CAPTAIN FANTASTIC

Alter-héros

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« Que faut-il être et quelle route doit-on suivre pour traverser la vie de la meilleure façon possible ? »

Platon, La République, Livre II, IVème siècle avant JC

Ils sont une poignée. Ils vivent au milieu des bois, presque en autarcie. Ils escaladent les parois abruptes, chassent à main nue, entretiennent une condition physique exceptionnelle tout en s’abreuvant des immenses savoirs de notre monde. Ils ne sont ni mutants, ni irradiés, ni génétiquement modifiés, ne sont dépositaires d’aucun grand pouvoir et ne sont redevables d’aucunes responsabilités. Plus qu’un groupe, ils sont une famille, au besoin une équipe, et leur meneur s’appelle le « Captain Fantastic », titre dont s’honore Matt Ross, auteur et réalisateur du film.

« Captain Fantastic » n’est pas un énième super-héros. Ce nonobstant, ce personnage considère en son for intérieur que le monde est en péril, en proie à des puissances hostiles. Il n’a pas vocation à le sauver pour autant, juste à s’en préserver, lui et les membres de sa famille. « Captain Fantastic » n’est jamais désigné en tant que tel dans le film. Ses enfants l’appellent papa, et il est connu à l’état civil sous le de Ben Cash, un nom qui sonne comme un tiroir-caisse, aux antipodes de cet anticapitaliste radical. « Captain Fantastic », cheveux longs et guitare sèche, qui se trémousse sous la Lune en vénérant Noam Chomsky et Washington épinglé au rétroviseur. Il paganise les funérailles, sans se soucier des us de l’être urbain, aussi à l’aise dans son costume couleur de fête que dans le plus simple appareil en buvant son maté au petit matin. « Captain Fantastic », c’est un barbu un peu baba, mais pas si cool quand on voit le programme de formation exigeant et rude qu’il impose à ses enfants à longueur de journées.

« Captain Fantastic », c’est le Viggo Mortensen que l’on aime, acteur investi de tout son être, dont le regard peut se montrer sec et inflexible mais sait rougir et se mouiller quand il le faut pour un rôle qui semble avoir été cousu sur lui. « Je suis flatté que vous me disiez ça, tout n’est pas moi dans ce film, mais si vous l’avez senti, c’est que nous avons bien fait notre travail ! » répond en toute modestie l’acteur à la journaliste de la RTBF. « C’est un de ces scénarios qu’on ne voit pas souvent (…) Vous faites tout un voyage au travers de votre lecture, et après, vous y repensez le jour suivant au réveil, en vous disant que vous vous réjouissez d’en parler avec l’auteur ou le réalisateur. »

C’est peu dire que le postulat de « Captain Fantastic » invite à réfléchir sur nos choix de vie, sur nos modèles de société. Matt Ross y dépeint trois Amériques disjointes. Il y a les « ruraux » (comme il les appelle), dont le clan Cash propose une version extrême, repliés dans leur paradis terrestre aménagé au cœur des grandes forêts du Nord-Ouest. Reliés à la civilisation grâce à un magic bus baptisé Steve, les Robinsons Cash (tous formidables et parmi lesquels se distinguent l’épatante Shree Crooks dans le rôle de Zaja, et George MacKay qui commença comme « Peter Pan ») se fondent « into the wild » suivant la leçon dictée par le mâle alpha. En harmonie avec la Nature, ils apprennent le monde à travers les livres comme d’autres en observaient les ombres au fond de leur Caverne. Les « banlieusards » sont sans doute les moins bien lotis du scénario, abandonnés à Kathryn Hahn et à Steve Zahn dans les rôles de l’oncle et de la tante, purs produits de la « fabrique du consentement » telle que théorisée par Chomsky, élevant leur deux garçons puants et ignares dans le moule de l’école et des jeux vidéos. Et puis, il y a celle des fortunés, des « clubs de golf », caste de conquérants aux poches remplies de billets, illustrée par les beaux-parents de Ben, couple antagoniste et pourtant si poignant que composent Frank Langella et Ann Dowd. En incarnant à l’écran un système de valeurs en totale opposition avec celui de leur gendre, ils vont permettre d’en « flécher » les failles, marquer les limites de son modèle éducatif. Le mensonge, le vol, la maladie de la mère ou la mise en danger des enfants seront autant de points de crispation qui, si on y ajoute des relations humaines rendues compliquées par la désocialisation, installent le doute sur la cité idéale voulue par Ben et Leslie pour leurs petits philosophes-rois.

