COLD WAR

Loin de toi

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« Ce que je veux dire, c’est qu’elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis. »

Romain Gary, La promesse de l’Aube, 1960.

« Quand je pense à mon pays, j’exprime ce que je suis, jetant l’ancre sur mes racines » dit un jour un Polonais béni de Dieu. Comme pour lui, la Pologne n’a jamais cessé d’habiter les pensées de Pawel Pawlikowski, cinéaste de l’exil et des âmes déchirées. Sur le pré-carré du grand écran de ses nuits en noir et blanc, il retend le rideau de fer pour mieux déterrer la « Cold War » des archives documentaires, passe le check-point des sentiments quitte à oublier d’en réchauffer les braises.

Certains pays ne cherchent pas à se faire aimer. Sans doute échaudés d’avoir souvent été trahis ou abandonnés, ils préfèrent offrir à l’étranger le visage décharné d’une terre qui a souffert. Au son d’une cornemuse qui vous déchire l’oreille, sur la face ravinée d’un vieil édenté qui époumone ses dernières notes dans une cour de ferme croupissant dans les fins fonds, tout comme dans son regard translucide qui semble avoir englouti toute sa lumière intérieure, apparaissent naturellement toutes les plaies de l’âme de ce pays. Dans la Pologne communiste, les murs n’ont pas que des oreilles, ils ont des yeux aussi. Mais plus de bouche. Ils sont tout ce qu’il reste d’un temps outrepassé, d’une foi étouffée, laissée en ruines sur laquelle le régime pisse sans vergogne. « De beaux yeux qui pleurent de ne pas se rencontrer » dit la chanson traditionnelle.

« Cold War », ce sont aussi des peines de cœurs, des amours conflictuelles qui peuplent les textes de ces airs folkloriques et ancestraux recueillis précieusement par un couple de collecteurs en quête de talents bruts. Wiktor est l’un des deux, sorte d’Alan Lomax venu du froid, pianiste à la dextérité jazz que s’est approprié avec un charme distancié le comédien Tomasz Kot. A ses côtés, on reconnaît l’allure austère de cette Irina pour l’avoir déjà croisée chez Pawlikowski, puisque Agata Kulesza était la tante maussade de son « Ida ». De leur intime complicité, le réalisateur, à qui appartient aussi la plume de scénariste, préfère ne pas en dire trop, optant pour un positionnement politique clivé : lui préfère d’abord suivre la ligne en faisant profil bas, tandis qu’elle prend rapidement la tangente. Un troisième larron fait office de directeur artistique, prompt à recueillir la parole des mouchards et des brebis égarées sur les verts pâturages du capitalisme. Kaczmarek et ses petites lunettes rondes d’employé modèle, interprété par un Borys Szyc au physique ad hoc, semble totalement dépourvu de sentiments. Figurine récurrente du récit autant que marionnette d’arrière-plan, il saura néanmoins tirer parti de la situation, plateforme minérale prête à recueillir l’épave d’une jeune femme aux aspirations volages.

C’est dans les confins du pays que se terre ce spécimen, une jolie fille reprise de justesse, qui se glisse dans une charrette de paysannes à la voix claire et limpide. De cette rafle vocale dédiée à un projet patriotique émerge ainsi la très slave et sensuelle Zula, une sorte de « Monika » au casque d’or, une Polonaise qui chante en « Cœur » et en russe, une fille de caractère qui a su ne pas se laisser faire lorsque son père, un jour, a tenté de la prendre pour sa mère (« alors j’ai pris un couteau et je lui ai montré la différence »). Pawlikowski substitue vite la maîtresse de ballet à l’écorchée vive du Mazurek dans le cœur de l’élégant pianiste. Une fois rallié le centre de formation, il laisse à croire que le pacte amoureux se scelle bien mieux à Varsovie. Chanteuse et Femme Fatale, Joanna Kulig le laissait deviner dans le Jazz Club fréquenté par la nonne défroquée d’« Ida », son timbre sensuel se fondant dans des rythmes cools qui s’inclinent aux trompettes de Chet ou de Miles. Cette musique à la note bleue sert de contrepoint aux danses folkloriques que le régime communiste veut ajouter à son étendard. Elle vient aussi mettre des notes là où il manque des mots pour mieux traduire cette passion amoureuse écartelée par la Guerre Froide.

L’affrontement stoïque qui donne au film sa raison d’être n’est bien sûr qu’une toile de fond sur laquelle vont rejaillir les conflits de sentiments, les désamours intérieures qui agitent les deux êtres. Tandis que lui se rêve Chopin autant que Monk, papillon de nuit attiré par les lueurs de l’Ouest, cherchant à se fondre dans les boîtes de Jazz de Saint-Germain-des-Prés histoire d’oublier un peu le cours de sa vie, elle, fille des profondeurs et enfant du système, préfère danser le Krakowiak devant les apparatchiks, fermement chevillée à son sol maternel. Cette valse-hésitation des élans amoureux qui renvoient plus d’une fois vers « la femme du Vème », Pawel Pawlikowski l’a calé sur le lien très « compliqué et perturbé » qui unissait ses propres géniteurs. Suivant les pas de ses aïeuls, Pawlikowski fait entrer l’histoire de Zula et Wiktor en divergence, la raconte par intermittences, à l’image de ce travelling sur les quais où l’on aperçoit un couple enlacé cadré entre deux arbres, immédiatement suivi d’un espace vide et abandonné (sur ce plan comme sur d’autres, le réalisateur n’a pas volé son prix de la mise en scène à Cannes).

