GRÂCE à DIEU

Le servant écarlate

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« On lui amena aussi les petits enfants, afin qu’il les touchât. Mais les disciples, voyant cela, reprenaient ceux qui les amenaient. Et Jésus les appela, et dit : Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les en empêchez pas ; car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent. »

Luc XVIII, 15-16

Depuis le haut de la colline, elle regarde la ville. La nuit, quand tout le quartier se fond dans le silence et l’obscurité, elle s’illumine, dominatrice et orgueilleuse. Mais aujourd’hui, Notre-Dame de Fourvière est sous les spotlights, et sa lumière fait tâche dans le regard des victimes d’un prêtre pédophile. Alors que Jean-Paul s’est toujours assis sur ces accusations, que Benoît a entamé le mea culpa, François entend faire le ménage, et Ozon se targue d’en faire un film. Il prend au mot son Primat des Gaules et, « Grâce à Dieu » les faits au cinéma ne sont pas encore prescrits.

Fin psychologue à ses heures, François Ozon n’a donc pas loupé le lapsus cardinal. Inutile de s’enfermer dans un labo photo pour que la formule soit révélatrice. Le réalisateur, qui aime souvent gratter là où cela irrite, assure qu’il s’en tient aux faits rendus publics, sans imposer aucune vérité sinon celle admise par les principaux protagonistes. Bernard Preynat a reconnu, et évidemment tout l’accable, des multiples témoignages publiés sur le site de l’association « La parole libérée » jusqu’à certains échanges épistolaires avec les familles. Il aura fallu bien du courage assurément à Bernard Verley pour accepter ce rôle pour lequel il est formidable, à des lieux de l’image de pervers libidineux que l’inconscient collectif se sera forcément forgée, mais au contraire touchant dans son expressive attrition et détestable à l’audition de ses aveux. Il aura fallu aussi beaucoup de subtilité à Ozon pour réussir à dessiner ce personnage dans la nuance, laissant les faits relatés par les victimes parler d’eux-mêmes.

Il cède néanmoins à ce péché du flash-back, celui-là même qui venait brièvement gâter les souvenirs de « Frantz », ces images colorées, au cadrage hasardeux, dont les teintes chaudes, ensoleillées, sulfureuses, jurent avec l’austérité du présent. La fabrique du souvenir l’autorise à présenter le monstre en tant que tel, prédateur aux verres fumés qui choisit son gibier parmi un cheptel de garçons jeunes et jolis, en toute impunité s’empare de l’un d’entre eux, proie docile et innocente, pour mieux le conduire dans sa tanière rougeoyante au fond des alcôves ecclésiastiques. C’est sur la foi de ces souvenirs longtemps étranglés pas la honte que le Cardinal Barbarin est mis sur la sellette à son tour, sommé d’agir et de réagir. Là encore, le rôle est ingrat, d’autant plus qu’il est sous les feux de la justice, coupable (peut-être) d’avoir laissé le loup dans la bergerie. A l’extravagant Luchini, Ozon a bien fait de préférer François Marthouret, qui en approche plus physiquement les traits et en adopte le ton patelin, la compassion papelarde.

Les indignés ayant enfin la mémoire vive et douloureuse, se manifestent, secouent le landernau lyonnais et demandent des comptes. « Dis seulement une parole et je serai guéri. » annonce le prêtre à l’office en référence aux évangiles. Mais plus que des mots pour réparer les torts, ils réclament des actes. Ce sont d’abord ces victimes qui intéressent François Ozon, et la manière dont ils se sont construits sur ce silence assourdissant. Dès lors qu’ils s’exposent, captent la lumière et se font entendre, ils deviennent des objets cinématographiquement fascinants. Melvil Poupaud est Alexandre, le premier d’entre tous, catholique toujours fervent mais qui finit par porter plainte faute de réponses satisfaisantes du susnommé Cardinal. « Lorsqu’on ne vous recevra pas et qu’on n’écoutera pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville et secouez la poussière de vos pieds. » lit-on dans l’évangile de Luc, le saint-patron de ce groupe scout livré chaque été à l’appétit répugnant du chef de camp. D’autres vont rapidement suivre le mouvement tel François (toujours excellent Denis Ménochet devenu par la rancœur un véritable bouffeur de curé), ou Gilles (Eric Caravaca, chirurgien plus discret mais tout aussi impliqué), ou encore Emmanuel (qui signifie « Dieu avec nous » faut-il le rappeler) confié à un Swann Arlaud une fois de plus bouleversant.

Animés par un même besoin de justice, soudés par ce vécu commun, ils sont unis par-delà leur milieu social. Ozon montre comment certains se grisent de cette visibilité quand d’autres s’arrangent avec leur foi, ou s’étourdissent quitte à susciter une forme de jalousie victimaire. La solidarité précaire qui les lie ne tient que par le ciment de l’engagement. Fort de ces fragilités relationnelles, Ozon se montre plus chabrolien que jamais, met tout ce beau monde autour de la table pour mieux s’écarter du film-dossier. Par petites touches, il rejoint même ces espaces mentaux qu’il affectionne, sphère des fantasmes, des névroses et des luttes intestines. Affleurent alors les rivalités entre frères, les couples en tension, quand ce n’est pas l’estime retrouvée d’Emmanuel, si fier devant la caméra de la jolie journaliste, qui génère de la violence dans ses rapports avec père, mère et compagne. « Quand je fais l’amour, nous sommes trois : moi, ma femme et Preynat » dit une des victimes, une déclaration qui fait sens dans l’œuvre du réalisateur de « l’amant double » et « sous le sable ». Le trauma psychologique est une fois de plus à la manœuvre, âmes en double, fracturées, meurtries.

