?

Même intrigué par le mystère de la foi, l’agnostique Kahn préfère opter pour une autre possible voie de rédemption. Il l’imagine à travers le personnage de Sybille, la fille du charpentier confiée à Louise Grinberg (revenue d’« entre les murs » de Laurent Cantet), qui se languit de parcourir le monde en quête de civilisations enfouies. L’autre voie que propose le scénario est donc celle de la quête des origines, qui se défie des vérités imposées et s’en remet au principe de raison. Toutefois, Kahn n’oppose pas l’un à l’autre, mais les met en balance à nouveau par le biais de la passion, celle qui va, un peu rapidement tout de même, lier Thomas et Sybille l’un à l’autre. In fine, il se veut résolument optimiste là où d’autres auraient préféré la voie plus dramatique et spectaculaire. Sans approcher la puissance métaphysique d’un Bruno Dumont, le timoré Cédric Kahn traite le sujet sans prise de risque, fait néanmoins le pari de l’émotion sans effusion, plutôt adepte d’intimisme et d’intériorité. L’expérience qui s’en retire est à l’aune de cette prudence manifeste.

« La Prière » est édité en DVD et BRD par le Pacte, disponible à partir du 25 juillet 2018.

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5 réflexions sur “La PRIERE

  1. Chantage à la foi… C’est bien la première foi que j’entends parler du concept et il promet de me faire réfléchir.

    Merci pour cette critique comme toujours éclairée et magnifiquement écrite où moins de choses sont laissées au hasard que ne le croira l’amateur le plus attentif.

    Aimé par 1 personne

    • Il faut croire pour s’en sortir, le concept est intéressant, et déclinable dans d’autres religions. C’est en cela que l’aspect sectaire hante une partie du film (qui peut aussi rappeler la communauté écolo extrémiste du film de Kelly Reichardt « Night Moves »). Mais Kahn préfère rester centré sur le conflit intérieur de Thomas, et joue la carte du rapprochement avec Sybille.

      Ravi que le texte t’ait plu. 🙂

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  2. Pingback: [Rétrospective 2018/3] Le tableau étoilé des films de mars par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

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