L’homme qui venait d’ailleurs

Born in a UFO

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« Regardez par ici, je suis au paradis
J’ai des cicatrices, qui ne se voient pas
J’ai mon histoire, qui ne peut être volée
Tout le monde me connait maintenant »

David Bowie, Lazarus, 2015

Tel un phœnix plusieurs fois ressuscité, il savait se réinventer. Créature protéiforme, en mutation perpétuelle, tantôt chien de diamant, tantôt araignée martienne, le David Bowie des seventies a fini par oublier au fond des loges la dépouille misérable de David Jones. Changé en artiste fantasque, atypique et adulé, hermétique dans ses choix et sibyllin dans ses propos, à coup sûr il était « l’homme qui venait d’ailleurs » du roman de Walton Tevis, fragmenté en éclats psychédéliques par le cinéaste anglais Nicolas Roeg. « There’s a Starman waiting in the sky… », alors ne tardons pas à le rejoindre.

Pas une seule chanson de David Bowie ne pointe le commencement d’une note dans « l’homme qui venait d’ailleurs ». Le matériel musical préparé par l’artiste sera (heureusement pour nos oreilles) distribué dans les albums « Station to station » puis « Low » dont les pochettes font explicitement référence au film de Nic Roeg. On ne sait vraiment si cette mise à l’écart tient davantage d’un différend contractuel ou d’une incompatibilité sonore avec l’atmosphère du film, toujours est-il que la bande-son concoctée par le nippon Stomu Yamashta et le hippie John Phillips (et si tu vas à San Francisco, n’oublie pas de mettre des fleurs dans tes cheveux) n’a pas vocation à rester ancrée dans les mémoires. Bowie, décidément peu raccord avec cette étrange hybridation musicale, se trouve en décalage même avec les chants d’église où le traîne sa petite amie Mary-Lou (Candy Clark, encore plus dévergondée que dans l’« American Graffiti » de George Lucas).

Perdu, pour ne pas dire échoué, Bowie néanmoins se laisse faire pour devenir Thomas Jerome Newton, un être descendu sur Terre avec l’espoir d’y faire fortune pour pouvoir aider les siens en détresse à l’autre bout de l’univers. En déposant un brevet révolutionnaire, une innovation photographique qui fera les beaux jours de la World Enterprise, il parvient assez vite à capter des sommes énormes qui hélas feront sa perte. Le timide et souffreteux alien tente néanmoins de passer sous le radar, potomane et businessman discret, mais il va peu à peu se griller les neurones devant la télévision, être tenté par les goûts de luxe, se laisser initier aux étourdissements du gin et aux plaisirs tumultueux par sa groupie enamourée. Roeg voit dans ce portrait du personnage un troublant reflet de celui du chanteur qu’il a préféré à Peter O’Toole pour le rôle : Englishman in New York, expatrié volontaire pour faire évoluer sa carrière en « Young American », Bowie flambe aux US, et se bourre le pif de blanche au point d’en prendre le teint blafard et le regard hagard.

Tandis que l’équipe de tournage s’installe au Nouveau-Mexique, à deux pas de Roswell, sous l’empire de la drogue comme sous l’emprise du metteur en scène, Bowie avoue s’être laissé prendre au jeu : « J’ai joué sans jouer dans ce film, car c’est ce que demandait le personnage de Newton, froid et inexpressif. On m’avait déjà proposé des scripts mais j’ai choisi celui-là car c’est le seul dans lequel je n’avais pas à chanter ou à ressembler à David Bowie. Maintenant je pense que c’est David Bowie qui ressemble à Thomas Jerome Newton. » explique-t-il après s’être laissé filmer sous toutes les coutures, le corps livré au scalpel de cet allumé des explosions chromatiques et du montage syncopé qu’est Nicolas Roeg.

Le metteur en scène, qui s’était déjà essayé sur Mick Jagger en « Performance » décadente et rock’n’roll, semble prendre un plaisir jouissif à triturer l’image de la popstar, à en déformer le reflet (les projections de l’artiste Tony Oursler pour le clip « Where are we now ? » sauront s’en souvenir), à lui arracher la peau et les yeux comme pour percer le mystère de sa disparité ophtalmique (comme en écho, on le retrouvera les yeux bandés dans les vidéos psychopompes « Lazarus » et « blackstar » signées Johan Renck), pour révéler à un public curieux l’impénétrable secret dissimulé sous cette délicate enveloppe charnelle (« under the skin » ?), pour donner des réponses impossibles aux questions qui n’ont pas de sens. Sensible aux signaux venus d’ailleurs, aux dons de double-vue (qui nous connectent au monde des rêves dans « Walkabout » ou à l’au-delà inquiétant de « don’t look now »), Nicolas Roeg tente tout au long du film d’élargir le champ du visible, de capter des ondes qui vibreraient avec une forme de mystique psychédélique capable d’ouvrir les fameuses portes de la perception « pour sonder l’enfer ou grimper au ciel » comme disait Humphry Osmond.

