Le GRAND BAIN

Avant de toucher le fond

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« Il faut avoir oublié le beaucoup, pour l’amour de l’important. »

Rainer Maria Rilke

Les ronds, c’est pas carré, ce n’est pas une découverte. Gilles Lellouche ne revendique d’ailleurs aucunement la paternité de cette observation lorsqu’il met les formes pour nous plonger dans « Le grand bain » avec sa sympathique troupe de nageurs non-professionnels. Le regard dissimulé derrière l’œilleton, il pousse tout son petit monde à l’eau histoire de voir si le principe d’Archimède a encore la force de repêcher les cabossés de la Terre.

Rondes et carrées sont les petites pilules qui tombent dans le bol de céréales de Bertrand, le cadre sup complètement cramé qui rumine son chômage dans le marasme de sa nervous breakdown. Mal rasé, la tignasse ébouriffée, les poches sous les yeux et le moral dans les chaussettes est habituellement le lot de Mathieu Amalric dans les films de Desplechin. Le trouver là, à élever ses deux enfants sous le même toit que Marina Foïs pourrait s’avérer incongru mais il faut bien avouer que Gilles Lellouche a trouvé la bonne mesure pour l’intégrer harmonieusement à son projet aquatique. L’acoquiner ensuite à un Benoît Poelvoorde des grands jours, patron flambeur de chez « Piscin’Love » (une enseigne qui vaut bien l’« obséqu’cool » de chez Podalydès), capable d’improviser de grands discours sur la fierté française avec sa faconde de Wallon pur jus, était pour le metteur en scène une sacrée gageure.

Pour corser le tout, il s’arroge un casting pour le moins hétéroclite qui voit coexister à l’écran un Guillaume Canet en patron des mauvais jours avec un Jean-Hugues Anglade en guitar anti-hero des camping-cars, un Philippe Katerine (délicieux !) toujours plus haut perché avec un Félix Moati disjoncté aux cachetons et, cerise sur la bouée, un tandem Alban Ivanov / Thamilchelvan Balasingham (qui, avant le tournage, ne pratiquait même pas la nage indienne) sur une longueur d’onde idem à celle de Solo et Chewbacca. Bref, de bien belles tronches de vie pathétiques qui, pour quelques-uns, n’avaient pas fait la moindre longueur depuis belle lurette.

Il y a sans doute un peu de la terre battue d’Yves Robert dans la complicité chlorée qu’ils affichent, l’ambition refoulée d’un buddy movie à la française. Un élément qui trompe énormément si l’on en juge par le choix assumé de distinguer la vie privée de chaque protagoniste des rendez-vous hilarants à la piscine. « Ce ne sont pas des amis, mais ils partagent un moment très précis dans leur vie, où se joue quelque chose qui dépasse l’idée du sport, quelque chose comme l’esprit de corps et l’absence de cynisme. » tient à préciser Gilles Lellouche. Il se trouve qu’à l’écran, fort d’une réalisation particulièrement soignée et d’un chef op’ aux petits oignons (une médaille pour Laurent Tangy), cela fonctionne.

Une fois ce petit monde réuni, à poil près du grand bassin, plus aucune étiquette ne vient polluer le pédigrée des acteurs, laissant la place à des portraits sensibles à souhait, allant du moyennement corsé au savoureusement servi, de ces types qui assument pleinement leur cinquantaine et des balais. Sans complexe, ils portent le bonnet haut et le bide en étendard au vestiaire comme au plongeoir. Pas question pour autant de jouer sur le physique pour rire à bons comptes, Lellouche trouve d’autres prétextes pour nous faire bidonner. Il mise d’abord sur cette improbable quête de grâce que la caméra aux aguets surveille comme à la naissance des poulpes. Tous mettent leurs tripes au service du réalisateur qui s’est donné pour objectif de les mener jusqu’à la plus haute marche de la coupe du monde de natation synchronisée, et autant dire que leur parcours sera jalonné de quelques moments irrésistibles.

