LISA et le DIABLE

Les visiteurs du soir

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« En devisant de la sorte, les trois amis suivaient cette voie bordée de sépulcres qui, dans nos sentiments modernes, serait une lugubre avenue pour une ville, mais qui n’offrait pas les mêmes significations tristes pour les anciens, dont les tombeaux, au lieu d’un cadavre horrible, ne contenaient qu’une pincée de cendres, idée abstraite de la mort. L’art embellissait ces dernières demeures, et, comme dit Gœthe, le païen décorait des images de la vie les sarcophages et les urnes. »

Théophile Gautier, Arria Marcella, 1897

Qui n’a jamais rêvé se perdre dans une ville inconnue à la faveur d’une déambulation touristique ? L’ivresse de se laisser porter par ses pas, de se laisser conduire par le hasard, de suivre son instinct pour partir à l’aventure dans un lieu étranger, au risque d’y faire quelque étrange rencontre. C’est l’infortune qui guette l’héroïne du film de Mario Bava, sobrement intitulé « Lisa et le Diable », avant qu’un malfaisant producteur ne lui jette un sort pour l’éternité.

Lisa, c’est Elke Sommer, actrice au patronyme si estival qu’il se prête à merveille à cette excursion à Tolède. La foule des badauds se presse sur la Plaza dans l’ombre gothique de la cathédrale Sainte-Marie pour contempler une fresque stupéfiante que le guide présente comme une illustration du Diable emportant les morts. Plus stupéfiant encore, en un zoom vif et brutal, Bava nous montre que le visage du Démon ressemble à s’y méprendre à celui de Telly Savalas, le plus célèbre des chauves d’Hollywood. Il faut avouer que celui qui fut peu de temps auparavant un Blofeld coriace (Spectre du Mal absolu chez James Bond), a le profil d’usage et l’élégance cauteleuse. Dans son complet noir de majordome au faux-air de croque-mort, il toise les invités de toute sa morgue suave, la sucette au coin des lèvres (pour oublier la cigarette sur laquelle il est résolu à faire une croix) et l’œil pétillant de malice, trop souriant pour être honnête. Quelques contre-plongées sur la tour-clocher de Saint-Thomas (invitant à une suspension totale d’incrédulité), un passage sous l’arquillo aux courbes arabisantes à l’invite de l’inquiétant chauve ricanant, et on comprend que Lisa quitte le monde des vivants pour pénétrer une autre dimension, une autre réalité.

Cette rencontre avec le Diable n’a rien de fortuit évidemment, elle était programmée par le titre, prolongée d’une petite ritournelle de boîte à musique. Dès que leurs regards se croisent dans la boutique du sculpteur de figurines, le rationnel dévale les escaliers, les montres (molles ?) volent en éclat. Le temps s’arrête, se suspend tout du moins. Bava sait qu’il marche ici sur les brisées de Buñuel, foule les pavés de la ville sainte dans laquelle le fantasque Ibère préconisait, dans ses écrits, de « se mettre en état d’y recevoir les expériences les plus inoubliables ». Fort de ce précepte, le petit maître italien va mobiliser ses talents de triturateur visuel et de coloriste hors-pair, usant du montage à effets glissant vers d’amples travellings latéraux, afin de se montrer digne de la philosophie de ses confrères espagnols.

Cela débute par une errance déboussolée dans une ville devenue labyrinthique, un dédale qui bientôt se change en une fable nécromantique bâtie sur le cimetière de la raison, dont les fondements hermétiques laissent exhaler bien des effluves funestes. Bien vite, nuit et brouillard viennent à notre rencontre, envahissent l’endroit où, tel un serpent intrigant, la caméra de Bava circule avec une formidable agilité. C’est le moment idéal pour des confluences noctambules, qui semblent promenées par les songes. Lorsque les phares de la vieille Packard d’un autre temps trouent l’obscurité, et que le couple d’un autre siècle invite Lisa à les rejoindre à l’intérieur, c’est comme un franchissement sans retour. Portés par les flots nocturnes d’un Styx embrumé, Lisa, le couple Léhar et leur chauffeur Georges naviguent cahin-caha jusqu’à la porte d’un manoir aux hôtes singuliers, maison maudite, hantée par la conscience déchirée d’une famille dissimulant des secrets qu’on devine peu reluisants.