Ross ouvre ainsi une fenêtre oblique sur la question du libre-arbitre, mis à mal par l’autorité du père qui confond étude et bourrage de crâne (« Captain Fantastic » rappelle que les plus belles utopies contiennent forcément le germe du totalitarisme » écrit très justement Antoine Duplan dans le journal Le Temps). Son parti-pris de mise en scène, proche du cinéma vérité, accorde à ses personnages un statut d’authenticité. Brillamment secondé par le Français Stéphane Fontaine (directeur de la photo qui a beaucoup travaillé avec Jacques Audiard), il impulse au film une énergie et une spontanéité salutaires, lui procurant un aspect solaire et organique (largement aidé par la bande-son d’Alex Somers, le regard enamouré vers le savant collectif islandais Sigur Rós) qui vient éclairer la légitimité de son propos. Ces choix formels sont autant de points forts venant en appui d’une dialectique par ailleurs parfaitement structurée.

Après une longue présentation de la tribu Cash dans son état « naturel », après nous avoir fait saigner le cœur avec la mort de la maman (problématique de base qui permet d’ouvrir le débat d’idées), avoir accompagné les trublions dans un cérémonial religieux, crié « haro ! » sur les temples de la grande consommation (opération « libération alimentaire »), tenté un assaut commando nocturne sur une des citadelles du pouvoir (la villa luxueuse des grands-parents), une fois ce clan de petits futés « trop mignons » pleinement acquis à notre assentiment, Matt Ross, qui a lui-même grandi dans une communauté et sait les limites de la vie sauvage, tente une contre-proposition plus proche de la ligne générale. Dans un dernier tiers, son road-movie initiatique opère ainsi sa mue, dans la forme comme dans les actes, sans toutefois renoncer à un Bien suprême qui fait sens à ses yeux, et qui donne toute sa beauté et sa fraîcheur à son film. Dans l’ultime contemplation bucolique d’une certaine idée du bonheur, d’une « happy end » devenue soudain si silencieuse, chacun jugera à l’aune de ses valeurs la pertinence des prix qu’il a reçus. Une chose est sûre, « Captain Fantastic » vaut bien Un Certain Regard.

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32 réflexions sur “CAPTAIN FANTASTIC

  1. J’ai détesté ce film et son message qui dit (si je me souviens bien) : les profs, les écoles et institutions d’état cela rend les gens débiles et par conséquent cela ne sert à rien, car tout le monde est capable de faire 100 fois mieux en se débrouillent seul. 🙂

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    • C’est ce qu’il dit au début, avant de poser les limites de cette vie marginale. La dialectique penche néanmoins largement vers la critique d’un système capitaliste qui fonde l’essentiel de ses valeurs sur l’argent, en accord avec les théories de Noam Chomsky (il faut que je voie le film d’entretiens avec Gondry). Le culte dont il fait l’objet dans le film (le Chomsky day !) traduit malgré tout la mise à distance qu’opère Ross vis-à-vis de cette vénération problématique et suspecte (d’autant que les théories du bonhomme sont pour le moins sujettes à caution), figure d’autorité dont le mère devient garant à travers sa manière de façonner l’esprit des enfants.
      Cela dit je peux comprendre le rejet épidermique de ce film qui, outre d’authentiques qualités cinématographiques, peut se montrer critiquable sur le fond.

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  2. Ce film m’avait particulièrement parlé, et un peu déçu aussi. En fait, tout a commencé par le fait que deux personnes nous l’ont conseillé séparément, à moi et à mon père, sous prétexte que la vie dépeinte par le film ressemblait à la mienne.

    Je n’ai pas été scolarisé, je vis à la campagne avec mes parents, mon prénom est unique entre tous, je me passionne pour les langues sans pouvoir ignorer la trace laissée par Noam Choamsky, et mon éducation profondément athée et anarchiste a souvent pointé bon gré mal gré vers des touches d’autoritarisme qu’on s’est empressés d’effacer communautairement.