Ce ballet aquatique ne peut toutefois être seul orchestré par ces mâles submersibles. Gilles Lellouche a prévu de les coacher avec dynamisme par une indispensable touche féminine. C’est dans le duo formé par Virginie Efira et Leïla Bekhti que se situe d’ailleurs la zone la plus émouvante du film, l’endroit où le scénario trouve sa plus belle profondeur. La première préfère les eaux calmes et poétiques pour oublier qu’elle a noyé sa carrière de compétitrice et ses chagrins d’amour dans l’alcool. La seconde est une lame rageuse qui se défoule à coups de trique pour oublier que la fatalité l’a à jamais clouée dans un fauteuil. Ce sont deux touchants revers de médaille et de fortune que Lellouche nous laisse découvrir alternativement avant de les réunir enfin à la conquête du podium, une utopie qui fait du bien, qui fait fi du qu’en dira-t-on et n’en déplaise aux oiseaux moqueurs vendeurs de convertibles bas de gamme.

« On a tous besoin d’une médaille » dit a raison Delphine, la plus valide des deux, laissant entendre que ce genre de défi, aussi futile et ridicule aux yeux de certains, constitue en définitive l’ultime bouée de sauvetage pour ces âmes fracassées sur les récifs de la conjoncture. Voilà qui n’est pas sans rappeler les chippendales de « The Full Monty » ou encore la fanfare de « The Brass » cherchant dans l’obtention d’une médaille musicale un regain de dignité. Si l’intention est la même dans « le grand bain », Lellouche balaie ces influences d’un revers de palme, de peur de se trouver à la remorque de ces trop évidentes références. Tout juste laisse-t-il une des sirènes de Busby Berkeley frayer à proximité de son show aquatique.

Lellouche assume à fond son Phil Collins et les cassettes de Tears for Fears, galvanise sa troupe à grand renfort de tubes eighties en choisissant l’entrée feel good. Fait rare pour une comédie française, « le grand bain » ne perd jamais pied et tient sur la longueur, et ce malgré quelques blagues faciles. La générosité des performances de ces huit hommes et deux filles est incontestablement le point d’appui majeur d’un Lellouche qui emballe le tout sans chabadas sirupeux, qui divertit sans navrer dans une eau à bonne température.

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31 réflexions sur “Le GRAND BAIN

  1. « Il y a sans doute un peu de la terre battue d’Yves Robert dans la complicité chlorée » et autres images que tu utilise…. je les kiffe. Vu hier soir – et ne saurait plus rien écrire après avoir lu cette critique et celle de (New)Strum…. Merci

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  2. Je misais pas dessus, craignais Les petits mouchoirs et j’ai trouvé que Lellouche parvenait a un équilibre assez réussi, pas parfait (le traitement de chacun est inégal et le début est un peu long), mais dans l’ensemble assez marrant. Quelques accents Sundance aussi dans ce film.

    Très chouette texte et très vrai ta comparaison avec les éléphants d’Yves Robert.

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    • Pas évident de réussir un film choral, de donner un poids égal à chacun. Ce n’est d’ailleurs pas conseillé, seules quelques touches suffisent : une coupure de journal pour raconter la gloire passée des deux nageuses, une scène de restaurant poignante et pathétique pour définir le vilain petit canard, un regard de la femme de Canet pour montrer la fin d’une histoire. Certes le personnage de Claire Nadeau n’était peut-être pas nécessaire (mais ça fait tellement plaisir de la revoir au ciné !) et sans doute quelques autres fioritures sur le vendeur de piscine, mais globalement c’est tout de même fort bien tenu, et formellement réussi. Et drôle 😉

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    • Bonjour Dasola,
      Première éclaboussure dans ce bain critique pourtant très favorable. Je prends acte de la déception sans pour autant la concevoir, les copinages de Monsieur Robert valant bien à mes yeux autant que les rapprochements aqueux du gars Lellouche. Manque sans doute le recul nostalgique. A bientôt.

