La fête est finie

Loin du Paradis

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« C’est la fête de trop !
Moi je l’ai faite, défaite et ça jusqu’au fiasco, c’est la fête de trop !
Regarde je luis de paillettes et me réduis au KO »

Eddy De Pretto, Cure, 2018

Deux filles dans la mouise, camées à zéro, rien que de très ordinaire dans le paysage cinématographique. Marie Garel-Weiss en fait une histoire personnelle à l’occasion de son premier film, et déclare que pour elles « la fête est finie ». Voyons voir si ce requiem pour deux jeunes filles peut faire partie des meilleurs films avec des héros jeunes ou des meilleurs films avec des héroïnes.

Moi, Céleste, 19 ans, droguée, prostituée… On connait par cœur l’état des lieux que déroule de manière très convaincante la jeune débutante Clémence Boisnard face à la caméra de Marie Garel-Weiss. En contrechamp, le toubib interprété par le vieux complice Michel Muller (ici juste de passage) prend en note, sans réagir, blasé. « La fête est finie » car la demoiselle à l’œil poché va rejoindre un centre de désintox… pour le meilleur ou pour le pire ? On devine déjà que là-bas, la vie ne sera pas rose, l’évidence ne va pas couler de source.

Sur le quai censé la remettre sur la bonne voie, elle croise Sihem, personnage confié à la très sage Nesrine du« Fatima » de Philippe Faucon, Zita Hanrot. Même galère, même destination, mais elle peut crever avec sa grosse valise dans les escaliers. Une fois sur place, les règles sont strictes, quasi-militaires (« Putain, c’est comme à l’armée ici ! » crache Céleste au premier réveil), comme au monastère aurait préféré constater le délinquant qui faisait « La Prière » chez Cédric Kahn. Les deux films sortis la même année semblent jouer de concert, tout en empruntant des chemins parallèles. Car tous deux se font témoins d’une rencontre capitale : l’un la fera avec la foi puis avec l’amour, l’autre y trouvera une âme sœur et une raison d’être. Marie Garel-Weiss, qui a apparemment travaillé le sujet de manière très intime, s’enferme avec ses deux pensionnaires volontaires dans les hauts murs d’un centre d’Aide et Prévention des Toxico-dépendances par l’Entraide, nous fait la visite dans les règles, nous propose une leçon de thérapie dans ce lieu où l’on « apprend à marcher seul » et où on pense à son avenir allongé sous un arbre.

On suivra donc l’installation des deux fauves dans les dortoirs de colo, un premier contact méfiant avec Catherine déjà sur zone (Christine Citti au physique de camionneur, méconnaissable), les activités physiques pour rigoler (massage, volley-ball, tai-chi) ou pour en baver un peu (le planter de piquet, « ma grande »), et les incontournables groupes de parole où chacun pose sa vie sur la table sous l’œil « bienveillant » du grand frère interprété par Pascal Rénéric. « C’est pas pour moi votre truc » s’emporte Sihem face à ce déballage indécent, à l’interprétation convaincante, mais au contenu tellement rebattu. De manière très attendue, les esprits s’échauffent, les filles font des bêtises, franchissent les lignes poursuivies par la caméra de la réalisatrice toujours bien calée sur son épaule. « Nous avons privilégié une proximité avec les personnages, filmé de manière très libre » confirme-t-elle en jouant sur un montage il est vrai très dynamique pour un exposé des faits « à l’os ». De bonnes intentions certes, mais pas suffisantes hélas, pour détacher son objet cinématographique du commun des péloches.

Heureusement, Marie Garel-Weiss tient aussi le crayon du scénario (qu’elle a ensuite délégué à Salvatore Lista pour permettre à la fiction de respirer un peu mieux), et fait le choix de quitter les lieux pour une deuxième partie en forme de glissement inverse. La partie consacrée au centre de désintox fait donc office de purgatoire dans ce chemin de résilience, dont la promiscuité autorisait la rencontre entre les deux jeunes filles qui vont assez rapidement développer une relation fusionnelle. « C’est le grand amour » constate bien vite l’assistante sociale qui se charge de les loger à la sortie. De manière assez habile, Marie Garel-Weiss laisse l’interprétation de leur liaison aux fantasmes des mecs du groupe de parole pour se consacrer davantage à ces éléments qui vont les porter l’une vers l’autre, puis l’une sur l’autre, jusqu’au point de rupture. A la faveur d’un repas de famille, la scénariste brise les stéréotypes sociaux tout en laissant clignoter les indicateurs du malaise. Ça sent le retour à la case départ, mais sur ce point également, elle choisit le contre-pied, semant les graines de la résilience là où on ne les attend pas forcément, s’appuyant sur la force du collectif pour constituer le terreau de la renaissance.

Marie Garel-Weiss n’a rien gardé de son expérience de scénariste pour les fondus Poiraud, sinon l’idée d’une possible réinsertion par les plantes. Peut-être. Elle se défend aussi d’avoir voulu faire de « La fête est finie » un grand « cirque atomique » qui vous met le nez dans les paradis artificiels à la rencontre des éléphants roses. « Moi j’avais envie de montrer autre chose, le fait qu’elles soient avant tout deux jeunes femmes. » explique-t-elle. Les deux héroïnes shootées l’une à l’autre ont néanmoins plus d’une fois le nez dans la poudre et le moral en berne. Le tout est ficelé façon jeune cinéma français, filmé à l’économie de moyens mais avec une énergie vitale touchante, un enthousiasme qui finit par faire mouche. « La fête est finie » pour Céleste et Sihem certes, mais c’est peut-être une nouvelle aventure qui commence pour Marie Garel-Weiss.

« La fête est finie » est disponible chez Pyramide Vidéo, en DVD le 21 août, et déjà en VOD. Plus d’infos sur le site et la page Facebook de l’éditeur.

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7 réflexions sur “La fête est finie

  1. J’ai bien envie de le voir. Le film semble être de la même veine que « Les Apaches » (De Peretti), « Grave » (Julia Ducournau) , « La crème de la crème » (Kim Chapiron), qui sont pour moi, de très grandes réussites.
    Me trompe-je ?

    Aimé par 1 personne

    • Des trois cités je n’ai vu que « Grave ». Disons que le film appartient à cette même génération « premier film d’auteur » du cinéma français, mais la forme et le sujet de base sont tout de même assez éloignés. La relation entre les deux filles se rapprocherait plus de « la vie rêvée des anges » de Zonca.

      J'aime

      • D’accord, je ne parlais pas forcément du sujet traité, mais de la manière dont est écrit le film, la réalisation et l’ambiance assez lourde.
        D’accord, je situe alors. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais, il me semble que nous sommes gâtés si ces réalisateurs continuent dans cette voie. J’aime beaucoup cet esprit noir et grave. J’attends beaucoup de cette génération.

        Aimé par 1 personne

        • L’ambiance ici n’est pas si lourde, mais fait bien éclater (comme d’autres, je pense au récent film de Kahn) le côté « fauve » des personnages en perte de repères. Une des bonnes choses du film est aussi que la réalisatrice/scénariste ne se laisse pas happer par le sordide du sujet, cherche une sortie par haut.

          Aimé par 1 personne

  2. Pingback: [Rétrospective 2018/2] Le tableau étoilé des films de février par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

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