Paradis Perdu

Le chant du départ

Fernand Gravey, Micheline Presle

« C’est pendant l’Occupation que j’ai eu mon premier choc cinématographique. Un jour mes parents m’ont emmené voir « Paradis Perdu », un film d’Abel Gance qui avait comme particularité de prendre pour sujet la guerre de 14. C’était un spectacle extraordinaire, je n’ai jamais retrouvé au cinéma une émotion collective comme à l’époque de Paradis perdu, où la salle était composée de femmes et de soldats, de permissionnaires, de gens qui étaient là et qui ne savaient pas combien de temps ils resteraient ensemble. »

François Truffaut, émission Impromptu de Vacances, 25 juin 1965

« Le cœur cherche sans cesse l’écho de sa jeunesse » dit la chanson popularisée par madame Lucienne Delyle et qui donne son titre et sa motivation au film. Ce « Paradis Perdu », c’est celui qui, toute sa vie durant, aura été l’objet de la quête d’Abel Gance, celui dont il nous aura vanté les bienfaits et dont il aura pressenti la fin. Le « grand magicien » du muet, l’homme des fresques napoléoniennes en Polyvision se fend ici d’une bluette mélodramatique sans conséquence qui va, par un étrange concours de circonstances, passer à la postérité.

La notoriété de ce film dans l’œuvre immense de Gance tient avant tout à une rencontre, celle du petit François avec le cinéma alors que les bottes allemandes martèlent le pavé parisien. Ainsi le prestigieux cinéaste, et ce film en particulier, vont entrer pour toujours dans le cœur du futur critique et futur metteur en scène de la Nouvelle Vague. Gance aura son ticket à la Cinémathèque de Langlois, y fera un jour la connaissance d’une jeune critique et apprentie cinéaste nommée Nelly Kaplan, de quarante-deux ans sa cadette, avec qui il partagera une intense et épistolaire passion amoureuse. Bien sûr, lorsqu’il réunit au casting de ce film Fernand Gravey et Micheline Presle, il ne sait encore rien de cet écho futur qui l’attend. La petite Micheline n’a que dix-sept ans (et seulement deux de carrière), et c’est le même nombre d’années qui la sépare de son partenaire Fernand Gravey. Rien de très choquant néanmoins aux yeux du public (qui passe son temps à voir à l’écran des maris ventripotents au bras de fraîches donzelles ressemblant à Darrieux, Astor ou Viviane Romance qui pourraient être leur fille) de les voir flirter au bal du 14 juillet, dans l’insouciance des années d’avant-guerre, sous les flonflons de la Belle Epoque.

Jeanine Mercier et Pierre Leblanc vont donc se trouver, s’aimer et s’unir, elle la petite couturière orpheline, lui le petit peintre-poète qui a fait sienne la maxime de Corneille en l’inscrivant sur les murs de son appartement de l’île de la Cité : « aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années », comme pour conjurer par avance l’obstacle de la différence d’âge. Une question qui taraude le scénariste et producteur autrichien Josef Than puisqu’il va faire traverser à son personnage masculin les tourments de la Grande Guerre et le confronter au spectre de ses amours perdues une fois le conflit passé. Micheline Presle, la jolie débutante à la mine pimpante et aux yeux fondants, n’est pas la star qui tutoie Gravey sur l’affiche. C’est la grande dame du boulevard Elvire Popesco qui doit rameuter le chaland, parfaite dans son rôle d’aristocrate mondaine venue de Russie qui se prend d’affection pour le petit peintre du quatrième. Idem pour Alerme, vedette truculente des écrans des années trente, et qui trouve ici un rôle de couturier ronflant à la mesure de ses talents de cabotin.

