Mr MAJESTYK

Gros sur la pastèque

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« Marty. Y’know what we got here ? Motherfuckin’ Charlie Bronson. Mr. Majestyk. »

Gary Oldman in « True Romance », Tony Scott, 1993.

Il était une fois Charles Buchinsky, un type sorti de la mine, une ex-gueule noire comme on en trouve dans les romans d’Elmore Leonard. On ne l’a pas toujours croisé du bon côté de la loi sur les écrans, sans doute à cause de mauvaises fréquentations dans les wild bunch de « Vera Cruz » ou lorsqu’il se vit « Mitraillette Kelly », sans foi ni loi aux ordres de Roger Corman. Mais en devenant Bronson, il changea son fusil d’épaule, sortit l’harmonica vengeur, devint noble mercenaire au service de l’opprimé avant de se rédimer en salopard germanophone au sein de la « Dirty Dozen ». A l’orée des seventies, en cette période post-hippie entachée par le Vietnam, il lui fallait sortir du rang, devenir loup solitaire, gardien d’un ordre défendu par quelque inspecteur acrimonieux. Avant même qu’il ne songe à jouer les vigilantes urbains dans un fameux film de Mike Winner, le producteur Walter Mirisch lui proposa, au pied levé, d’être celui qui remplacerait Steve McQueen à l’affiche de son nouveau film. C’est ainsi que Bronson accepta de devenir « Mr. Majestyk », sous la direction de l’excellent Richard Fleischer.

Le réalisateur le chope d’entrée à la porte des toilettes pour hommes, dans une station-service paumée aux confins du Colorado. Pas d’ambiguïté possible, le Bronson nouveau est un type qui en impose d’emblée, surtout quand un pompiste zélé et trumpophile tente de rembarrer une jolie latina et ses amigos venus ramasser pour une poignée de dollars à peu près tout ce qui pousse de ce côté de la frontière. Ni une ni deux, le fier moustachu entend bien présenter ses grosses pastèques bien juteuses à Linda Cristal, une Argentine aux cheveux de jais qui faisait déjà une belle Mexicaine entre « les Deux Cavaliers » fordiens ou dans le fort « Alamo » du Duke Wayne. Il aura bien vite l’occasion de démontrer à la donzelle qu’il en transporte une belle paire lui aussi lorsqu’il rabaisse son caquet à un blanc-bec raciste qui cherche à l’intimider en crachant du hillbilly dans les haut-parleurs de son pick-up. « You keep talking and I’m going to take your head off », voilà qui a le mérite d’être au moins aussi clair qu’un « go ahead, make my day ».

Mais le vendeur de pastèques est pourtant bien loin de prendre le melon, faisant toujours profil bas sous sa casquette irlandaise. Bronson a indubitablement la gueule de l’emploi, ce profil prolo sévèrement buriné. Le choix de l’acteur ne fut donc certainement pas pour déplaire à l’écrivain Elmore Leonard qui se fend pour l’occasion d’un scénario original trempé dans la sueur de cette Amérique redneck dont il affectionne la gouaille. Incontestablement, les personnages sentent la poussière et le dur labeur, filmés à la tâche dans les champs de pastèques par un Fleischer qui sait saisir l’âme de cet arrière-pays poussiéreux. On y croisera des fourgueurs de main d’œuvre clandestine, des flics pas très accommodants et des tueurs qui sentent la pègre. Al Lettieri, qui incarne ici l’intimidant Frank Renda voulant la peau de Majestyk, peut se vanter d’en connaitre un bras sur la pieuvre, ayant frayé lui-même avec d’authentiques mafieux italiens avant de jouer les gangsters plus vrais que nature pour le nouvel Hollywood. C’est pourtant le fermier qui s’arrange pour être du bon côté du fusil, tenant en respect le redoutable truand qu’il espère négocier comme d’autres naguère en attendant le « 3:10 to Yuma ».

Mais il n’y a plus ici ni cavalier ni diligence pour s’élancer sur ces paysages de rocailles, pour s’enfiler dans les canyons piégeux, seulement quelques bagnoles malmenées sur les pistes bosselées, vieilles guindes usées sur ces terres plus fissurées que le visage de Bronson lui-même. L’acteur, comme le réalisateur, connaît par cœur ces marges étroites, il tient les hauts et maîtrise les bas, occupe le territoire, fait de la montagne une souricière fatale. Il semble sortir de là, comme extrait de ce substrat minéral, aussi félin que l’était le Bison Bleu du « Jugement des Flèches », aussi furtif que l’Apache des « collines de la terreur ». Vince Majestyk est un héros de guerre qui a laissé sa Silver Star au musée, un Viet vet qui veut se faire oublier, une préfigure de « Jack Reacher », taiseux planqué à l’ombre de sa casquette. Malheur à qui lui cherche des noises, il s’en sortira au mieux à la faveur d’un bon mot (« Hey buddy, you’re on the wrong business »), au pire des cas les pieds devant. Il sait s’attirer la sympathie du manutentionnaire, peut même compter sur l’aide gracieuse de la serveuse indolente qui s’ennuie ferme auprès de ses bières et de ses accessoires de pêche.