    Tu comprendras que je ne puisse guère parler du film sans le ramener à ma propre expérience. En ça, la vie de Mortensen m’a fasciné, parce que j’ai eu l’impression qu’il était mon papa d’adoption le temps du visionnage. Mais elle m’a déçu parce que, fort de connaître une version réelle de son histoire, je me rends beaucoup trop compte des endroits où il pousse l’utopie trop loin.

    Je te cite quelques passages de ma critique, qui date du 8 novembre 2016 et qui est trop médiocre pour être partagée entière :

    « Ce que j’ai vu en cent-dix-huit minutes, c’est une version condensée, radicalisée et idéalisée des dix-huit ans de ma propre vie. » (C’est presque vingt-et-un, maintenant.)

    « L’éloignement du monde social, s’il est accompagné de l’éducation culturelle apportée naturellement par les œuvres de fiction (les livres dans le cas du film), ne résulte pas en une candeur si grande dans le cas d’un évènement social impromptu (de l’inconfort ou de la perplexité, oui, mais pas une totale incompréhension). »

    N’hésite pas à me poser tes questions ; j’étais bien obligé de commenter dans ce sens mais je ne vais pas faire un roman autobiographique pour autant !

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    • J’espérais bien un retour « d’expérience » de ta part, offrant de fait une lecture « orientée », nonobstant passionnante, du sujet ici dépeint par Ross. A savoir, (sauf erreur) que le réalisateur n’a pas grandi tout à fait dans les même conditions, mais au sein d’une communauté qui était malgré tout en marge.
      J’imagine qu’en tant qu’expert en linguistique, la figure de Chomsky est (ou « a été ») déterminante dans ton apprentissage. A ce sujet, as-tu eu l’occasion de voir le film-entretien avec Michel Gondry ?
      Pour revenir sur le ressenti de Goran qui y voit d’abord et surtout une remise en cause des systèmes sociétaux et des valeurs morales communément admises dans les pays dits développés, ce qui m’a plu au contraire dans le film, c’est qu’il ne se veut nullement militant (un peu plus à charge envers les classes intermédiaires comme je le dis dans mon texte), ni dans son portrait de la famille qui porte les germes de la critique, ni dans l’attitude de cette même famille qui n’est en rien prosélyte (au contraire de la sœur de Ben qui voudraient voir les enfants « rentrer dans le rang »). C’est d’abord en cela que je trouve ce portrait intéressant et sympathique, sans pour autant adhérer pleinement à sa philosophie.
      Dans ton commentaire, tu évoques « des endroits où il pousse l’utopie trop loin ». C’est précisément là où ton point de vue m’intéresse. Car si j’entends bien les effets pervers des sociétés dans lesquelles la majorité des gens se sont établis, je pense qu’il y a matière à remettre en cause le contre-modèle proposé par la famille Cash qui, à bien y réfléchir, ne peut réellement exister sans l’autre (car précisément il s’en nourri intellectuellement).
      J’irai, c’est sûr, lire ton texte sur le film. Quand bien même tu le juges médiocre, je suis certain qu’il recèle d’excellentes qualités d’analyse.
      Comme je le disais plus haut, et au-delà de ses atouts cinégéniques qui pourraient faire l’objet d’un débat parallèle, « Captain Fantastic » est en tous les cas un film qui fait parler, réagir et écrire !

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      • Je commets le péché d’être un cinéphile qui ne regarde que des films de cinéma ou presque ; ça me convient comme ça mais ça affecte un peu ma culture sur le sujet. ^^

        Je ne crois pas aux extrêmes ; en ça, j’adhère à ton idée qu’un contre-modèle, au-delà de sa correction du « modèle », commet lui-même plein d’erreurs. En me prenant pour repère, l’erreur du film est de s’autodénoncer pour bourrage de crâne alors que le vrai risque est l’inadaptation sociale. Mais attention, ça dépend énormément de la volonté des parents et de la personnalité de l’enfant ; mes parents m’ont toujours encouragé à avoir l’esprit ouvert et à penser par moi-même. Comme je n’étais absolument pas sportif, je n’ai jamais fait de sport. Ce n’est pas comparable aux valeurs de Cash.