« Mario Bava est le cinéaste qui a fait du regard son thème le plus évident. » écrit Jean-Louis Leutrat dans sa « Vie des Fantômes », ce que confirment les nombreux plans sur les yeux des personnages qui se toisent dans la voiture. Et ce n’est sans doute pas un hasard si la maîtresse de maison est une Comtesse frappée de cécité, aveuglée par cette passion possessive qui la lie à son fils Maximilien et à son défunt mari,  l’empêchant de voir l’état de délabrement dans lequel se trouve sa maison. Entre les murs de cette demeure inquiétante, Lisa est comme en léthargie permanente, poupée désarticulée à la merci d’un metteur en scène qui la poursuivra au fond des corridors profonds et obscurs, la malmènera derrière les miroirs piqués qui ne reflètent plus l’image des résidents, la déshabillera dans des chambres interdites où se dissimulent cachoteries, adultères honteux et amours nécrophiles.

Jean-François Rauger l’avait écrit, dans « l’œil qui jouit », « Mario Bava est un cinéaste hanté par la décadence. Les mutations observées sont celles d’une irrésistible corrosion du monde, de l’altération de l’univers rongé par un mal interne. » Cette déchéance prend même des allures de drame viscontien de par la présence forte, dans le rôle de la Comtesse, de l’actrice de « Senso », Alida Valli. Fidèle à ses motifs macabres, Bava se laisse ensuite gagner par ce que Deleuze appelait « le cinéma de pulsion », exacerbant les passions au point de pousser les protagonistes à répandre le sang à même la surface de l’écran.

Et le Diable dans tout ça ? Maître d’hôtel et de cérémonie, il se lamente. « Travail et fatigue, voilà mon héritage. » dit Savalas soliloquant au milieu de ses effigies de cire. A travers lui, Bava lui-même sait-il qu’il est finalement le pantin du producteur qui, faute de trouver acquéreur pour cette œuvre (d’art) personnelle et exigeante (entre Edgar Poe et « Marienbad »), tentera de la maquiller en diablerie obscène, à grand renfort de flash-backs religieux et d’inserts vomitifs, l’enfermant dans le purgatoire repoussant de « la maison de l’exorcisme ». Sous son grain épais, son image altérée et son flou dégradant, « Lisa et le Diable » pourrait bien être le plus pur précipité injustement mal-aimé des sublimes obsessions de son auteur, palimpseste de ses passions mortifères et de ses hantises intérieures qui ne demandait qu’à être révélé au grand jour.

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18 réflexions sur “LISA et le DIABLE

    • De rien. Je pense que le film, de par son caractère expérimental à bien des titres, reste tout de même une œuvre fragmentée mais ambitieuse. Il rappelle à bien des endroits « opération peur » d’ailleurs dans sa forme. Je serai heureux de lire ton point de vue sur ce Bava pas toujours très bien considéré.

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    • Bava bénéficie sur ce film d’une latitude suffisamment large qui lui permet d’exprimer pleinement ses ambitions esthétiques et artistiques. La contrainte de la commande n’étant plus là, le film peut ceci-dit perturber le spectateur qui s’attend à une œuvre d’épouvante classique. Les codes du genre y sont ici mêlés à une forme d’onirisme gothique très particulier.

