PULP FICTION

Cool and the gang

pulp fiction 1

« Pour être elle-même, autrement dit s’ajuster à la construction qu’elle s’est faite, correspondre à l’image qu’elle s’est édifiée, l’Amérique doit s’afficher cool. Or ce qui est cool, c’est d’abord ceux qui paraissent l’être ; de sorte que le cool s’accorde au pluriel. »

Jean-Marie Durand, Le cool dans nos veines, Robert Laffont, 2015

« Tu débarques de nulle part, tu fais des tas de trucs très cool, et tu disparais en emportant le film avec toi. »

Quentin Tarantino à Harvey Keitel sur le tournage de Pulp Fiction.

En 1994, Cannes était sous le choc. Entre acclamations et invectives, Quentin Tarantino recevait des mains du révérend Eastwood la Palme d’Or pour « Pulp Fiction », un fan-film fondu de cinéma de genre, gras et replet comme un burger Big Kahuna, qui sent le milkshake, l’hémoglobine et la cuvette des WC. Epicentre d’un séisme esthétique et culturel, le Palais des Festival adoubait ce soir-là la « partie molle » du septième art, jusqu’alors méprisée par certains, honnie par d’autres, négligée tout au mieux. Shooté à la Blaxploitation, au Film couleur café Noir et au Western sauce Spaghetti, avec ce film dans lequel Buddy Holly prend les commandes et Bava devient le nom d’une drogue dure, Tarantino affirme, non sans une certaine fierté, voire une pointe d’arrogance, que le carnaval du bis a pris le pouvoir, et Viva le cinéma !

La consécration de « Pulp Fiction » a des airs de petit miracle. A l’instar de Jules Winnfield, le tonton flingueur en pleine crise mystique (« the son of the preacher man » ?), Tarantino a dû sentir « la main de Dieu » se poser sur son film. Il faut dire que « Pulp Fiction » est d’abord une affaire de résurrection, l’illustration faite œuvre du cinéma permanent. François Truffaut expliquait qu’autrefois on pouvait entrer dans une salle, voir brûler Jeanne d’Arc avant qu’elle ne devienne bergère à Domrémy. Ici c’est exactement la même chose : on se fait trouer le bide au sortir du petit coin, puis on se retrouve en bermuda T-shirt à passer l’éponge dans une Chevie Nova maculée de la cervelle de Marvin. Sur un principe inhérent à une culture cinématographique aujourd’hui en perdition, la magie agirait au bon vouloir d’un projectionniste facétieux qui aurait inversé les bobines – Mister T nous refera d’ailleurs le coup plus explicitement sur « le Boulevard de la Mort ». Mais pas seulement. A la faveur d’une OD, on verra une autre défunte présumée revenir parmi les vivants sous l’effet fulgurant d’un shot d’adrénaline injecté en plein dans le palpitant. Décidément, dans « Pulp Fiction », les morts ont la vie dure, c’est le miracle du cinéma.

Plus fort encore, avec son film Tarantino ne fait pas que relever ses personnages étendus pour le compte, il ramène à la vie des acteurs que l’on croyait perdus corps et biens. Qui peut dire ce que devenait John Travolta avant sa prestation dans « Pulp Fiction » ? A coup sûr, il faisait du gras dans quelque villa de star du côté de Malibu, cachetonnant ici ou là pour justifier un train de vie à sa mesure. Le voici devenir Vincent Vega, un nom d’étoile sur le retour, revenu des coffee shops d’Amsterdam pour investir les bars interlopes de la Cité des Anges. Vêtu de noir (couleur du deuil et des adeptes de l’Ancien Testament) comme l’étaient les braqueurs du « Reservoir dogs », il est lui-aussi un Mister, de ceux qu’on accueille avec le sourire, que l’on sert chaleureusement dans ses bras. Il est le Mister Cool de cette fiction pulpeuse, un fauve au pas lourd et à la crinière huilée. La roulée au coin du bec et l’œil junkie éteint à demi, incontestablement il a du style, un style qui plait. « Vincent Vega, my nigger ! » s’exclame l’impérial Marsellus, le boss interprété par Ving Rhames qui, en le voyant assis au comptoir, l’accueille en fils prodigue de retour du pays du système métrique et de la drogue en vente libre.

