Première Année

Deux pour cent

PREMIERE_ANNEE_2

« Cette première année n’est plus supportable, c’est un gâchis humain »

Agnès Buzyn, Ministre de la Santé.

Numerus Clausus : Limitation discriminatoire du nombre de personnes admises à un concours, à une fonction, à un grade, conformément à une décision prise par une autorité. Telle est la définition qu’en propose le dictionnaire Larousse. Appliqué aux études de médecine, le nombre fait office de couperet impitoyable qui s’abat froidement sur les espoirs de pléthore d’étudiants qui rêvaient de stéthoscopes et de scalpels. Ce nombre, Thomas Lilti ne le connaît que trop. Généraliste qui fait aussi dans le cinéma, il se souvient de sa PACES, remonte à sa « Première année » pour mieux prendre le pouls actuel de ces bêtes de concours.

C’est une multitude fatiguée qui s’installe dans l’immense halle de Villepinte. Une foule épuisée par de longs mois de travail incessant, abrutie par la somme de connaissances accumulées, le cortex saturé de formules mathématiques et chimiques, gavé de termes anatomiques à en perdre son latin, attend le QCM fatidique, au garde à vous avant le top de la dernière ligne droite. Nouée par le stress, cette assemblée de carabins garde néanmoins l’espoir de figurer sur la liste courte, en bonne position de préférence pour pouvoir briguer la filière de prestige. Quelques semaines plus tard, cette même foule se presse comme du bétail aux portes de la fac, animaux affolés se précipitant et se bousculant vers les vitrines d’affichage comme si soudain toute une vie se jouait au bout de cette ruée finale. Le réalisateur qui a fait ses premières armes dans le documentaire médical tient à donner à ces scènes de masse une authenticité incontestable, en allant au plus près des étudiants et des examinateurs, recueillant leur parole, leur ressenti. Il sait que parfois suffit une expression sur un visage, ou bien la lumière d’un regard dont l’émotion pèse bien plus que des mots.

« Première année » sent le vécu, mais aménage dans ce contexte un espace de fiction intime propice à la dramaturgie. Au milieu de l’amas humain préparant le concours, on reconnaît la touffe bouclée et le regard tombant de Vincent Lacoste, l’interne de « Hippocrate » revenu passer le concours en compagnie d’un ex-colloc de tournage William Leghbil. Ils sont respectivement Antoine et Benjamin, se rencontrent sur le banc de l’amphi et se plaisent immédiatement. Thomas Lilti sait qu’une telle pression ravive l’instinct grégaire, facilite le rapprochement d’individus venus d’horizons parfois très éloignés. Antoine apporte l’expérience du « cube » (c’est sa troisième P1), Benjamin le privilège d’être d’ascendance médicale par son père chirurgien viscéral.

Des tripes, il en faut aussi pour tenir l’année, pour garder la tête hors de l’eau et résister à la submersion du savoir. Il leur faudra se serrer les coudes, se répartir les tâches, et respecter une hygiène de vie drastique (à quelques pains au chocolat près) pour que le corps se maintienne et que l’esprit tienne. A plusieurs, on est plus fort pour gravir les épreuves, marche à marche, et atteindre le podium espéré. « Première Année, c’est mon Rocky ! » avoue volontiers Thomas Lilti qui filme cette préparation au concours comme une authentique épreuve sportive. Bien évidemment, l’esprit de coaching vient flirter avec la bromance et ses aléas de circonstance. De l’entraide à la trahison supposée, le pas est vite franchi quand la concurrence fait rage. L’heure suprême de l’examen est le point de rupture tout trouvé. Celui-ci arrive à point nommé pour ouvrir le film à d’autres champs d’analyse, laissant apparaître les fêlures personnelles, pour mieux entamer une biopsie familiale donnant du grain à moudre au discours social.

La géographie des lieux devient alors source de repères sociaux. Si dans sa première partie, Lilti circonscrit l’action dans Paris, entre les 5 et 6ème arrondissements, selon une trajectoire à peine courbée qui irait des Saints-Pères à la rue d’Ulm où le grand frère de Benjamin se fait au costume de Normalien, il tient ensuite à ce que les deux amis s’éloignent tant géographiquement que socialement. A la « boucherie pédagogique » (selon les termes de Lilti) que représente cette année sélective, il tente d’ajouter une approche sociologique de la reproduction des élites, citant Bourdieu en modèle de pensée. Sans verser dans le film à thèse, Thomas Lilti se gonfle alors d’une ambition politique, dénonçant l’iniquité du système comme il pointait déjà du doigt dans ses précédents films le cancer financier qui ronge l’hôpital ou la désertification médicale des campagnes. A raison, il s’insurge contre une sélection absurde qui broie les étudiants, réduit les cerveaux en purée. Mais surtout, celle-ci engendre des médecins par défaut, fabrique des automates de la pensée qui s’engagent dans une filière où la vocation n’a plus sa place.

