Les SENTIERS de la GLOIRE

Allons enfants…

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« Les lauriers de la victoire flottent à la pointe des baïonnettes ennemies. C’est là qu’il faut aller les prendre, les conquérir par une lutte corps à corps si on les veut. Se ruer, mais se ruer en nombre et en masse… Se jeter dans les rangs de l’adversaire et trancher la discussion à l’arme froide… Marcher vite, précédé de la grêle des balles… Une infanterie sur deux rangs fournit la puissance des feux et la facilité de la marche… »

Ferdinand Foch, De la conduite de la guerre, 1904.

« La Patrie, c’est le sang des autres » disait le critique et scénariste Henri Jeanson qui, au sortir de deux guerres plus meurtrières l’une que l’autre, avait développé une détestation certaine de la chose militaire. C’est assurément avec une même répulsion chevillée au corps que le jeune Stanley Kubrick s’attèle à l’adaptation de ce livre d’Humphrey Cobb découvert adolescent, « Les sentiers de la Gloire ». Les médaillés s’étranglent et la France jette l’anathème sur le brûlot. Mais on n’étouffe pas aussi aisément le cri des hommes qu’on assassine.

Sur son champ de bataille comme sur d’autres fronts, le propos, sans ambiguïté, Stanley Kubrick s’attache d’abord à dénoncer l’horreur des combats, la cruauté qui conduit chaque homme à régresser vers sa part animale. Il l’illustre de la plus brillante manière, dans ce qui reste aujourd’hui un des plus saisissants travellings d’assaut qui montre Kirk Douglas d’abord debout pour emmener ses troupes, se recroquevillant au fur et à mesure de sa progression pour finir à quatre pattes entre les barbelés, au fond d’un trou d’obus. Mais le réalisateur entend également percer l’abcès de cette mascarade meurtrière en s’appuyant sur un roman qui se pique de désigner les coupables.

Si la France se sent directement visée au point de mettre le film à l’index durant dix-huit longues années, elle n’est pas la seule dans le collimateur du sujet (d’ailleurs, d’autres emboîteront le pas de Kubrick comme le « King & Country » de Losey ou « les hommes contre » de Rosi). Et si les uniformes et le contexte placent « les Sentiers de la Gloire » dans l’enfer des tranchées françaises de 1916, aucun nom ni aucun lieu ne se rattache à un fait précis (« En fait, j’avais même songé à la faire se dérouler dans une armée imaginaire. » confiait Kubrick aux Cahiers du Cinéma). Tourné dans les environs de Munich mais dans la langue de Shakespeare, avec une équipe technique locale et un bon nombre de figurant bavarois (à qui on fit enfiler la tenue de nos Poilus !), tout concourt à placer « les Sentiers de la Gloire » à l’opposé du réalisme claironné par « les Croix de Bois ». Le bleu et le rouge de notre drapeau se sont ici fondus dans le gris indifférencié imposé par la photo de Georg Krause.

Contrairement à l’idée reçue qui associe « les Sentiers de la Gloire » aux mutineries de 1917 sur le Chemin des Dames (il est vrai que la morgue, l’ambition dévorante et l’inconséquence cruelle des généraux dépeints dans le film rappellent à bien des titres le lamentable Nivelle), le film traite un sujet qui traverse l’ensemble du conflit (et plus particulièrement  ses débuts d’ailleurs, comme l’illustrera avec un souci de vérisme Yves Boisset dans « le pantalon »), celui des fusillés pour l’exemple. En bon historien du cinéma, Michael Henry Wilson évoque chez Kubrick cette propension récurrente à illustrer « l’institutionnalisation de la violence » à travers ses films. « Vous nettoyez votre fusil. Parfait. C’est le meilleur ami du soldat. Choyez-le et il vous le rendra toujours. » dit le général Mireau passant en revue un de ses hommes de troupes comme aurait très bien pu le dire (dans un langage sans doute moins châtié) le sergent-instructeur de « Full Metal Jacket ».