Tout n’est pas très cool pourtant dans le grand foutoir de cette « Pulp Fiction ». Lorsque Willis et Wallace se retrouvent bâillonnés dans une cave où l’on travaille à la médiévale, le glauque gagne alors sur l’élégance. Pourtant le cool revient en force de manière inattendue, à la faveur d’une hésitation, d’un sursaut moral. Il vient trancher dans le vif, affirmer par le geste sa domination et, en un coup de grâce oriental, rend la justice sur le fil d’une lame fatale (« and I lay my vengeance upon thee », Ezechiel, 25, 17). Voilà qui donnera inévitablement des idées à la mariée de « Kill Bill », Uma Thurman n’étant ici encore qu’une experte des couteaux au sein des éphémères Fox Force Five. La petite Mia, coupe Karina et moue espiègle, attend son heure : « girl, you’ll be a woman soon » croone langoureusement l’Urge Overkill sur la bande magnétique. S’il y a bien un revenant qui se la joue classieux dans « Pulp Fiction », c’est bien Harvey Keitel dans son costard rétro. Tarantino en fait un Wolf dans le Tex (hommage à Avery façon Roger ?), expert au parfait timing qui efface la mort en roulant des mécaniques.

« Pulp Fiction » est une sarabande. Oui, mais une sarabande à part. On y fait du Godard dans la salle de bain d’un motel (et mon ventre, tu l’aimes mon ventre ?), on parle de tout et de rien. « Cet art du déphasage dans le dialogue, mais aussi de ce dernier avec les situations, l’action et la mise en scène contribue à cette impression de « disjoncté » produite par Tarantino » analyse Jean Douchet. A cette élégie de la vacuité s’ajoute celle des langues et des langages qui se rencontrent, des accents qui se frottent, si chers au réalisateur « unchained ». De la petite fiancée française à la « chauffeuse » de taxi colombienne, en passant par le dealer allemand et le dégénéré SM, l’expression se dandine et se laisse chahuter entre surf endiablé et soul chaloupée. Sur le son de la Fiction, on y danse, et pas qu’un peu. « Je ne veux pas du Gene Kelly, surtout pas. Je veux quelque chose de vivant et de ludique. » assénait le metteur en scène à ses acteurs en chaussettes sur le plateau du « twist contest », scène culte en devenir qui parvenait en quelques minutes à balayer d’un revers de main la totalité des chorégraphies de nos « Saturday Night Fever ».

« Pulp Fiction » agit comme un morceau de junk cinéma qu’on déguste en cachette, comme une revue honteuse qu’on éplucherait dans les toilettes (en laissant sa mitraillette en évidence sur la table de la cuisine). Quoiqu’un peu long et indigeste dans la dernière demi-heure, le charme cool fait toujours son office. A sa sortie, « Pulp Fiction » devenait le film de tous les possibles, mélange sucré/sacré d’une folle irrévérence, capable de tordre le récit solennel d’un vétéran fidèle à sa parole en une fable scatologique sur une montre ramenée du trou du cul du monde. Pas mal pour le deuxième film d’un loueur de VHS qui n’avait pas peur de se lâcher sur le mauvais goût. A l’époque, c’était déjà amplement suffisant pour faire grimper au rideau les deux frères Weinstein (dont on sait aujourd’hui qu’ils auraient eu leur place dans la cave de Zed).

Sur le flow de la Fiction, on y cause. Mais trêve de bavardages, en guise de conclusion, vous accepterez bien cette autopsie finale pratiquée par le Coroner de la Chronik Fiction sur Youtube :

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44 réflexions sur “PULP FICTION

  1. ‘Ce n’est pas la structure qui fait de ‘Pulp Fiction’ un film génial. Sa grandeur vient du mariage de ses personnages originaux avec une série d’événements vifs, semi-fantaisistes et du dialogue. Le dialogue est le fondement de tout le reste.’ – Roger Ebert –
    Bien vu Roger !
    pour le reste, bien vu Le coroner aussi 😉

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    • En l’occurrence, et n’en déplaise à Mr Ebert, je n’irai pas jusqu’à dire que « Pulp Fiction » est un film génial, et s’il l’est, ce n’est certes pas par sa structure qui n’a rien d’inédite. Je le rejoins volontiers sur le terrain du dialogue, je dirais même du langage, caractéristique essentielle de l’œuvre du cinéaste qui rapproche le prosaïque du sacré, ici particulièrement « disruptif » pour employer un mot à la mode (« I’m sorry, did I break your concentration ? I didn’t mean to do that. Please, continue, you were saying something about best intentions. »), qui marie les faits (Marsellus Wallace a une femme) et la fiction (Marsellus Wallace a balancé Antwan Rockamora par la fenêtre, lui occasionnant de fait quelques « défauts d’élocution » !), le possible à l’impossible (« la main de Dieu » une fois encore).
      Ce qui est sûr, c’est que le film est une des émanations les plus représentatives de ce mot si cher à Tarantino : le cool.