Une exploitation agricole, une cabane de chasse, une prison et ce qu’il faut de courses poursuites en dehors des routes goudronnées sur fond de percus possédées et de trompettes de la mort (dirigées par un Charles Bernstein en plein groove) : il semble que, finalement, le western pointe le bout de ses santiags dans « Mr. Majestyk ». On dirait bien que la pendule, dans ce coin d’Amérique, s’est arrêtée juste après la Conquête de l’Ouest, à une époque où l’on ne peut compter que sur soi (« I’ve been on my own from the beginning » dit l’homme aux pastèques), où l’autorité défaille, où l’on s’explique au shotgun et on finit un flic à coups de planche, où l’on défend son lopin de terre « Hell or High water ». Si Majestyk s’arrange avec la loi, c’est pour sauver sa peau et sa récolte, parce que c’est « justified » comme aurait rétorqué le marshall Givens dans un autre roman de Leonard.

De cet état d’esprit aux frontières de l’immoral, Fleischer fait sortir le jus sous la pression de sa mise en scène sans chichi ni ralenti, rythmée par des acmés de violence qui éclatent à l’instar des pastèques sous les rafales de pruneaux. Et quand Renda s’enferme dans sa caravane de luxe en fulminant contre l’agriculteur coriace, c’est comme si on voyait le rideau de fer de Leatherface se refermer à nouveau. C’est dans celle du tueur de « Kill Bill » que Tarantino  choisira bien plus tard d’afficher fièrement l’effigie de « Mr. Majestyk », une des innombrables péloches mal considérées qui nourrissent son cinéma, une marque de fabrique pas simplement inscrite sur la portière d’un pick-up. Elle pourrait bien être celle qui changea définitivement l’inconnu Buchinsky en ce mythique Charles Bronson.

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15 réflexions sur “Mr MAJESTYK

  1. Une bonne série B dans laquelle le producteur de pastèques ne prend que rarement le melon.
    Le rôle était dévolu initialement à Eastwood d’après Elmore Leonard scénariste de Joe Kidd avant d’être attribué finalement à Bronson.
    ++

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    • Je pense que personne sur le plateau n’aurait osé faire une telle remarque à Monsieur Bronson (« C’est bizarre, sur le tournage personne ne m’appelle Charlie » aurait-il remarqué), quand bien même elle aurait été justifiée.
      Eastwood à l’époque n’était pas non plus un modèle d’humilité. Ceci dit, il aurait fait un excellent Vince Majestyk, au même titre que Steve McQueen initialement pressenti par le producteur Walter Mirisch.

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  2. Trouvé sur le net, Pour anecdote ou pas :

    Peu avant la sortie de ‘Joe Kidd’ dont il signa le scénario, Elmore Leonard fut à nouveau contacté par Clint Eastwood pour lui demander s’il n’avait pas une autre idée de script, avec un rôle qui pourrait lui convenir : ‘Tu n’aurais pas quelque chose comme L’Inspecteur Harry, mais en un peu différent ? Un type avec un gros flingue, pas forcément dans la police. Enfin, le même genre de personnage’ Leonard avait une idée et parla à Clint de l’histoire d’un cultivateur d’artichauts qui refusait de céder face à une association de malfaiteurs qui essayait de lui extorquer de l’argent. Leonard envoya à Clint une ébauche de 25 pages. Clint rejeta le projet. Leonard s’est toujours dit qu’il avait lui-même commis une grossière erreur : il avait situé l’action à Castroville, près de Carmel. ‘Je me suis dit que Clint apprécierait beaucoup car il pourrait rentrer chez lui après le boulot. Ce que j’ignorais, c’est qu’il n’avait absolument pas envie de rentrer chez lui.’ Castroville devint le Colorado, les artichauts des melons, et le rôle de Clint fut attribué à Charles Bronson.

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    • C’était là le vœu de Leonard sans doute quand Mirisch, producteur des « Magnificent seven » et de « the great escape » avait d’abord jeté son dévolu sur son ami McQueen. « Puis il a fallu que je trouve quelqu’un d’autre, raconte le producteur Walter Mirisch. La carrière de Charlie venait de décoller d’une manière incroyable. Il était clair qu’il pouvait porter sur ses épaules tout un film d’action. » peut-on lire dans le livret d’accompagnement du film, piochant largement dans la bio de Bronson « Menacing Face Worth Millions ».

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  3. La cool attitude de Bronson fait merveille dans ce film. Tout comme le thème de Bernstein et le bad guy joué par un Al Lettieri aussi patibulaire et vénère que dans le Guet-apens de Peckinpah. Cet excellent polar est aussi la preuve que le père Fleischer était au sommet de son art dans les 70’s (Les Flics ne dorment pas la nuit, Soleil Vert, Du sang dans la poussière, Mandingo : respect !).

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    • Lettieri est vraiment une gueule de l’époque, effectivement redoutable également chez Peckinpah qui savait les aligner.
      Fleischer était un brillant artisan du cinéma, élevé à l’école RKO (« the narrow margin » auquel je fais allusion dans mon texte reste pour moi un petit bijou), avant de passer sous toutes les bannières ou presque (Fox, MGM, Disney). Mr Majestyk est encore un Fleischer de très bonne tenue en effet, tout comme ses quelques films suivant : J’ai lu dans un interview de JB Thoret sa passion pour « Mandingo » qu’il compte rééditer dans sa nouvelle collection « Make my day ». Un titre à découvrir en ce qui me concerne. Dans les années 80, c’est par contre l’effondrement total avec ses films affreusement kitschs qui sucent la roue de « Conan le Barbare ».

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