« Cette exécution sera un remontant pour la division. Rien n’est aussi encourageant et stimulant que de voir quelqu’un mourir. » ajoutera plus tard le cynique et débonnaire général Broulard, avec son air de papy gâteau sirotant son champagne, rôle que Kubrick a réservé à Adolphe Menjou, connu à l’époque pour ses prises de positions anti-communistes. En soutenant (avec une feinte modération) Mireau qui souhaitait une décimation pure et simple de chaque compagnie, il s’inscrit de fait dans la logique qui entend, par l’exemple, éteindre une possible sédition au sein de la troupe, comme le fit à sa manière McCarthy dans les rangs de la société civile. Derrière l’illustration d’un fait polémique sur fond historique, Kubrick englobe la réalité politique de son temps. C’est en premier lieu ce qui séduisit l’acteur principal et producteur du film Kirk Douglas, en quête alors de causes à défendre (il n’hésitera pas à créditer au générique du futur « Spartacus » le nom du blacklisté Dalton Trumbo).

Le rôle du colonel Dax, avocat des causes désespérées, parangon de probité et de noblesse d’âme, semble en effet taillé à la mesure de son ego surdimensionné (« cela m’amusa moins lorsque, quelques années plus tard, Stanley déclara que sur « Paths of Glory » je n’avais été qu’un employé » lâche-t-il dans ses mémoires). A bien des égards, cette posture fière et intègre ne manque pas de pathétique. Parfaitement sanglé dans l’uniforme d’un officier supérieur de l’armée française, il intègre de fait la classe dominante du système, et ce malgré ses états d’âmes. A ce titre, obéissant à l’ordre de lancer un assaut perdu d’avance contre « la fourmilière » tenue par les Allemands, il est le premier coupable.

Conduisant d’abord ses hommes vers une mort statistiquement programmée (5 % par nos tirs d’artillerie, 10 % dans les barbelés, 25 % pour tenir la position, tels sont les calculs du commandant en chef), il espère son rachat en prenant la défense des trois biffins désignés pour être passés par les armes. Lors de l’expéditif procès en cour martiale, Kubrick n’aura d’ailleurs de cesse de le filmer en contre-plongée, comme sur un piédestal qui le hisse au-dessus de la mêlée méprisable du reste de l’Etat-Major, mais aussi comme une sorte de pantin idéaliste qui s’agite et proteste en pure perte au milieu d’un aréopage galonné qui semble rire intérieurement de ses requêtes, qui sait qu’il aura son Golgotha. Sans doute n’est-il pas éloigné de cette prisonnière teutonne exhibée en conclusion à la meute des soldats, qui fait pleurer dans les chaumières mais ne bouleverse en rien le déroulement de la guerre. Celle-ci préfigure la jeune Vietnamienne agonisant au pied des Marines de « Full Metal Jacket » débattant sur la manière dont elle doit mourir. Cette même question se posait déjà la veille de l’assaut des « Sentiers de la Gloire » : « Tu préfèrerais quelle mort, baïonnette ou mitrailleuse ? » demande un soldat à son camarade de chambrée.

Kubrick n’aura de cesse traduire dans sa mise en scène la finitude de la vie humaine, l’incapacité de voir au-delà, de se projeter hors du trou. L’humanité, pareille à ces soldats coincés dans leurs boyaux, est en transit, condamnée à un cycle sans fin, à faire les cent pas tout au long de son existence comme le font le général Mireau puis le colonel Dax dans ce travelling ophülsien au fond de la tranchée. Cette ronde fataliste, Kubrick la filme parfois comme une danse macabre, qui oscille entre les circonvolutions des officiers sur fond de valse viennoise et le pas cadencé du peloton d’exécution au son des tambours (« La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique » disait bien Groucho Marx à qui le tragi-comique de la question n’avait pas échappé). Mais nulle gloire n’attend le soldat au bout de ce sentier, qu’il soit officier en son château, ou bien pauvre trouffion ligoté à son poteau. « Quand on le voit, on comprend qu’il y a peu de héros dans une guerre » faisait remarquer Bill Friedkin, admirateur de ce premier grand Kubrick, par ailleurs fusillé par une certaine presse réactionnaire à sa sortie. Egalement boudé par l’Académie des Oscars, « les Sentiers de la Gloire » ne se veut pourtant aucunement moraliste, encore moins procureur des bouchers de la Grande Guerre. Il se pose en témoin, mi-attendri mi-navré, d’une comédie humaine qui se confit perpétuellement dans son absurdité.