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  2. « […] que l’on sert chaleureusement dans ses bras » → j’ai buggé mais c’est beau. Sacrée punchline de fin aussi. Mais comment trouver des pics à tes critiques qui sont des « plateaux » de haute altitude ?

    -S’en va travailler en sifflotant « Son Of A Preacher Man »-

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  3. Ah le bretzel !!! MDR. Et l’apparition de mon héros… W.W.
    Et rien sur Yolanda et son lapin ?
    J’ai eu peur que tu oublies Christopher… bon tu ne le cites pas mais il est là avec son oignon…
    Tout comme Keitel qui touche au génie. « Dis bonjour Raquel »…
    Je me souviens parfaitement de mon « Oh noooon » quand Travolta se fait trouer le bide. Mais heureusement le monteur s’emmêle les bobines. On en oublie qu’il est mort.
    Le choix de Bruce Willis est aussi du génie.
    Et de tout le casting.
    Mais qui est la crampe ???
    Et mon Clint et ma Catherine font du bon boulot.
    Mais toi tu peux pas t’empêcher de chipoter et faire la fine Butch… « Quoiqu’un peu long et indigeste dans la dernière demi-heure ».
    C’est ton ressenti mais pour moi il n’y a pas une minute de trop.

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    • Je te sens inconditionnelle 😀
      Vu que c’est Clint qui a fourgué la palme, ça ne pouvait qu’être de la bonne (attention en intra, pas à sniffer😉)
      Je voulais les caser les Honey bunny and Clyde mais je me suis dit qu’il fallait en laisser un peu pour le dessert.
      Tout comme Bruce et son regard de tueur à la McClane face à Travolta dans le bar. Moment de tension avorté. J’adore.

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      • Oui tout ça et plus encore.
        Si tu veux me faire plaisir en cette sainte Rosine, enlève ta phrase inutile : « Quoiqu’un peu long et indigeste dans la dernière demi-heure ». C’est N’IMP’ ! Fais pas ton Ronnie qui ici semble satisfait même s’il copie-colle 🙂

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      • C’est certain, Tarantino puisant une bonne partie de son inspiration dans les productions d’un cinéma d’exploitation qui repoussé certaines limites morales, cette proposition de lecture dérange. Elle agit de la même manière en cherchant à solliciter de la part du spectateur une lecture critique de cet affichage. La vision cartoonesque de ses personnage y participe.
        Ce qui vaut pour le reproche fait sur la violence, vaut aussi pour d’autres points problématiques du film car sur ce principe, on peut aussi se dire que Tarantino propose un film qui montre qu’il est cool de se piquer à l’héroïne (il avait d’ailleurs peur que la séquence soit coupée en Europe), cool de parler des femmes comme de vulgaires objets sexuels, cool de manger des burgers hawaïens plein de cholesterol. Une posture transgressive qui ne peut être admise qu’à la condition de la dérision et de la caricature de ses personnages très cool. 😉

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        • C’est bien résumé, même si je ne suis pas sûr que Tarantino ait un regard très critique sur ses personnages. 🙂 Mais personne ne peut lui enlever son talent. En tout cas, son prochain film sur les crimes de la Manson Family à Hollywood en 1959 sortirait au moment du ’50e anniversaire’ des crimes, sortie voulue pour concorder avec l’anniversaire apparemment, ce qui n’est pas très… cool.

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          • Ses personnages sont des marionnettes qui l’amusent plus qu’il ne les admire. Son goût pour les situations transgressives est plus enfantin que véritablement pervers. C’est une question de perception et je peux comprendre que son côté volubile et hableur puisse agacer également. Mais je ne le vois pas comme une sorte de Lars Von Trier qui au contraire me semble porteur de choix formels largement plus problématiques. Peut être que je me trompe.
            J’attends de voir le prochain film qui affiche un contexte sulfureux c’est vrai. J’ose croire qu’il traitera cette histoire comme il a avait su le faire avec Inglorious basterds, c’est à dire avec une férocité jubilatoire en direction des moins cool.