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  3. Pingback: Splash…. Le grand bain | Coquecigrues et ima-nu-ages

  4. On ne peut mettre un cinq étoiles à votre critique ce que j’aurais volontiers fait ! Au moment de décider quel film on allait voir il y a deux jours, votre critique que j’avais lue et beaucoup appréciée, a précipité tout le monde et avec détermination dans ce grand bain, et l’eau ma foi était bonne, très bonne ! Une comédie sociale au rythme enlevé même si les personnages se trainent péniblement au départ, drôle, tendre, émouvante, et un défi audacieux quasi insurmontable à relever! Volonté, motivation, hargne finissent par prendre pour constituer une équipe soudée, déterminée portée par un projet commun. Bien sûr cela n’a été possible que lorsque les masques sont tous tombés un à un, souvent dans la douleur, le découragement, la désillusion. Et c’est ô bonheur, un humain dans toute sa beauté, dans toute sa splendeur, qui nous est apparu, un humain comme on l’aime ! Des impressions, émotions, et sentiments similaires à ceux du film « La forme de l’eau » en ce qui me concerne. Des histoires d’eau magiques qui ont l’audace de réaliser leurs rêves! On en sort léger, détendu, souriant… on est bien…
    Ces beaux et précieux moments, je les dois à votre critique Princecranoir, alors à nouveau un grand merci à vous !

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    • Je suis ravi de constater que mon petit texte s’accorde avec votre ressenti (il n’en est pas allé de même pour tout le monde si j’en crois quelques avis négatifs qui émergent ça et là).
      Un film plein d’humanité en effet, et qui ne fait pas de l’enjeu final une valeur absolue, c’est ça qui est le plus beau. Le projet, aussi cocasse soit-il, suffit à lui seul à réinsuffler de la vie chez ces âmes en péril. Ce que j’aime c’est que Lellouche ne perd pas de vue la modestie de ce projet : championnat du monde de natation synchronisée… masculine. Quant à l’issue, il n’oublie pas de la modérer par une amusante scène de lendemain en feuilletant les journaux. ce n’est qu’un détail, mais je le trouve tellement bien trouvé, un de ces éléments en apparence anodins qui font toute la valeur ajoutée de cette comédie qui semble, et c’est heureux, plaire à un grand nombre.
      Grand merci pour les compliments, et au plaisir de vous lire à nouveau sur le Tour d’Ecran. 🙂

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  5. Merci pour ce retour généreux et enrichi d’autres points de vue et analyses. Ce que j’ai aimé aussi, et peu importe finalement le réalisme de l’histoire, c’est ce cheminement douloureux des personnages vers eux-mêmes et vers les autres, renouer avec eux-mêmes et conséquemment avec les autres. Lellouche le rend admirablement bien, et l’on se dit qu’en fin de compte, il suffirait de peu pour que la vie reprenne le dessus, un côté universel que j’ai beaucoup apprécié aussi! Merci à vous princecranoir et à bientôt oui.

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    • C’est particulièrement vrai chez le personnage joué par Guillaume Canet, sans doute le plus à la dérive et le plus sérieusement atteint. La manière dont Lellouche le rapproche de son fils et de sa mère (occasion pour moi d’évoquer la prestation de Claire Nadeau qui nous joue une version Alzheimer bien plus subtile et touchante que sa célèbre Madame Foldingue, époque Collaro Show) est faite sans commisération aucune. Un autre réalisateur aurait peut-être cherché à le rabibocher avec sa femme, aurait peut-être joué la carte du psychodrame conjugal. Il n’en est rien, tout comme avec Marina Foïs qui soutient son mari contre vents et frangine.

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      • Très juste! c’est un film dont les analyses et points de vue sont inépuisables. J’ai aimé aussi que le père porte son rêve contre vents et marées et fille et arrive à changer la perception de cette dernière sur lui déjà et sur la vie en général, en plus de ce que vous soulignez aussi et bien d’autres aspects encore. En famille, on en a parlé encore longtemps après avoir vu le film sans en épuiser tous les ressorts de ce film, miroir de nos sociétés, d’où son caractère universel. En tout cas, je constate que vous vous êtes autant immergé que nous dans ce piscifilm! Merci beaucoup princecranoir!

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  6. Pingback: [Rétrospective 2018/10] Le tableau étoilé des films d’octobre par la #TeamTopMensuel – Les nuits du chasseur de films

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