Mais gare à celui qui restera planté, interdit, au seuil de cette narration fractale, étranger à ces visions qui frisent parfois le ridicule, guidées par une logique absconse. Difficile de supporter alors l’insistance avec laquelle le réalisateur nous montre l’agonie de cette petite famille d’extraterrestres à la démarche télétubbies perdus dans leur lointain asséché, ou ces giclées lactées à connotation sexuelle qui se voudraient aussi cosmiques et orgasmiques qu’une explosion stellaire, ou bien encore la scène de l’assassinat de Farnsworth, seule velléité comique (ou pas ?) dans ce film neurasthénique qui tombe complètement à plat. Autant de ruptures dont le sens s’effiloche en un discours moralisateur mal bricolé, voire caricatural, souvent grotesque. Nicolas Roeg, pourtant talentueux compositeur d’images, échoue à entretenir le lien empathique qui nous aurait fait partager la solitude de ce fascinant visiteur. Il accouche d’un trip frigide, empêché par son sujet, à des années-lumière de son immarcescible étoile.

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36 réflexions sur “L’homme qui venait d’ailleurs

  1. Peut-être est-ce un film qui nécessite d’être apprivoisé, comme le Petit Prince… 😉
    Roeg fait montré d’audace dans la forme mais il y a aussi un vrai problème de rythme dans ce film qui n’est qu’un collage ennuyeux de séquences souvent sans véritable intérêt. Je pense que le problème tient aussi au scénario mal fagoté (pourtant écrit par Mayersberg qui fera celui de Furyo, toujours avec Bowie).
    La reception aurait été peut être différente également avec une autre BO.

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    • Je connaissais depuis longtemps l’existence de ce film, ne serait-ce que par les photos de pochettes de disque de Bowie, mais je n’avais jamais tenté l’expérience. Je dois avouer ma déconvenue, même si je lui reconnais quelques atouts formels dignes de Nic Roeg.

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  2. Je découvre ton article le 1er.,c’est mon cadeau de nouvelle année car en tant que fan de Bowie je ne pouvais pas ne pas connaitre ce film.
    C’est vrai qu’il est bourré de défauts mais Bowiel est tellement crédible en alien. Et tu parviens à mettre en avant les petites pépites, les petits moments un peu hors du temps cachés dans ce bazar de film.
    De toutes façons entendre encore un peu parler de Bowie est toujours un grand plaisir pour moi. Merci !

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    • Bonjour Barbara,
      C’est avec grand plaisir que je t’offre cet article en cadeau de bienvenue. Je suis heureux de savoir qu’il a pu satisfaire quelque peu ton goût pour cet artiste à nul autre pareil. C’est vrai que Bowie à cette époque n’était pas au mieux de sa forme physique et psychologique, en transit entre L.A. et Berlin mais assurément la tête ailleurs et le nez dans la poudre. Ce film, très imparfait à mon goût, en est, je le reconnais, un témoignage particulièrement éloquent.
      Je te souhaite une Golden Year 2019 😉

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  3. Pas vu ce film, mais petit hommage à Nicolas Roeg, grand esthète s’il en était. Ne vous retournez pas magnifique film sur le deuil et l’amour avec une des plus belles scènes de sexe. Puis il y a Les sorcières excellente production familiale avec des maquillages fantastiques. Rip.

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    • L’hommage est mérité pour ce réalisateur disparu en novembre dernier, et je te rejoins en tous points sur « don’t look now » (Je n’ai pas vu « les sorcières »).
      On ajoutera à son œuvre de réalisateur toute sa carrière de chef op auprès de David Lean ou Roger Corman : on retrouve d’ailleurs dans « l’homme qui venait d’ailleurs » un travelling dans des pièces en enfilade qui semble tout droit revenir du « masque de la mort rouge ».

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      • Je ne peux que te conseiller Les sorcières. Tu as d’ailleurs peut-être pu déjà voir des photos des maquillages. Je me souviens en avoir vu dans les programmes tv avant de le voir par hasard sur rtl9. Ça foutait bien les pétoches aux gosses !
        Oui! Avant de lire le dernier Mad Movies je ne savais pas qu’il avait été le chef op de Lawrence d’Arabie. Mais il était trop directif sur Jivago alors il a été dégagé par Lean.

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  4. Pas encore vu ce Roeg à la réputation contrastée bien que ce ne soit pas faute d’aimer Bowie. La tiédeur de ton avis ne m’incite pas à me presser même si je ne m’attends de toute façon pas à un film facile ou exempt de défauts. Bonne année !

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    • Effectivement prometteur par son réalisateur, le film déçoit. Il participe néanmoins à forger l’image d’un être à part que Bowie utlisera pour sa carrière musicale (the thin white Duke), très largement prolongée dans ses films suivants notamment chez Scott ou chez Lynch. En cela, il est malgré tout un film important, au moins au regard de la carrière de Bowie.

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  5. Je ne connaissais pas l’œuvre dont tu parles. Une découverte. Merci ! David Bowie, je suis un inconditionnel d’ailleurs tu sais qu’en ce moment même j’écoute Bowie et je suis tombé sur ta belle critique. Je vais me prendre la biographie sorti chez Ring il y a quelques jours. On en dit du bien. 🙂

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    • Ecouter Bowie est toujours une très bonne idée, surtout en cette période anniversaire de son/sa décès/naissance : ce type-là a même réussi à conclure son existence en rapprochant sa date de naissance à celle de sa mort. Mort toute relative puisque son œuvre (au sens très large qu’il accordait d’ailleurs à ce terme) perdure et, à travers ce film et d’autres, sa persona étrange semble invulnérable à l’oubli.

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