Cette structure lacunaire est donc livrée au bon vouloir du spectateur chargé de « combler les trous avec [son] imagination et [sa] propre expérience de la vie. » dixit le réalisateur. Pourtant, au vu du détachement résigné dont fait montre Tomasz Kot à l’écran, cet amour s’en trouve affadi, voire dépassionné, laissant bien souvent les pleins pouvoirs à la surface décorative des scènes (particulièrement soignées par le réalisateur et son fidèle chef opérateur Łukasz Żal) au risque de les voir désespérément creuses. Faute de savoir faire remonter le cœur au bord des lèvres, Pawel Pawlikowski dissèque religieusement cette incapacité au bonheur, à la croisée d’un parcours familial et d’un contexte d’époque, écarte les chairs de son drame passionnel pour ne laisser qu’un os tout de même un peu fade à ronger.

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18 réflexions sur “COLD WAR

  1. Qu’il est beau ce film !
    Qu’il est beau ce couple !
    Et bien sûr que oui, le cœur nous remonte au bord des lèvres :

    « je t’aime à la folie, mais je vais vomir ! »

    L’âme slave nous échappe totalement.

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  2. Je n’ai pas vu ce film, mais j’aime beaucoup l’expression de Romain Gary, mais c’est surtout, et là est la raison de mon commentaire, votre manière de parler du cinéma, d’un film! Tout est passé au crible, tout est décortiqué, mis en lien, avec des renvois à des références cinématographiques, ce qui donne consistance, densité, sens, cohésion au tout. La passion du cinéma que l’on sent bien, conjuguée à vos analyses immersives et fouillées en profondeur nous donnent une lecture agréablement riche et harmonieuse, convaincante aussi, j’en veux pour preuve mon immersion dans « Le grand bain » de Lellouche influencée par votre critique. Quant à l’exorciste, je suis incapable d’avoir le recul que vous avez pour en parler. Je me souviens des ambulances qu’il y avait chaque jour devant les cinémas en raison des malaises que ce film provoquait. Quant à moi, je n’en avais pas dormi de la nuit, et cette impression de cauchemar bien que très estompée reste présente dans les mémoires. Merci Princecranoir pour votre talent et votre manière de nous narrer les films.

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    • Merci beaucoup pour ce commentaire élogieux qui me touche profondément.
      Je m’efforce de transmettre par les mots tout ce que chaque film m’a apporté, tout ce qu’il me laisse emporter de lui une fois passé le rideau du générique. A moi d’en capter l’intention, de le mettre en lien avec ses pairs, à l’inscrire parfois dans une œuvre le cas échéant. Si j’ai pu, sur ce principe, éveiller un goût ou une envie, interpeller et faire naître un embryon de curiosité sur un aspect quelconque d’un film, suscité un avis, concordant ou réservé, alors j’aurais touché mon but.
      Encore merci pour ces encouragements.

      Malgré mes réserves finales, « Cold War » reste un film d’art qui s’inscrit dans l’œuvre cohérente et singulière de Pawel Pawlikowski (tout du moins ce que j’en connais).

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  3. Et j’ai eu l’envie d’avoir l’envie comme vous le dites, et c’est votre analyse quasi exhaustive, fine, pertinente et enrichissante qui arrive à capter l’intérêt du lecteur même quand on n’a pas vu le film! Je ne ressens absolument pas une tentative de « vendre »! Donc pour faire court, j’ai plaisir à lire vos critiques, et vous en remercie à nouveau.

    Aimé par 1 personne

  4. Moi j’y ai vu un film très intéressant dont la concision même me séduit malgré les ellipses que d’aucuns ont pu trouver gênantes. Ton article est très fouillé et je suis d’accord avec la majeure partie. Manque de chair? Je n’ai pas eu cette impression. C’était un ciné-débat et les spectateurs assez nombreux ont en général apprécié.

    Aimé par 1 personne

    • Le fond n’est pas faible, sur ce point je lui reconnais de belles qualités de « contextualisation ». C’est plutôt la nature du lien entre les deux personnages principaux qui à mes yeux manque de densité, en tout cas suffisante pour m’emporter avec eux dans le tourment de leurs (dés)amours.
      J’imagine que les échanges qui ont suivi ont pu faire émerger des aspects qui m’auront échappé. Voilà qui me donne envie d’assister un de ces jours à ces ciné-débats.

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