SPORT de FILLES

Ride Lonesome

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« J’ai toujours voulu savoir monter à cheval, mais mon destin en a décidé autrement. Enfant, mes parents ne pouvaient pas m’offrir des cours d’équitation.  Ils étaient beaucoup trop chers. Une  fois devenu acteur de  théâtre et de cinéma,  il m’était  interdit par contrat de pratiquer des sports dangereux. La seule fois où je suis vraiment monté à cheval, c’était sur  le tournage du NOSFERATU de Werner Herzog. Un après-midi, Werner  a  soudain  voulu  profiter  d’un  beau  ciel  pour me  filmer  à cheval. J’ai fait 10 mètres et je suis tombé. »

Bruno Ganz (22/03/1941 – 16/02/2019)

Le film d’équitation est un genre assez particulier du cinéma français. Déjà dans les années cinquante, Yves Allégret faisait tourner « manèges » pour pouvoir faire tourner en bourrique Bernard Blier face cette pouliche volage et cabocharde de Simone Signoret. Mais les temps ont changé et deux écuries se distinguent désormais de ce cadre noir (mettons à part la vision historique du genre « Michael Kohlhaas »). Il y a d’abord celle des bêtes à concours comme « Jappeloup » et son Canet bourriquet qui fait hennir les ménagères. Et de l’autre il y a Patricia Mazuy, qui préfère le « sport de filles » pour pouvoir ruer dans les brancards.

Marina Hands, elle, a fait les deux, mais c’est assurément chez la réalisatrice qu’elle se montre la plus Gracieuse. Drôle de petit nom pour une fille, on dirait plutôt un sobriquet de canasson. C’est un nom qu’on pourrait aussi bien lire sur la porte du box d’à côté, pas très loin de son étalon préféré, un certain Manifestant. En voilà un autre qui conviendrait à merveille à cette fille pas franchement disposée à s’en laisser conter par les mâles de l’écurie. Mais n’allez surtout pas lui rapporter ça, car aussi vrai qu’elle adore les chevaux, avec les gens c’est une véritable tête de mule eastwoodienne, une jument mal débourrée, la plus sauvage d’entre toutes. « T’aime pas les hommes, t’aime que les chevaux, c’est triste. » lui dit, très déçu, son vieux camarade de classe Jacky qui n’arrête pas de lui tourner autour en espérant un jour la saillir. Mais on sent bien dès le début que tous ceux qui ont voulu la dresser se sont retrouvés taxés d’ « esclave », de « langue de pute » ou, insulte suprême, de « planche pourrie » !

A peine descendus du camion qui débarque des chevaux pour un concours, nous voilà prévenus : ce film a du caractère et il peut très vite prendre le mors aux dents. Un grand riff de guitare sanglée sur ce bon vieux John Cale vient alors claquer comme un coup de fouet en retour pour une remise au pas dans le récit. Celui-ci prend d’emblée une allure singulière. Abrupt et physique, il est parfaitement monté (cela va de soi) et sublimement photographié par l’excellente Caroline Champetier qui sait aussi bien éclairer des hommes que des bêtes. Cet éclairage est important car il va faire le trait d’union entre les deux. Il nous introduit dans un milieu très particulier, fait saillir les tensions qui s’y exercent entre les hommes et les femmes.

Il y a d’abord cet ascendant que Joséphine de Silène possède sur son compagnon, l’entraîneur de prestige Franz Mann. L’immense Bruno Ganz est parfaitement crédible en grand chorégraphe des manèges, en Mozart de la cravache. Prodiguant ses conseils dans un français affectueux (ponctué régulièrement d’un « mon p’tit chat ») ou en dans un allemand plus rude et autoritaire, il est la diva des haras, un animal qu’il faut soigner, caresser dans le sens du poil. Toute aussi épatante, Josiane Balasko ne prend plus vraiment de gants avec lui, ayant depuis des années, patiemment, « raboté son orgueil » pour le mettre à sa botte. A travers cette « femme coffre-fort », Mazuy dépeint un milieu qui sent le crottin, l’envers du beau décor de l’écurie, où l’amour du cheval cède la place à l’amour du fric. Le prolo est toujours là pour trimer, pour soigner des chevaux pesant un bon million d’euros afin que les riches viennent derrière pour en disposer, encaisser les bénéfices et récolter les lauriers.

C’est un peu ce qui ressort de la dernière partie à Frankfort, où Alice, la fille de la patronne, monte sur le podium du concours de dressage. C’est aussi ce qui ressort de ses rapports avec la riche Américaine Susan qui, derrière son numéro de charme, n’attend qu’un vague consentement pour expédier l’ex-champion dans ses haras climatisés de Miami et l’ajouter à ses trophées. Franz Mann, c’est un peu « l’homme nommé cheval », dont les femmes riches voudraient disposer à leur guise. « Au début n’était pas le verbe, mais les rapports de soumission des hommes entre eux » disait l’utopiste Fourier, maxime que le scénariste et cavalier Simon Reggiani remet en selle pour structurer son « Sport de Filles ». A cette pensée marxisante, il injecte la Gracieuse indocile, l’électron libre qui vient tout faire péter. Bandeau sur l’œil, elle est une Cogburn avec du « true grit », plus coriace encore que ne l’était la mariée de « Kill Bill ». Elle est à coup sûr le détonateur qui va faire exploser une situation qui n’a que trop duré.

« Je me suis inspirée de Rose McGowan dans « Planète Terreur » confiait d’ailleurs la réalisatrice aux Cahiers du Cinéma. Il faut dire que quand les chevaux sont lâchés, le western pointe immanquablement le bout de ses naseaux. Le budget serré impose une science du cadrage et une économie de plans que Mazuy a longuement étudiée chez Boetticher en particulier. Rien d’étonnant à ce qu’elle lui rende un hommage mérité, notamment à travers toutes les séquences équestres qui s’imprègnent parfois d’une certaine forme de sensualité. Sont-ce de petits gémissements de fatigue ou des murmures de jouissance que laisse échapper Gracieuse lorsqu’elle profite enfin, avec Franz Mann, d’un cours particulier ? Les deux sans doute, et c’est bien là que réside toute l’ambiguïté de ce film qui ne manque pas de finesse et de pédigrée. Sortie de « Saint-Cyr » et à peine revenue de « Basse Normandie », Patricia Mazuy livre ici sans aucun doute son plus beau film, son plus fort aussi. Et à tous ceux qui en douteraient encore, il n’y a qu’un conseil à donner : parlez-en à votre cheval, vous verrez.

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9 réflexions sur “SPORT de FILLES

    • Main secouée de spasmes, regard battu, voix quasi éteinte, il était effectivement saisissant au fond de son trou.
      Il a désormais rejoint les anges, ceux qui planent dans le Ciel au-dessus de Berlin. Du haut de son piédestal, silencieux, c’est sûr il nous contemple.

      Aimé par 2 personnes

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