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24 réflexions sur “Les SENTIERS de la GLOIRE

  1. ‘Le soldat est fascinant parce que toutes les circonstances qui l’entourent sont chargées d’une sorte d’hystérie. Malgré toute son horreur, la guerre est le drame à l’état pur car elle est une des rares situations où des hommes peuvent se lever et parler pour les principes qu’ils pensent leurs. Le criminel et le soldat ont au moins cette vertu d’être pour ou contre quelque chose dans un monde où tant de gens ont appris à accepter une grise nullité, à affecter une gamme mensongère de poses afin qu’on les juge normaux… Il est difficile de dire qui est pris dans la plus vaste conspiration : le criminel, le soldat ou nous.’

    ( Stanley Kubrick, NY Times magazine, 12 octobre 1958)
    Bon dimanche Soldat Princécran 🙂

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    • Voilà qui dit tout du point de vue du réalisateur de « Full Metal Jacket », « Doctor Strangelove », « Barry Lyndon », « Spartacus » et « Fear and desire », autant de films dans lesquels la guerre tient une place.

      Sir, Thank you, sir !

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  2. Je n’étais pas allé aussi loin dans l’analyse, tout en percevant quand même que ce film est évidemment un très grand film.

    Merci, donc, pour ta chronique, qui me le fera revoir un jour d’un oeil nouveau et plus érudit sans doute. D’ici là, en ce jour de commémoration, je me suis véritablement régalé de ton texte.

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    • En cette période de commémoration appuyée, il est toujours salutaire de revoir ce film au message universel. Sa force tient, je crois, à ce qu’il dépasse le simple cadre de la Grande Guerre (d’ailleurs les puristes pourront lui reprocher moults fautes de reconstitution) pour résonner dans le cadre des guerres en général. Kubrick appliquera un peu le même principe dans « Full Metal Jacket » avec son Viet Nam reconstitué près de Londres (ici on a bien des tranchées picardes reconstituées près de Munich).

      Je suis ravi que mon texte t’ait plu, surtout en la circonstance. Merci.

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  3. Certainement un des plus beaux films de Kubrick, merci de t’en être fait le chroniqueur. Moins convaincu par l’extrait de l’interview au New York Times que tu cites et son paradoxe intellectuel qui fait penser à Sartre (« on n’a jamais été aussi libre que sous l’occupation » disait ce dernier). Je préfère ma « grise nullité » à la guerre et mon sort à celui du soldat, les deux ne se comparant pas !

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    • Merci Strum, et merci également à Ronnie qui a posté cet extrait du Times qui interpelle. Évidemment, je te rejoins sur « la grise nullité » qui nous caractérise et que l’on jugera tout de même préférable au sort du soldat face aux atrocités dont l’être humain peut se rendre coupable. Néanmoins cette sortie du cinéaste n’a rien d’étonnante au regard de la fascination pour les passions humaines dont Kubrick a largement fait montre dans ses films. J’ai évoqué ici la chose militaire, mais la question même de la violence est abordée quasiment dans tous, y compris en remontant à nos lointaines origines dans « 2001 ».

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    • C’est un film qui marque, assurément. Car il montre ici la faillite du Droit et de la Probité incarnés par Kirk Douglas dont on n’ose croire qu’il peut échouer. Pire, il finit anéanti moralement par cette machine militaire contre laquelle il ne peut rien (voir sa réaction quand Broulard lui propose le poste du général Moreau). Cette fin étonnante avec la chanteuse allemande, semble totalement décrochée et pourtant poignante, comme une soudaine reprise d’esprit de ces hommes que la guerre a changé en bêtes féroces.

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    • Particulièrement au tout début du conflit, lorsque nos pauvres soldats emportés dans un élan patriotique formidable, furent rapidement fauchés par la dure réalité de la guerre moderne. La peur en a conduit plus d’un, toutes armées confondues, au poteau infâmant.