        En définitive, je pense qu’en sa qualité de scénario, celui de Captain Fantastic est imparfait, mais qu’il est assez cohérent avec ses choix. Je ne reviens pas sur mon idée que ma vie me donne quelque objectivité sur la chose, et je reste convaincu que l’aisance sociale relative des personnages, ou leur naïveté, sont trop poussées. Je pense qu’il faut se restreindre à penser que le film et moi confirmons simplement que chercher l’exact opposé de ce qu’on n’approuve pas n’est pas un bon réflexe, car ma sincérité et mon objectivité ne sont que le regard d’un cas étroit sur un autre. 🙂

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        • Nos regards, orientés par nos expériences individuelles, s’ils visent parfois à une forme d’objectivité, sont par essence subjectifs, et c’est précisément en cela qu’ils sont riches dans le partage.
          Je note qu’en effet, Ross montre une forme de relation à autrui assez maladroite et naïve mais apporte un soupçon de légèreté dans le discours général (le hiatus sur le fameux « Spock »). N’oublions pas qu’il s’agit là d’une fiction « accessible », portant nécessairement des éléments de romanesque indispensable à sa « digestion » par le spectateur.
          En ce qui concerne les choix éducatifs, effectivement, tout dépend des parents, des limites qu’ils fixent, des ouvertures qu’ils proposent. Cela varie selon les milieux, les parcours personnels, les croisements d’expériences (dans les couples), éléments sur lesquels la société environnante ajoute son emprise. L’idée d’une mise « au vert », comme présentée dans le film, qui s’établit sur les base d’un idéal platonicien dans lequel l’éducation physique est au moins aussi importante que celle de l’esprit, sur le modèle Spartiate. La limite de ce modèle serait donc dans son concept poussé à l’extrême qui priverait alors l’individu du libre-arbitre et de toute pensée propre.
          Pour revenir sur la place de ce microcosme au sein de la société américaine, je me suis interrogé sur la place occupée par ce billet de 1 dollar accroché au pare-soleil du camping-car, portant l’effigie de George Washington. Je pense qu’il résume à lui seul les contradictions inhérentes aux principes ontologiques sur lesquels s’est fondé le pays. Les Etats-Unis ont été au cours des XIXème et XXème siècles (et peut-être encore aujourd’hui) un immense laboratoire d’expérimentation de modèles de société. « Les frères Sisters », le récent film d’Audiard fait d’ailleurs allusion à l’une de ces utopies fouriéristes qui ont fait long feu.

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  3. Moi je n’emploirai pas de grands mots. Ce film m’avait bien bousculée. Effrayée puis vraiment questionnée. L’inaptitude des enfants devant la société « classique » m’avait fait mal et le réalisateur leur oppose deux abrutis profonds ; c’est pour moi le seul point faible du film. Je pense qu’il y a sans doute des éducations « intermédiaires » qui auraient permis une « vraie » rencontre plutôt que ce rejet et ces moqueries (si je me souviens bien).
    Mais je trouve que le réalisateur nous fait nous poser de bonnes questions et qu’il ne tombe pas dans l’angélisme ou la caricature (sauf concernant les deux débiles).
    Et puis Viggo nu au réveil : cadeau.

    Les commentaires de d’Ywan sont passionnants.

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    • Les « deux abrutis profonds » dont tu parles, j’imagine qu’il s’agit du couple formé par la sœur et le beau-frère de Ben. En effet, comme je l’ai écrit, ils ne sont pas gâtés.
      Le film fait réagir, c’est là je pense son but premier. Et en plus, il recèle une petite attention personnelle. C’est pas beau ça ?

      N’hésite pas à aller lire l’article d’Ywan sur le film (très bien, quoiqu’il en dise) qui fait des liens avec son parcours personnel.

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  4. Je garde un bon souvenir de ce film même s’il faudrait que je le revoie. Je me souviens d’un film plus nuancé qu’il avait l’air sur l’éducation et l’instruction.

    PS : tu te fais une rétro Viggo ? :p

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    • Le film met clairement en tension différents choix d’éducation. C’est en cela qu’il fait réagir, en proposant un discours à tendance anar. Ross fait le pari du débat, de la mise en perspective même si on sent bien de quel côté son cœur balance.

      Un cycle Viggo, pourquoi pas? Il est vrai que j’ai pu l’apprécier dans deux rôles très différents. Je le préfère nettement dans la peau de l’homme des bois plutôt que dans celle du prolo italo. 😉

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      • Je l’aime dans les deux rôles 😀 (après, vu ce que tu dis, le voir en VF – pour Green Book – ne t’a certainement pas aidé, je suis pas sûre que j’aurais apprécié sa performance doublée en français).

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