« Un scientifique, ce n’est pas seulement quelqu’un qui sait mais quelqu’un qui cherche toujours à comprendre » nous dit Martin Winckler qui partage l’exercice de la médecine avec sa passion pour l’écriture. Comme lui, le docteur Lilti prend exemple sur ce qu’il connaît afin de donner du crédit à son propos, quitte à faire quelques aménagements avec le réel et privilégier in fine le romanesque, se laissant couler dans la veine sentimentale plutôt que de se complaire dans l’artère du réalisme. Il a bien compris qu’au cinéma, l’essentiel est de marquer les esprits, d’interpeller l’intelligence du spectateur plutôt que de l’abandonner à la gouverne de son cerveau reptilien. « Je fais des films politiques en racontant des histoires sur notre époque » admet-il en brisant le diktat du déterminisme pour trouver une issue à ses personnages. « Première année » vient achever la trilogie médicale sur une porte qui se ferme, sur une ordonnance (et une sévère) qui en dit long sur notre société malade.

PREMIERE_ANNEE_1.jpg

Publicités

24 réflexions sur “Première Année

  1. Je le vois demain.
    Je n’avais pas cru à Lacoste interne et mon rapport aux blouses blanches étant… compliqué, j’hésitais. Mais les échos sont bons et je veux savoir ce que mon héritier a vécu avant d’obtenir cette première année…
    Le numerus est une aberration et le QCM de la mort en est une autre non ?

    Aimé par 1 personne

    • Oh que oui. Le film ne dit pas autre chose d’ailleurs (il propose même une technique de réponse pour maximiser ses chances 😉)
      J’irai lire ton avis bien sûr, sachant qu’ici les blouses attendent les lauréats seulement.

      J'aime

  2. Le numerus clausus est une connerie sans nom, dont on connait aujourd’hui les conséquences sur la médecine française. Je connais une personne remarquable qui n’est pas médecin à cause de lui. J’espère que son abrogation annoncée n’est pas un leurre. J’avais bien aimé Hippocrate. J’irai peut-être voir ce Première année.

    Aimé par 1 personne

  3. Pas bien terrible ce film paresseux… Je ne me fatiguerai pas non plus. Il fera partie des ‘autres machins’ du mois.
    Même si j’ai été saisie d’angoisse par moments. L’aspect documentaire est très bien. Le reste : bof.
    Oh p….. les scènes avec le père médecin et le fils qui « veut » l’être malgré lui et qui chouine parce que papa est vraiment cro cro vilain : SANS INTERET, répétitives et téléphonées.

    J'aime

    • Aaaah, le medical fait revenir le Vincimus au chevet du Tour d’écran !
      Il me semble que cette maxime du père de la Médecine est toute trouvée en ce qui te concerne.
      Quant au film, il est tout à fait recommandable, même sur une seule jambe. 😉

      J'aime

  4. Bonjour princecranoir, j’ai beaucoup aimé ce film, son rythme sans temps mort. Depuis, j’ai regardé quelques exemples de QCM sur internet : 98% des mots sont incompréhensibles. J’ai aussi noté que dans le film, le premier au concours est une fille… Bon dimanche.

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour Dasola,
      J’ai noté effectivement ce détail féminin assez éloquent. Un palmarès qui pose question lorsqu’on observe que la plupart des chirurgiens sont des hommes. Alors, que sont les doctoresses devenues ?
      Bon dimanche également.

      J'aime

    • Merci Tina. 😀
      Il est vrai que le film, bien qu’assumant son postulat politique, se veut aussi un regard intéressant sur la reproduction sociale, sur l’orientation (la scène d’ouverture est très parlante sur l’incapacité de l’EN à proposer des filières correspondant réellement aux attentes des futurs bacheliers), mais aussi sur l’amitié et la coopération. Content qu’il t’ait plu autant qu’à moi.

      J'aime

  5. Pingback: [Rétrospective 2018/9] Le tableau étoilé des films de septembre par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s