A l’omniprésence du prêtre dans le refoulé, s’ajoute la place envahissante de l’Eglise dans ces familles. Institution millénaire, aussi impénétrable que les voies de son seigneur, elle intimide, impose le respect. L’affaire Preynat déborde ainsi sur la question de l’emprise qui obsède Ozon de film en film, met le doigt sur la toxicité des affects. Le réalisateur montre, par son tutoiement systématique, par sa manière de s’enquérir, de confisquer la parole, comment le prêtre a gardé un pouvoir de séduction sur ces hommes dont il a abusé des décennies plus tôt, une forme d’ascendant. Les enfants, qui assistent à ce déballage, s’interrogent, tandis que les parents prennent leur part de responsabilité.

Qui pour reprendre la tâche pénible de répondre aux nombreux appels des victimes qui se manifestent ? « Moi » s’invite la timide voix de Josiane Balasko, la mère d’Emmanuel que tout le monde avait oubliée dans l’assemblée. En un geste cinématographique, Ozon montre la puissance du surgissement de la parole, comment elle rompt avec l’ordre établi. Il montre aussi comment elle est reçue par chacun, et comment chacun s’en accommode. A cette affaire sensible, ce fait de société qui bruisse désormais au-delà du confessionnal, il convoque l’intime et l’universel, et cela sans renier un instant ce en quoi il croit par-dessus tout : la force émotionnelle du cinéma.

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17 réflexions sur “GRÂCE à DIEU

  1. Ach ces flash backs inutiles et le loooong prologue… sinon on était pas loin du film parfait sans haine ni colère.
    Et Swann Arlaud Swann Arlaud Swann Arlaud… dès quil débaroule avec sa superbe mère de cinéma le film bouleverse.

    Revois tes classiques et ton caté : Dis un seulement une parole et je serai guéri. 

    Aimé par 1 personne

    • Swann Arlaud est exceptionnel dans « Grâce à Dieu », tout comme Josiane et objectivement l’ensemble du casting féminin dont je n’ai pas parlé : Aurélia Petit, Hélène Vincent, Julie Duclos, Amélie Daure,… j’arrête là on se croirait aux Césars.
      Contrairement à toi, je suis parfaitement entré dans le film par cette voix-off qui consiste à mettre de la distance avec le sujet avant qu’on ne comprenne rapidement qu’Alexandre va devoir s’impliquer davantage. J’aime aussi beaucoup cette juxtaposition de récits, chacun apportant son éclairage, un choc de milieux sociaux qui n’est pas sans susciter des tensions (l’échange au café entre Alexandre et Didier, terrible). L’union n’est pas si simple, même dans la souffrance.

      Je vais corriger mon missel. 😉

      « Ach… » c’est dans « Frantz » ça plutôt, non ? 😉

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  2. Les slips de bain sont presque repartis « brecouilles »… Mais la prestation de Philippe Katerine était magique !
    « Je me demande ce que deviennent les personnages… Thierry doit nous regarder en ce moment »…
    Putain ce que c’était bon !
    Comme l’entrée en scène exceptionnelle de Kad qui hélas s’est vautré tout de suite après et jusqu’au bout… Et moi qui regarde chaque année, c’est la première fois que je me suis autant ennuyée. A peine si j’osais regarder Robert dans les yeux. Le pauvre devait avoir envie d’aller se coucher.
    Seul Jérôme Commandeur a un peu relevé le niveau avec son actrice imaginaire qui a bien bossé entre 40 et 45 :-)))

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  5. J’ai beaucoup aimé Grâce à Dieu (et pourtant j’étais fâchée avec Ozon avec l’horripilant L’Amant double) qui m’a beaucoup touchée mais sans jamais être putassier ou autre (et c’était pourtant facile de tomber dans ce type de piège). Un beau film sur la parole libérée, la nécessité de s’exprimer vs le silence de l’institution sans tomber dans un discours anti-clérical ou autre. En fait, concernant le regard sur une association, l’aspect collectif sur une même cause, le film m’a fait penser à 120 battements par minute (même si le traitement reste différent chez Ozon). Et très beau billet au passage ! 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Merci. En parler était aussi une opération délicate, surtout que l’affaire est des plus brûlantes (Barbarin vient d’être fixé sur son sort, on attend maintenant le procès Preynat).
      Je suis heureux de voir que tu as pu aussi te réconcilier avec Ozon qui reste à mes yeux un grand cinéaste. J’avais moins détesté l’Amant Double qui abordait un autre sujet sulfureux. Ces films sont toujours sujet à débat et c’est tant mieux.

      Aimé par 1 personne

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