Une étoile est née (1954)

What price Glory ?

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 « Quand on lit un bon scénario, et celui-ci à l’époque était vraiment magnifique, on ne peut pas s’empêcher de penser que ça fera un film merveilleux. »

James Mason

Lorsque le cinéma est né, il ne parlait pas. Mais dès qu’on lui a donné la parole, il s’est mis à chanter. Il s’est mis à chanter du jazz, à clamer haut et fort son amour de la musique. Il s’est paré des mille et une couleurs qui prennent leur source « over the rainbow », dans un geyser en Technicolor. Il en a habillé ses plus belles actrices, allumant dans le ciel une myriade de galaxies nouvelles. Parmi celles qui se sont mises à danser, « une étoile est née ». On la baptisa Judy Garland. Et au firmament de sa carrière, le réalisateur George Cukor s’est permis de la décrocher. « Light, camera, action ! »

La création d’une étoile est un spectacle éblouissant mais oh combien complexe. Le point d’allumage requiert des conditions particulières de température et de pression. Il aura ainsi fallu plus de dix années pour que le projet porté par Judy Garland de mettre en musique et à l’écran une nouvelle version de « une étoile est née » voie le jour. Il aura fallu le soutien d’un amant/producteur dévoué : un certain Sidney Luft. Il aura fallu la volonté d’un grand patron de studio : le tout-puissant Jack Warner. Et surtout, il aura fallu la maestria d’un réalisateur hors-pair, un fin technicien et grand connaisseur de ces dames : le très précieux George Cukor. Et pour couronner le tout, de lady Garland, il en est totalement gaga. Lorsque Luft lui proposa le film, il annonça de suite la couleur : « Si c’est pour elle, je le ferai. Peu importe le projet. »

Il n’y avait donc pas de meilleur choix que celui de Cukor pour mener cette refonte du très beau film de Wellman sorti à la fin des thirties, lui qui avait déjà propulsé peu de temps auparavant une autre Judy (Holliday) tout en haut de l’affiche. Musical oblige, avant d’être une vedette de cinéma comme l’était le personnage interprété par Janet Gaynor dans le film précédent, Esther Blodgett est d’abord une voix, une onde puissante, parfois en décalage (l’astucieuse scène de la demande en mariage), qui résonne dans le hors-champ, la première à prendre son envol. C’est un organe qui n’aspire qu’à quitter son corps d’origine, à prendre de l’envergure. Bye bye Jazz-band, la chanteuse veut croire en d’autres rêves bleus, en priorité à celui qui prétend qu’un « grand producteur de musique va venir. Il me fera enregistrer. Mon disque sera classé numéro un. Il passera dans tous les juke-boxes du pays. Et ce sera gagné. »

« Start spreadin’ the news, I’m leaving today ! » chantera sa fille Liza bien plus tard dans un film de Scorsese très largement inspiré de celui-ci. Mais pour que le rêve s’allume des feux de la réalité, il faut absolument une étincelle, une rencontre particulière qui peut toutefois s’avérer explosive. Lorsque James Mason apparaît, brillant acteur anglais qui fut par deux fois Renard du Désert, assassin de « César » et même Gustave Flaubert (dans un film de Minnelli), son Norman Maine est ivre mort, déjà l’ombre de lui-même. Les derniers feux de sa carrière serviront à allumer celle de la talentueuse Esther, prête à se jeter à corps perdu dans tous les numéros. « Une carrière est une chose bizarre » comme le rappelle en effet Norman Maine à sa future protégée. Si la candide Esther paraît alors surprise par la remarque, Judy Garland au contraire le sait bien, elle qui emprunta la « yellow brick road » avant de traverser un tunnel d’alcool et de médicaments.

Alors, à Cukor, au chorégraphe Richard Barstow et à ce splendide répertoire signé Gershwin/Arlen, elle donne jusqu’à la dernière note, à en perdre souffle, à en dépasser la mesure. La petite môme de L.A. (Cukor a songé un temps, avec elle, à un projet de biopic de notre Piaf bien avant qu’il n’échoit à la Cotillard) savoure ce chant du cygne, ultime heure de gloire d’une carrière qui passa des rires aux larmes, et vice et versa (« Lose that long face »). Elle saute de tableau en tableau, tous plus merveilleux les uns que les autres, qui retracent son ascension sous forme de récits gigognes (l’impressionnante mise en abyme sur l’air de « born in a trunk » dont se souviendra assurément Michel Gondry pour réaliser le clip de Björk, « Bachelorette »). Des décors composés par Malcolm Bert (nommés aux Oscars) aux superbes tenues signées du frenchie Jean-Louis (l’homme qui se cache sous la robe de satin noir de « Gilda »), en passant par les projecteurs de Sam Leavitt, Cukor s’applique avec soin à mettre le tout en musique, au diapason des principes qu’il accorde à son art : « savoir discerner ce que chacun de ses collaborateurs peut donner doit être l’élément essentiel du métier de metteur en scène ; eux sont experts dans leur partie ; lui a des lumières sur tout. »