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  1. J’aime bien me perdre dans une ville inconnue lors d’une déambulation touristique mais de là à suivre un couple à la mine patibulaire (mais presque)…
    Pourquoi les héroïnes de ces films sont elles toujours aussi stupides ? Ok il n’y aurait pas de film sans cela… Et le responsable c’est le diable. Elle n’avait pas dû lire le Petit Chaperon rouge qui met les filles en garde.
    Pas de Rosemary’s baby si elle n’avait trouvé le couple affreux de petits vieux absolument délicieux…
    En tout cas, sauf sous la contrainte ou l’emprise maléfique d’un chauve, il n’y a peu aucune chance que je vois ce film.
    D’ailleurs tu crois vraiment que Telly Savalas est le plus célèbre chauve d’Hollywood ??? Je vois plutôt un mercenaire se profiler à l’horizon !

    Et au fait elle s’en sort la Lisa ?

    Bon il faut que je prenne mon dico pour certains mots…

    telle un serpent
    montres (molles ?) se volent en éclat.

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    • C’est la curiosité qui appelle l’égarement de cette demoiselle. La rencontre avec le couple décadent fait figure de bouée nocturne pour cette femme en perdition dans une ville étrange et étrangère. Le Diable, lui, se délecte du spectacle des passions humaines, petit théâtre tragique qui baigne dans une ambiance surannée. Le destin de Lisa est scellé, voire même malmené à en juger par ce que le producteur en fait en transformant ce petit bijou gothique en grand barnum vomitif de « la maison de l’exorcisme ».

      Si tu croises ce chauve, un conseil, passe ton chemin en effet, d’autant qu’il y a bientôt 25 ans qu’il repose dans sa tombe. Peut-être pas le plus célèbre le Telly en effet, mais en tout cas une gueule qu’on n’a pas oubliée.

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    • Je trouve que « Lisa et le Diable » se rapproche pas mal d’Opération Peur dans sa structure générale, mais entretient aussi un lien avec ses slashers (La baie sanglante, …)
      Je ne suis pas un inconditionnel du « Masque du Démon », même si je lui reconnaît de belles qualités. Je préfère la face « chromatique » de l’œuvre de Bava, notamment « le corps et le fouet », « les trois visages de la peur », voire « la planète des vampires ».

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      • Pas vraiment fan de La planète des vampires, un peu trop foutraque à mon goût. Tout comme ce Lisa et le diable. Opération peur me semble trois crans au-dessus qui dissèque les mécanismes de la peur avec subtilité et poésie. Sinon, côté giallo, Six femmes pour l’assassin et son ambiance oppressante est un régal. Et j’aime beaucoup aussi le surprenant thriller Cani arrabbiati.

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  2. J’aurais dit « la rencontre n’avait rien de fortuit » avec l’accord sur l’innocent « rien », mais les accords français étant ce qu’ils sont, je laisse là tout ton professoral pour ne garder que celui de l’œil choqué.

    Œil baveux – je veux dire bavaïen – qui trouve un parfait parallèle dans des Montres Molles déformant littéralement le temps, comme dans Buñuel qui, comme on dit chez moi, en a fait patafiot, de son temps !

    Tout ça pour dire que l’écriture est belle et que l’avis ne saurait être que juste, même si, sortant du visionnage de « Le Masque du démon » de la semaine dernière, le giallo me fait décidément voir rouge.

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    • « fortuit », ça me va bien. J’avoue que, malgré les relectures, certaines subtilités d’accords filent entre les lignes.
      La porosité entre Buñuel et Bava est ici particulièrement palpable, avec tout de même un sérieux avantage au maître espagnol, il faut le reconnaître.
      « Le masque du Démon » est-il un giallo ? Loin s’en faut, m’est avis. Et peut-être pour cela qu’il vire sur le rouge. 😉
      Blague à part, je reconnais également qu’il n’est pas mon Bava préféré.

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  3. A la marge du film commenté ici. Je viens de finir Le tour d’écrou d’Henry James qui m’était offert ces jours derniers et qui me faisait enfin comprendre le nom donné à ton blog !

    Wikipedia me confirme qu’il y a un peu ou beaucoup de cette nouvelle dans le film d’Amenabar. A revoir !

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