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  4. Repos soldat!
    J’ai revu ce film.
    Le thème, l’humanisme, l’arrogance, l’absurdité de cette guerre en particulier, la cruauté de la situation (le mot est faible), la supériorité affichée des galonnés à grosse moustache sirotant leur champagne et leurs répliques consternantes, revoltantes… tout cela est incontournablement louable. Mais je trouve le film incroyablement vieillot, comme s’il datait des années 20 et l’interprétation souvent outrée.
    SAUF Kirk que je trouve incroyablement moderne et inspiré.

    Pour moi LE film complet sur la guerre 14 mon colon, c’est Capitaine Conan. Revu aussi.

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    • Kirk est toujours impérial. Et c’est d’ailleurs fascinant, en le revoyant, de voir à quel point Kubrick fait en sorte de malmener son image de probité, cette incarnation héroïque qui se débat dans les mâchoires d’un système implacable.
      Le côté vieillot ne vient-il pas surtout de ces galonnés incarnés par Menjou (cette vieille baderne franchouillarde qui eut son heure de gloire dans les années 20 justement, et qui passe à l’époque de film en film dans des rôles de fripouille, comme dans « Tall target » de Mann) et MacReady ? Je trouve que la réalisation est au contraire d’une rare puissance, et je dois dire que l’assaut et les scènes de tranchées sont peut-être les plus réussies que j’ai vues, y compris dans les films récents. Ceci dit, « Paths of Glory », c’est beaucoup plus qu’un film sur la guerre de 14.
      « Conan », c’est très bien. Il faut que je m’y remette un de ces jours.

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  5. Non je trouve que les soldats aussi « sonnent » vieillot.
    Sauf Kirk. On dirait un extra terrestre parmi des zombies. Le seul pro parmi des amateurs. Je sais c’est dur… C’est mon ressenti.

    Je trouve Conan, ce barbare si touchant vraiment parfait. Et là aussi les galonnés sont lamentables. Claude Rich se régale : la hure, la huuuuure! Et les scènes de tranchées elles envoient…

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    • Repense à Ralph Meeker, ex-Mike Hammer génial dans « kiss me Deadly », qui refuse ici de se laisser « abattre », qui rabat son caquet au couard lieutenant. Repense à Thimothy Carey, ex truand de l’Ultime Razzia, pleurnichant sur son sort, refusant l’insupportable et inéluctable jugement des arrivistes de guerre. Il y a de la lutte des classes dans cette affaire ! Sans doute pas pour plaire aux maccarthystes patentés dont Menjou se targuait d’ailleurs d’être si je ne m’abuse. Rien de vieillot là-dedans, sachant que cette Der des Ders n’aura rien d’une lutte finale.

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    • Il tend à montrer l’homme comme l’ennemi de lui même à travers ce drame. Pas un Allemand ou presque pour massacrer ces poilus lancés à l’assaut des barbelés, quelques casques aperçus ça et là, et là chanteuse à la fin. Suprême ironie, Kubrick tourne en Allemagne (chose qui n’a peut être pas plu en plus du sujet) avec des figurants bavarois. Ce sont donc les balles françaises (ou ce qui y ressemble car le drapeau tricolore prend des teintes étranges dans le gris de l’image) qui tuent les fils de la Patrie. Les boyaux de la tranchée deviennent ainsi le foyer d’une guerre intestine, le cancer de l’orgueil et de l’ambition. Kubrick est familier de cette cruauté absurde.

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    • Merci beaucoup,
      C’est en effet un Kubrick qui marque, sans doute d’abord par l’injustice qu’il dénonce et le message qu’il contient. D’autres films du cinéaste portent également cette parole, de manière peut-être plus cryptée, voire plus philosophique, mais tout aussi passionnante. Après « l’Ultime razzia », qui est par ailleurs un redoutable exercice de Film Noir largement repris et cité, c’est peut-être par « les sentiers de la gloire » (qui pour le coup porte bien son nom) que débute vraiment le chemin de la pensée Kubrickienne.

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