Quant à Gravey, il est impeccable de bout en bout, parfaitement à l’aise en artiste élégant, charmeur et distingué (sorte de Fredric March à la française), dans un rôle taillé à la perfection. On se dit que Gance, qui a toujours cherché à être à l’avant-garde de son art, a dû prendre un certain plaisir à dépeindre ce trublion qui s’invite dans les grandes maisons de couture parisiennes tel un chien dans un jeu de quille, un artiste indépendant qui se défie des convenances, qui libère avant tous la femme de son corset et laisse le charme naturel l’emporter sur l’indécence. Qu’il soit tailleur pour dames, soldat de la Grande Guerre dans les caves de Champagne ou vieillard à la moustache blanchie amateur de jeunette sur la Croisette, Gance laisse le champ libre à son acteur pour qu’il fasse de Pierre Leblanc l’homme qui lui convient, tout en profitant du charme encore juvénile de sa partenaire. Le visage de Micheline Presle, à l’approche de l’instant fatal, s’éclaire d’une brillance céleste comme seule l’image Noir et Blanc est capable de la produire, telle une image pieuse immortalisée annonçant le changement de tonalité à venir.

« Finie la pêche, la chasse maintenant » dit un badaud du bord de mer. Le ton badin et léger de la romance parisienne oblique alors vers le grave quand retentit le tocsin qui appelle les enfants de la République à défendre leur drapeau. Entre l’amour et la patrie, Pierre Leblanc choisit l’amour de la Patrie, car pour elle un Français doit mourir. Gance qui, sentant remonter des profondeurs le démon des armes vient tout juste de remettre « J’accuse » au goût du jour, ressortant une fois de plus l’épouvantail de la Grande Guerre. Il trouve ici l’occasion de glisser dans les caves de Champagne, sous les « Croix de Bois » du fort de la Pompelle, la scène la plus poignante de son film. La mélodie du bonheur est bel et bien finie quand il tourne « Paradis Perdu », titre qui se double d’un éternel retour offrant à Micheline Presle l’occasion d’une « renaissance » de Jeanine en Jeannette, mise en abyme ambiguë et vertigineuse (« le portrait et l’amour ne font plus qu’une image » chantera un autre peintre dans « les demoiselles de Rochefort »).

A travers sa très sage mise en scène Gance semble faire comprendre qu’il dirige là avant tout un film de commande, bien éloigné de la fresque qu’il espérait alors tourner sur Christophe Colomb. En guise de compensation, Than lui offre l’opportunité de finir « lestement » son film par une scène de fête sur le voilier Marie-Galante investi par les fines gambettes des Blue Bell Girls de Margaret Kelly. « On m’a donné un scénario, on m’a donné un dialogue. J’ai fait le découpage avec Monsieur Than. À aucun moment je n’ai pris de responsabilité personnelle en dehors de celle stricte de metteur en scène », se dédouane le réalisateur dans une lettre à Jean Sefert, producteur-distributeur du film largement mécontent du résultat final.

Il est vrai que sans le témoignage de Truffaut, l’allure anecdotique et le dédain de son auteur pour ce film (« un succès énorme, ça prouve combien les gens sont bêtes » disait-il encore à la fin de sa vie) aurait très bien pu verser « Paradis Perdu » aux oubliettes du cinéma français. Pourtant il a conservé intacte, empreinte dans le regard de Micheline Presle comme dans la mélodie de ces bonheurs perdus, la douce mélancolie des « bouquets d’un soir dont le parfum n’est plus. »

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8 réflexions sur “Paradis Perdu

  1. Merci pour la chronique bien tournée. Toute la première partie du film est formidable et le dédain de Gance à son endroit montre qu’un auteur n’est pas toujours son meilleur juge. J’avais également eu le plaisir de chroniquer ce film que Truffaut aimait tant.

    Aimé par 1 personne

    • Très belle idée en effet, dont Jacques Demy s’est peut être souvenu en confiant le rôle de la reine et de sa fille à la seule Catherine Deneuve dans Peau d’âne. Et qui joue le rôle de sa belle mère dans ce film, je vous le donne en mille ? 😉

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  2. Je l’avais vu, à sa sortie bien sûr… puis vu et revu quand j’étais petite à la télé le dimanche… et puis enfin rererevu à Lyon, présenté et adoré par Bertrand Tavernier.
    La 1ère partie est désopilante. La seconde c’est du grand mélo. Micheline Presle est un astre tourbillonnant. J’adore ce film.

    MAIS INTERDICTION formelle de comparer Frédric March à qui que ce soit. Merci.
    Toujours pas vu cette merveille d’intelligence de Merrily we go to hell j’imagine…

    comme seule l’image Noir et Blanc est capable de produire

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