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  4. Pour trouver cool de se piquer à l’héro il faut oublier les conneries que font les personnages sous l’emprise des drogues. Couenntine n’oublie pas de dire que les accros n’ont pas une vie de rêve (ex. Le taudis où vivent les dealers,) et question QI, c’est pas des flèches non plus. Sans oublier l’overdose qui fait rentrer Mia bien penaude et pas cool du tout. Et c’est sans doute sous l’emprise de sa coolitude que le coup part dans la cervelle de Melvin. S’il y en a que ça fait rêver… c’est étrange.
    Question violence, c’est tellement too much (Et pas cool du tout) que je vois ça comme lorsque le coyotte de Tex se prendre un rocher sur la tête ou dégringole une montagne. Cartoonesque.

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    • Je rejoins pleinement ton point de vue. Quand on voit Butch, le boxeur capable de tuer un homme à mains nues (provoquant la fascination d’Esmeralda, la Circé du taxi), élevé à la famille Pierrafeu on se dit que ce n’est pas l’intelligence qui prime non plus.

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  5. Un second cru bien plus maîtrisé et le meilleur film de son réalisateur. Celui où il fait moins dans la citation putassière au point de tomber dans le plagiat. Le casting, les dialogues et les situations cocasses font le reste. Par ailleurs, outre le camarade Coroner, n’oublions pas cette superbe parodie des Guignols.

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    • C’est vrai qu’il gère ses références admirablement. J’ai en tête ce moment où Butch passe derrière le comptoir de ‘à boutique, hésite devant le marteau, la batte, la tronçonneuse avant d’opter pour une arme plus noble. Chaque élément se suffit mais propose un joli clin d’œil aux amateurs de cinéma de genre.

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  6. Bonsoir princécranoir, c’est vrai que quand j’ai vu le film à l’époque de sa sortie, j’avais diverses préoccupations mais j’avais trouvé ce film interminable même s’il est bien joué. Et puis je ne suis pas fan de Uma Thurman et John Travolta. Et j’ai tant aimé Reservoir Dogs que celui-ci m’avait déçue. Et je n’ai jamais eu envie de le revoir. Bonne soirée.

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  7. La Bande originale, je l’ai écouté un nombre incalculable de fois.. c’est toute mon adolescence. Un film qui m’a marqué durablement. Il n’est pas parfait et pourtant c’est une pépite qui est (tu as eu raison de le souligner) un petit plaisir coupable. On a envie de l’aimer ce film malgré (ou à cause) de ces imperfections 😉 Un plaisir de te lire et de replonger dans cette période !

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  8. Bonsoir mon Prince,
    Une nouvelle fois, tu t’ es surpassé dans ton propos. C’est vrai, on est loin de la fièvre du samedi soir. Tarantino établit sa marque de fabrique. Il creuse son sillon du film noir et bouleverse les codes du genre. Et dans le royaume de la  » coolattitude « , seul Travolta pouvait en être le roi car selon vince :  » je ne pense pas que je sois très cool en tant que personne. Je suis juste mieux que quiconque pour jouer le rôle de cool ». Un point de vue qui ne manque pas de certitude d’acteur.

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    • Il est parfait cet extrait d’interview de Travolta. C’est vrai qu’il s’est de nouveau retrouvé au côté d’Uma Thurman dans un film intitulé « Be cool ! », séquelle de Get Shorty adaptée de l’excellent Elmore Leonard (un des auteurs favoris de Tarantino, à qui on doit notamment « Punch Creole » qui donna à l’écran « Jackie Brown »).

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  9. Ah je me souviens l’avoir découvert par hasard sur Canal + à l’époque, quelques semaines après la location vidéo de Reservoir Dogs. Pas revu depuis un bail par contre, j’ai toujours l’édition DVD collector qui traîne dans un de mes meubles, à côté de mes deux autres Tarantino préférés : Reservoir Dogs et Jackie Brown.
    Mais à défaut d’avoir le temps en ce moment de me replonger dedans, je m’en vais écouter l’ost 😉
    Très bon article sinon mon ami, mais comme d’habitude ai-je envie de dire. Donc pour rester dans la cool attitude et citer un autre scénario de Tarantino bien qu’il ne soit pas derrière la caméra : « Everybody be cool! You, be cool! »

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