Chez Cukor, « l’artifice est au service de l’abstraction, de l’idée, et d’une série d’expérimentations et d’hypothèses diverses épuisées jusqu’à la dernière combinaison » remarque judicieusement Jean-François Rauger dans un article de « l’œil qui jouit ». Il n’en n’oublie pas pour autant de poser un regard lucide sur les ors d’Hollywood, révèle les artifices de la fabrique du rêve. Dès l’ouverture, il épingle la vacuité de cette société du paraître, à l’occasion d’un gala de charité – le cynisme à son paroxysme. Les projecteurs éclairent le ciel mais ils n’attirent que des papillons de nuit et des paparazzis. A travers Maine, Cukor filme un âge d’or finissant, celui d’un cinéma bientôt mangé par la télévision (même le patron du studio abandonne une projection pour suivre un match de boxe sur le petit écran) ou les vedettes sont observées en direct et à la loupe, comme lors de la cérémonie des Oscars. En l’occurrence, à cette occasion, ce n’est pas seulement la star qui qui se prend une claque, mais la profession toute entière.

Quant au Pygmalion, il se montre d’abord bon prince, descendant une à une les marches de la gloire pour laisser la place à son sujet d’admiration, tout à sa métamorphose. Ainsi Esther Blodgett devient-elle sous ses yeux Vicky Lester une fois signé son contrat avec le studio, comme naguère Frances Gumm se changea en Judy Garland sur les conseils d’un camarade de scène. Norman Maine, lui, redevient Ernest Gubbins, devant le juge qui les marie sous le regard des ivrognes en dégrisement, ses futurs camarades de cellule. La naissance d’une étoile, on l’a vu, ressort d’une chimie primitive, et pour que le mélodrame agisse, il faut qu’il y ait de l’eau dans le gaz. C’est plutôt l’alcool qui jouera ici les trouble-fête, maudit poison qui sait les raccourcis qui mènent du Capitole à la Roche Tarpéienne. Sur les récifs de Malibu, s’échouent les restes d’une gloire avalée dans l’océan de l’oubli, pathétique morceau d’étoffe sans valeur qui vient s’échouer sur la plage.

George Cukor, qui débuta sa carrière cinématographique au crépuscule des stars du muet, sait mieux que quiconque que toutes les étoiles ont une fin. Et comme le dit très bien le sarcastique Libby dans le film, ce n’est « pas une explosion, juste des gémissements. » Il en va de même pour ce film maltraité par le destin, d’abord amputé de plus d’un tiers puis restauré de photogrammes jaunis. En dehors de quelques reprises, il croupit désormais dans les armoires de la National Film Registry, son souvenir par deux vagues de remakes à-demi effacé, sans compter « La la Land » et « The Artist ».

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19 réflexions sur “Une étoile est née (1954)

  1. Un enthousiasme débordant et communicatif pour un saut sans filet dans l’univers explosif dans le sens positif du terme que vous narrez avec brio ! C’est un vrai scénario que vous mettez en scène, et les images qu’il suggère défilent passionnées, vivantes, dynamiques, éblouissantes avec cependant ce parfum d’éphémère ! Tout le plaisir, la surprise, la joie, le regret d’une belle étoile filante. Princecranoir, merci pour cette exquise critique !

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  2. Cette bonne étoile dont le titre nous parle, c’est à se demander si ce n’est pas celle de toutes les versions du film… Je n’ai pas vu la dernière mais elle ne semble pas trop démériter non plus. Du temps où je regardais les remakes à la suite les uns des autres, c’est cette série là qui m’a le moins dégoûté du procédé.

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    • 4 films, 4 époques pour une histoire de célébrité universelle. Une histoire, rappelons-le, imaginée initialement par la chroniqueuse Dorothy Parker inspirée de la vie de ce vieux soiffard de Barrymore avec lequel Raoul Walsh aimait tant trinquer.
      Il faut avouer que les deux premières versions ont été confiées à des metteurs en scène plutôt doués.

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  3. Gaga de la Garland ah ah ah.
    J’ai dû lire trop vite. Y’a tellement de noms que j’en ai perdu l’étoile polaire.
    Mais c’est du beau boulot qui donne envie de le revoir.
    Je ne pense pas avoir vu celui des thirties.

     star qui qui se prend

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  4. Après La jolie fermière, voilà pour Judy Garland un autre projet, une autre ambition, plus personnelle si je comprends bien, pour espérer trouver dans le cinéma une issue à sa déprime bien réelle. Une étoile est née est le seul film qu’elle ait tourné dans les années 1950 (alors qu’il n’y avait pas une année où elle n’était pas en studio les décennies précédentes). Le chant du cygne d’une actrice pétillante à l’écran…

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    • La première partie est elle-même déjà faite de petits bouts, fractionnée et amputée par la production après les mauvais retours de projections tests. Apparemment les scènes manquantes ont été perdues et remplacées par des photogrammes sur lesquels on a pu remettre le son d’origine. Curieux effet pour un film mutilé, et pourtant rendu précisément émouvant à cause de ces images manquantes. Pour James Mason, tu peux aussi (re)tenter l’expérience.

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